Fiche de lecture d'un texte philosophique — Terminale (la liberté, le devoir, la conscience) — environ 2 450 mots.
Présentation de l'œuvre
Une soirée d'octobre. Le 29 octobre 1945, à Paris, quelques semaines après la fin de la guerre, Jean-Paul Sartre (1905-1980) donne une conférence au Club Maintenant. La salle est comble au point qu'on se bouscule à l'entrée ; la presse en fera un événement. Le mot « existentialisme » est alors partout, dans les journaux comme dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, et souvent pour désigner tout autre chose qu'une philosophie. Sartre, auteur de La Nausée et de L'Être et le Néant, vient dire ce que ce mot veut dire pour lui.
Un texte oral publié. La conférence paraît en 1946 chez Nagel, suivie d'une discussion avec le marxiste Pierre Naville. Le texte garde le ton de la parole : adresses au public, exemples, réponses aux reproches. Sartre jugera plus tard qu'il y simplifiait sa pensée, ce qui en fait justement une porte d'entrée.
Le projet. Défendre l'existentialisme contre deux séries d'objections venues de bords opposés. Les communistes lui reprochent d'inviter au quiétisme du désespoir et d'être une philosophie bourgeoise de l'individu isolé. Les catholiques l'accusent d'insister sur ce que l'homme a d'ignoble et de nier le sérieux des valeurs. Sartre répond aux uns et aux autres en montrant que sa doctrine est une morale de l'action et, contre toute attente, un humanisme.
Le texte de Sartre étant protégé par le droit d'auteur, la fiche résume sa pensée dans ses propres mots et ne reprend que quelques formules de quelques mots. La conférence ne comporte pas de chapitres : nous la suivons en six étapes.
Plan de la fiche
Résumé étape par étape
- Étape 1 : les reproches adressés à l'existentialisme
- Étape 2 : l'existence précède l'essence
- Étape 3 : choisir pour tous, ou l'angoisse
- Étape 4 : le délaissement et l'élève de Sartre
- Étape 5 : le désespoir et la morale de l'action
- Étape 6 : quel humanisme ?
Analyse
- Les notions clés
- Les exemples et l'écriture
- Avis argumenté
- Questions de compréhension corrigées
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Résumé étape par étape
Étape 1 : les reproches adressés à l'existentialisme
Sartre commence par recenser les accusations. On reproche à sa philosophie de pousser à l'inaction, de ne voir que la laideur, de couper l'homme des autres en partant de la subjectivité, de rendre tout permis si l'on supprime Dieu. Il note avec malice que ses accusateurs récitent volontiers les proverbes les plus désabusés : ce qui les choque n'est pas le pessimisme, mais l'idée que l'homme reste maître de ce qu'il fait de lui.
Il précise ensuite qu'il existe deux espèces d'existentialistes : des chrétiens, parmi lesquels il range Jaspers et Gabriel Marcel, et des athées, parmi lesquels il range Heidegger et lui-même. Ce qui leur est commun, c'est une même thèse.
Étape 2 : l'existence précède l'essence
Pour l'expliquer, Sartre prend un objet fabriqué, un coupe-papier. L'artisan qui le produit en a d'abord le concept et la technique ; il sait à quoi l'objet servira avant de le faire. Pour le coupe-papier, l'essence, c'est-à-dire la définition et la fonction, précède l'existence.
Si l'on conçoit Dieu comme un artisan suprême, l'homme est pensé de la même façon : chaque individu réalise un modèle présent dans l'entendement divin. Les philosophes du XVIIIe siècle ont supprimé Dieu, mais ils ont conservé l'idée d'une nature humaine commune. Sartre va jusqu'au bout : s'il n'y a pas de Dieu, il y a au moins un être chez qui l'existence vient avant la définition. L'homme surgit d'abord dans le monde, puis il se définit. Il n'est rien au départ ; il sera ce qu'il se sera fait. C'est ce que Sartre appelle subjectivité, et il précise qu'il faut entendre par là la dignité d'un être qui se projette vers un avenir, non une intériorité repliée.
Le projet n'est pas une simple décision consciente, comme adhérer à un parti : celle-ci suppose déjà un choix plus originel.
Étape 3 : choisir pour tous, ou l'angoisse
Si l'homme se choisit, est-il seulement responsable de lui-même ? Sartre répond non : en me choisissant, je choisis l'homme. Chaque acte crée une image de ce que, selon moi, un homme doit être. Celui qui se marie et a des enfants, même pour des raisons personnelles, engage l'humanité entière sur la voie de la monogamie ; l'ouvrier qui adhère à un syndicat chrétien plutôt que communiste affirme que la résignation est la solution qui convient à l'homme.
