Explication de texte de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots.
Introduction
Une ceinture de champion du monde de boxe ne reste jamais longtemps à la même taille. Elle appartient à celui qui vient de gagner, et passe au suivant dès qu'il perd. Personne ne dirait pourtant que le tenant du titre a le « droit » de la garder : il la détient tant qu'il cogne plus fort que les autres, voilà tout. Il suffit de transporter ce mécanisme dans la vie politique pour comprendre le malaise qu'organise Rousseau dans un chapitre très bref du Contrat social.
Le livre I, publié en 1762, cherche s'il peut exister dans l'ordre civil une règle d'administration légitime. Avant d'exposer sa propre solution, le pacte par lequel chacun s'unit à tous, Rousseau doit écarter les fondements que d'autres ont donnés à l'autorité. Après la famille, au chapitre 2, vient la force. Le chapitre 3 s'en prend à une formule courante, le « droit du plus fort », qui prétend faire du simple fait de dominer un titre à être obéi.
La thèse est nette : la force ne peut produire aucune obligation, et l'expression qui les associe ne veut rien dire. Le problème posé est celui du passage du fait au droit : une puissance physique peut-elle, à elle seule, fonder un devoir d'obéissance ? Si la réponse est non, il faudra chercher ailleurs ce qui rend un pouvoir légitime.
Le texte progresse en trois mouvements. Rousseau montre d'abord que le fort lui-même a besoin de déguiser sa force en droit, et que la force ne contient aucune moralité. Il raisonne ensuite par l'absurde : à supposer ce droit, il se contredit et s'évanouit. Il écarte enfin l'objection religieuse et conclut, par l'image du brigand, que l'on ne doit obéir qu'aux puissances légitimes.
Plan détaillé
I. Une force qui a besoin d'un costume
- A. Le plus fort n'est jamais assez fort
- B. Un mot pris ironiquement, un principe pris au sérieux
- C. Céder n'est pas consentir
II. Supposons ce droit : le raisonnement par l'absurde
- A. Un droit qui change de main à chaque combat
- B. Désobéir dès qu'on le peut
- C. Un mot qui n'ajoute rien
III. Le brigand, le médecin et les puissances légitimes
- A. « Obéissez aux puissances » : une maxime superflue
- B. La maladie vient aussi de Dieu
- C. Le pistolet n'oblige pas la conscience
Intérêt philosophique : la distinction du fait et du droit ; ce que le chapitre prépare ; une limite du texte.
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I. Une force qui a besoin d'un costume
A. Le plus fort n'est jamais assez fort
Le chapitre s'ouvre sur une phrase qui a la netteté d'une loi :
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir.
Rousseau ne commence pas par condamner la force : il en constate la faiblesse. Toute supériorité physique est relative et provisoire. Le tyran dort, vieillit ; ses gardes peuvent se retourner. Un pouvoir qui ne reposerait que sur la contrainte devrait donc l'exercer à chaque instant et sur chacun, ce qui est impossible.
D'où la nécessité d'une double transformation, soulignée par le parallélisme de la phrase. Du côté du maître, la force doit devenir droit, c'est-à-dire titre reconnu. Du côté du sujet, l'obéissance doit devenir devoir, c'est-à-dire conduite qu'il s'impose lui-même. Le pouvoir durable est celui qui se fait obéir sans avoir à frapper, parce qu'il a installé dans les têtes l'idée qu'il est juste d'obéir. La domination cherche toujours à se faire passer pour légitime.
B. Un mot pris ironiquement, un principe pris au sérieux
De là vient, note Rousseau, le « droit du plus fort », un droit « pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe ». Le décalage est révélateur. Plaisanterie amère dans la conversation, la formule sert de fondement réel dans la pratique des pouvoirs : on justifie la conquête par la victoire, l'esclavage par la défaite.
La question qui suit, « Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? », a l'allure d'une exigence de philosophe : avant d'accepter une expression, il faut savoir ce qu'elle signifie. Tout le chapitre consistera à prendre le mot de droit au sérieux pour montrer qu'il ne peut pas s'accrocher à la force.
C. Céder n'est pas consentir
L'argument central tient en quelques phrases. La force est une puissance physique, et Rousseau ne voit pas quelle moralité pourrait résulter de ses effets. Il précise : céder à la force est « un acte de nécessité, non de volonté », tout au plus un acte de prudence.
La distinction est décisive. Un devoir suppose une volonté qui s'oblige : je dois tenir ma promesse parce que je l'ai faite. Lorsque je donne ma montre à celui qui me tord le bras, ma volonté n'y est pour rien, ou plutôt elle ne fait que calculer qu'il vaut mieux perdre une montre que se faire casser le bras. Ce calcul est raisonnable ; il n'est pas moral. La question finale, « En quel sens pourra-ce être un devoir ? », reste sans réponse, et c'est précisément la démonstration : aucune réponse n'est possible.
II. Supposons ce droit : le raisonnement par l'absurde
A. Un droit qui change de main à chaque combat
Rousseau adopte alors une méthode de mathématicien : admettre un moment l'hypothèse adverse pour en tirer les conséquences. Il en résulte, dit-il, un « galimatias inexplicable », c'est-à-dire un discours confus qui se contredit.