D'où l'angoisse. Ce n'est pas une peur devant un danger, mais le sentiment de cette responsabilité totale. Chacun devrait se demander ce qui se passerait si tout le monde agissait comme lui. Ceux qui ne ressentent rien se masquent leur angoisse, et Sartre parle à leur propos de mauvaise foi. Il prend l'exemple d'Abraham : un ange lui ordonne de sacrifier son fils, mais qui lui garantit que c'est un ange, et que c'est bien à lui qu'il s'adresse ? Même si une voix me parle, c'est moi qui décide qu'elle est la voix de Dieu. Le chef militaire qui envoie ses hommes à l'attaque connaît la même solitude.
Étape 4 : le délaissement et l'élève de Sartre
Le délaissement signifie que Dieu n'existe pas et qu'il faut en tirer toutes les conséquences. Certains penseurs laïques voulaient supprimer Dieu en conservant intactes les valeurs, comme s'il était évident qu'il faut être honnête, ne pas mentir, ne pas battre sa femme. Sartre juge cette position intenable. Il reprend la phrase que Dostoïevski fait dire à l'un de ses personnages, selon laquelle tout serait permis si Dieu n'existait pas, et il y voit le point de départ de l'existentialisme. L'homme est sans excuses : il n'a pas de nature à invoquer, pas de valeurs écrites dans le ciel. D'où la formule : l'homme est « condamné à être libre ». Il n'a pas choisi d'exister, et pourtant, dès qu'il existe, chacun de ses actes lui revient. Sartre refuse aussi l'excuse de la passion, qu'il ne tient pas pour un torrent irrésistible. Il cite la formule de Ponge selon laquelle « l'homme est l'avenir de l'homme ».
Vient alors l'exemple le plus célèbre de la conférence. Pendant l'Occupation, un de ses élèves vient le consulter. Son frère a été tué en 1940, son père, brouillé avec sa mère, penche vers la collaboration, et sa mère vit seule avec lui, qui est devenu sa seule consolation. Doit-il gagner Londres pour s'engager aux côtés de la France libre, ou demeurer près de cette mère qu'il sait fragile ? D'un côté, une action vaste mais incertaine, au service d'une collectivité ; de l'autre, une action limitée mais sûre, au service d'une personne. Ni la morale chrétienne, ni la morale kantienne ne tranchent : faut-il traiter la mère comme une fin, ou les combattants ? Se fier au sentiment ne marche pas davantage, car on ne mesure la force d'un sentiment qu'en accomplissant l'acte qui le prouve. Même demander conseil est déjà choisir : en venant voir Sartre, l'élève savait à peu près quelle réponse il recevrait. Sartre se contente de lui renvoyer sa liberté : aucune règle ne fera le travail à sa place, il lui revient d'inventer sa conduite.
Étape 5 : le désespoir et la morale de l'action
Le désespoir signifie que nous ne comptons que sur ce qui dépend de notre volonté ou sur l'ensemble des probabilités qui rendent notre action possible. Si je compte sur un camarade de lutte, c'est dans la mesure où je le sais engagé dans la même action ; je ne peux pas compter sur une bonté humaine en général, ni sur ce que les hommes feront après ma mort. Il faut agir sans espoir au sens d'une garantie.
Rien de quiétiste là-dedans, répond Sartre : il n'y a de réalité que dans l'action. Un homme n'est rien d'autre que la somme de ses actes. Le génie de Proust, c'est la totalité de ses œuvres ; il n'y a pas d'amour en dehors des actes d'amour. Cette doctrine paraît dure parce qu'elle retire les consolations : celui qui n'a rien fait de grand ne peut plus se dire qu'il en avait la possibilité. De même, le lâche, tel que le décrit un roman existentialiste, n'est pas lâche par tempérament ou par hérédité : il s'est fait lâche par ses actes, et il peut toujours cesser de l'être.
Sartre répond aussi au reproche d'enfermer l'homme dans sa subjectivité. Le point de départ est bien le cogito, mais dans le « je pense » chacun découvre aussi les autres comme condition de sa propre existence : on ne se saisit qu'à travers le regard d'autrui. Il n'y a pas de nature humaine, mais il y a une condition humaine universelle, l'ensemble des limites qui définissent la situation de tout homme dans le monde : devoir travailler, vivre parmi d'autres, être mortel.
Au reproche d'arbitraire, Sartre répond par une comparaison avec l'art. Le peintre qui fait un tableau n'applique pas de règles établies d'avance, et personne ne lui reproche d'être arbitraire ; la morale est de même une construction, une invention. Il distingue ce choix de l'acte gratuit cher à Gide : on choisit toujours en situation et en engageant l'humanité. On peut d'ailleurs juger : la mauvaise foi est une erreur, et celui qui veut la liberté découvre qu'il ne peut la vouloir sans vouloir celle des autres.
Étape 6 : quel humanisme ?
Reste le titre. Sartre rejette un premier humanisme, celui qui fait de l'homme une fin et une valeur supérieure, et qui se félicite des exploits de quelques-uns comme si l'humanité entière y avait part. Il s'en moque à travers un personnage de Cocteau émerveillé par l'homme. Ce culte de l'humanité mène, selon lui, à un humanisme fermé, et l'on sait qu'il peut finir mal.
L'existentialisme propose un autre sens du mot. L'homme est constamment hors de lui-même, il se projette et se perd au-delà de lui-même. Il n'existe qu'en poursuivant des buts qui le dépassent. Il n'y a pas d'autre législateur que lui, et c'est en cherchant hors de soi un but, une libération ou une réalisation particulière, qu'il se réalise comme humain. Ce dépassement et cette subjectivité, au sens de présence dans un univers humain, constituent l'humanisme existentialiste. Sartre conclut que sa doctrine est un optimisme, une doctrine d'action, et que seule la mauvaise foi peut la faire passer pour désespérée.
Les notions clés
Existence et essence. L'essence est ce qui définit une chose ; l'existence est le fait d'être là. Dire que l'existence précède l'essence, c'est dire que l'homme n'a pas de définition préalable : sa définition est le résultat de sa vie, jamais son point de départ.
Projet. L'homme n'est pas une chose posée dans le monde, mais un mouvement vers ce qu'il n'est pas encore. Ce qu'il fait le révèle mieux que ce qu'il dit vouloir.
Responsabilité et angoisse. Choisir, c'est proposer une image de l'homme valable pour tous. L'angoisse est la conscience de ce poids.
Délaissement. Absence de tout appui extérieur : ni Dieu, ni nature humaine, ni valeurs toutes faites.
Mauvaise foi. Se mentir à soi-même en se faisant passer pour déterminé, par son caractère, ses passions, son milieu, afin d'échapper à sa liberté.
Condition humaine. Ensemble des limites communes à tous les hommes, qui remplace chez Sartre l'idée de nature humaine.
Les exemples et l'écriture
Le coupe-papier rend sensible une thèse métaphysique ; Abraham donne un visage à l'angoisse ; l'élève hésitant fait du délaissement une scène datée et douloureuse. Le style est celui d'un orateur qui répond : questions rhétoriques, concessions ironiques, objections retournées contre leurs auteurs.
Avis argumenté
La force de ce texte est d'obliger le lecteur à se regarder agir : impossible de lire le cas de l'élève sans se demander ce que l'on aurait fait. L'idée que l'on n'est que la somme de ses actes a quelque chose de libérateur : rien n'est joué, ni par la naissance ni par le caractère.
On peut cependant discuter plusieurs points. L'idée que chacun choisit pour l'humanité entière semble passer très vite de l'individu à l'universel : choisir de devenir pâtissier engage-t-il vraiment tous les hommes ? On peut aussi trouver que Sartre minimise le poids des déterminations sociales, que Naville lui objecte dans la discussion et que la sociologie mettra au premier plan. Enfin, la comparaison de la morale avec l'art laisse ouverte la question du critère : si toute valeur est inventée, au nom de quoi condamner un choix ? La réponse par la mauvaise foi et par la liberté d'autrui est une piste, non une démonstration complète.
Questions de compréhension corrigées
1. Pourquoi Sartre prend-il l'exemple d'un coupe-papier ? Parce que c'est un objet dont la définition existe avant lui, dans l'esprit de l'artisan. Il sert de contre-modèle : l'homme, lui, n'a pas de concepteur qui aurait fixé sa nature à l'avance.
2. En quel sens l'homme est-il « condamné à être libre » ? Il n'a pas choisi d'être libre et ne peut pas cesser de l'être : même refuser de choisir est un choix. La liberté est une condition, non un privilège.
3. Pourquoi Sartre ne donne-t-il pas de conseil précis à son élève ? Parce qu'aucune morale établie ne peut trancher son cas, et que tout conseil serait encore son choix à lui, puisqu'il choisit son conseiller. Lui répondre « choisissez » est la seule réponse honnête.
4. Que répond Sartre au reproche de quiétisme ? Que sa doctrine est l'inverse du quiétisme : elle affirme qu'il n'y a de réalité que dans l'action et que l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il fait. Elle retire les excuses au lieu d'inviter à l'attente.
5. Pourquoi parler d'humanisme ? Non pour célébrer l'homme comme une valeur toute faite, mais parce que l'homme est le seul législateur de ses valeurs et qu'il ne se réalise qu'en se dépassant vers des buts.
Conclusion
L'existentialisme est un humanisme reste la meilleure introduction à la pensée de Sartre parce qu'il pose, dans la langue de tous, une question que chacun rencontre : que faire quand rien ni personne ne décide pour nous ? On le lira utilement en regard du Mythe de Sisyphe de Camus, qui part d'un constat voisin pour en tirer une autre attitude, et de L'Être et le Néant, qui donne aux thèses de la conférence leur fondement complet.
Bibliographie
- Sartre, L'existentialisme est un humanisme (conférence suivie de la discussion avec Pierre Naville).
- Sartre, L'Être et le Néant, pour le fondement des thèses.
- Sartre, Les Mouches, la liberté mise en scène.
- Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté.
- Camus, Le Mythe de Sisyphe.