Première conséquence : si la force fait le droit, « l'effet change avec la cause ». Le droit suit la force comme une ombre suit un corps. Toute force supérieure à la première hérite aussitôt de son droit. On retrouve notre ceinture de boxe : le titre n'appartient à personne, il est à prendre. Or un droit qui se transmet par la seule victoire n'est plus un droit, puisque l'essence d'un droit est de valoir même contre celui qui serait capable de le violer. Ma maison ne cesse pas d'être à moi parce qu'un cambrioleur est plus robuste.
B. Désobéir dès qu'on le peut
Deuxième conséquence, plus inquiétante pour le maître : « Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement ». Le principe censé garantir l'obéissance légitime en réalité la révolte victorieuse. Si le plus fort a toujours raison, la seule règle de conduite devient de tout faire pour être le plus fort. Le prétendu droit change la société en lutte permanente.
L'argument se retourne donc contre ceux qui l'invoquent. Le souverain qui fonde son pouvoir sur sa victoire donne à ses sujets la permission de le renverser dès qu'ils en auront les moyens. La question « qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse ? » condense ce paradoxe : un droit qui ne survit pas à la faiblesse de son titulaire n'est qu'un autre nom de cette force.
C. Un mot qui n'ajoute rien
Rousseau achève le raisonnement par un dilemme. S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir ; si l'on n'est plus forcé, on n'y est plus obligé. Dans les deux cas, l'idée de devoir est inutile : soit la contrainte suffit, soit elle a disparu et rien ne reste. La conclusion est sans appel :
On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.
On peut parler d'une critique du langage. Rousseau ne réfute pas une doctrine par des faits contraires ; il montre que l'expression est vide, qu'elle associe deux termes qui ne peuvent pas s'additionner.
III. Le brigand, le médecin et les puissances légitimes
A. « Obéissez aux puissances » : une maxime superflue
Reste une objection d'autorité, tirée de la tradition chrétienne et de l'épître de Paul aux Romains, souvent invoquée pour soutenir les rois : il faut obéir aux puissances. Rousseau la reçoit avec une ironie mordante. Si cela veut dire « cédez à la force », le précepte est bon mais superflu, et il ne sera jamais violé.
B. La maladie vient aussi de Dieu
Rousseau concède ensuite que toute puissance vient de Dieu, mais il ajoute aussitôt que toute maladie en vient aussi, et demande s'il serait défendu pour autant d'appeler le médecin. L'analogie est redoutable. Que quelque chose ait une origine divine ne signifie pas qu'il faille s'y soumettre sans résistance. La providence n'interdit pas de lutter contre la fièvre ; elle n'interdit pas davantage de se défendre contre un oppresseur. L'origine d'un pouvoir ne dit rien de sa légitimité.
C. Le pistolet n'oblige pas la conscience
Le chapitre se clôt sur une scène : un brigand surprend le promeneur au coin d'un bois. Il faut bien, par force, lui donner sa bourse. Mais si l'on pouvait la soustraire, serait-on en conscience obligé de la donner ? Car enfin, remarque Rousseau, « le pistolet qu'il tient est aussi une puissance ».
L'exemple fait éclater l'absurdité. Personne ne soutient qu'on doit moralement sa bourse au voleur armé. Or, si la force faisait le droit, le brigand serait une autorité aussi respectable que le roi. Ou bien l'on admet cette conséquence scandaleuse, ou bien l'on reconnaît que la contrainte ne crée aucune obligation. D'où la formule finale : force ne fait pas droit, et l'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. La phrase renvoie à la question initiale, et cette fois la renvoie au lecteur.
Intérêt philosophique
La distinction du fait et du droit. Le chapitre établit une frontière qui structure toute la philosophie politique : ce qui est ne dit pas ce qui doit être. Qu'un pouvoir existe, qu'il se maintienne, qu'il soit victorieux, cela ne prouve pas qu'on lui doive obéissance.
Ce que le chapitre prépare. La conclusion est négative, mais elle oriente la suite. Puisque la force ne fonde rien, et que la nature ne donne à aucun homme autorité sur son semblable, il ne reste que les conventions. Encore faudra-t-il, au chapitre suivant, montrer qu'une convention d'esclavage est nulle, puis trouver un pacte où chacun, en s'unissant à tous, n'obéisse qu'à lui-même. Le chapitre 3 dégage le terrain sur lequel le contrat social sera bâti.
Une limite du texte. On peut se demander si Rousseau ne sépare pas trop vite force et droit. Tout droit a besoin, pour être effectif, d'une force qui le garantisse : une loi sans police ni tribunaux reste lettre morte. Pascal remarquait déjà que la justice sans la force est impuissante. Mais Rousseau ne nie pas que le droit doive disposer de la force ; il nie que la force puisse engendrer le droit. La force publique peut servir la loi, elle ne peut pas en tenir lieu.
Conclusion
En prenant au mot une expression familière, Rousseau montre qu'elle se détruit d'elle-même : la force a besoin du droit pour durer, mais elle ne peut pas le produire, car céder n'est jamais vouloir. Le raisonnement par l'absurde, puis les images du médecin et du brigand, conduisent à une thèse simple et exigeante : seule une puissance légitime oblige. La question se déplace alors vers ce qui rend un pouvoir légitime, et l'on peut se demander si nos démocraties, en fondant l'autorité sur le nombre des voix, échappent tout à fait au soupçon qu'une majorité ne soit qu'une autre forme du plus fort.
Bibliographie
- Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitres 1 à 6.
- Rousseau, second Discours, sur l'inégalité.
- Blaise Pascal, Pensées, fragments sur la justice et la force.
- Thomas Hobbes, Léviathan.
- Robert Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps.