Rousseau, la perfectibilité (Discours sur l'origine de l'inégalité) : explication de texte

2 218 mots · ≈7 pages · Terminale · Commentaire de texte

Explication de texte de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots.

Introduction

Celui qui s'est habitué à suivre la voix de son GPS découvre, le jour où la batterie lâche dans une ville inconnue, qu'il s'oriente plus mal qu'avant d'avoir l'appareil. Il a acquis une aide et perdu une aptitude. Aucun pigeon voyageur ne connaît cette mésaventure : il n'a rien appris qu'il puisse désapprendre. Cette asymétrie entre l'homme et la bête est au cœur d'un passage de la première partie du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, que Rousseau rédige pour répondre à une question mise au concours par l'Académie de Dijon.

Rousseau vient de chercher ce qui distingue l'homme de l'animal. Il a d'abord avancé la liberté : la bête obéit à la nature, l'homme se reconnaît libre d'y céder ou d'y résister. Mais ce critère peut être discuté. Le passage en propose donc un second, sur lequel, dit-il, il n'y a pas de contestation possible : la faculté de se perfectionner, que l'on appelle perfectibilité. Le terme, encore rare à l'époque, ne désigne pas un progrès mais une capacité de changer, qui peut aussi bien élever l'homme que le dégrader.

La thèse du texte est double et presque contradictoire : ce qui fait l'humanité de l'homme est aussi ce qui fait son malheur. Rousseau s'oppose ainsi à ceux qui, autour de lui, voient dans le développement des facultés humaines une marche heureuse vers les lumières. Le problème peut se formuler ainsi : comment la qualité qui définit l'homme peut-elle être en même temps la cause de sa misère ? Faut-il y voir un don ou une malédiction ?

Le texte avance en trois temps. Rousseau pose d'abord la perfectibilité comme un critère incontestable et en précise la nature. Il la fait ensuite apparaître par contraste avec l'animal, dont la fixité le protège de toute perte. Il en tire enfin un constat amer : cette faculté arrache l'homme à sa condition paisible et le rend tyran de lui-même et de la nature.

Plan détaillé

I. Un critère que personne ne peut contester

  • A. Pourquoi Rousseau change de terrain après avoir parlé de liberté
  • B. Une faculté vide qui rend toutes les autres possibles
  • C. Dans l'individu comme dans l'espèce

II. L'animal achevé, l'homme réversible

  • A. Quelques mois, mille ans : la fixité animale
  • B. La question de l'imbécillité : on ne perd que ce qu'on a acquis

III. Un présent empoisonné

  • A. Une tristesse qui vaut aveu
  • B. Lumières et erreurs nées ensemble
  • C. Le tyran de lui-même et de la nature

Intérêt philosophique : une faculté sans direction ; contre la confiance dans le progrès ; ce que Rousseau ne demande pas.

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I. Un critère que personne ne peut contester

A. Pourquoi Rousseau change de terrain

Le passage s'ouvre sur une concession. Les questions qui entourent la différence entre l'homme et l'animal sont difficiles, reconnaît Rousseau, et l'on pourrait disputer sans fin de la liberté humaine. Il vient en effet de soutenir que l'animal choisit ou rejette par instinct, tandis que l'homme choisit par un acte libre ; ses exemples étaient frappants : le pigeon qui mourrait de faim près d'un plat de viandes, le chat couché sur des tas de fruits sans y toucher, parce que leur nature ne les y porte pas. Mais un adversaire matérialiste pourrait répondre que la liberté n'est qu'une illusion, et que le choix humain n'est qu'un mécanisme plus compliqué.

Rousseau ne s'attarde pas sur ce débat métaphysique. Il change de terrain : même si l'on refuse la liberté, il reste une qualité « très spécifique » qui ne souffre aucune contestation. La stratégie est habile. Plutôt que de gagner une controverse, il trouve un critère qui l'évite. La perfectibilité ne se démontre pas par une analyse de l'âme ; elle se constate, en comparant ce que deviennent les hommes et les bêtes au fil du temps.

B. Une faculté vide qui rend toutes les autres possibles

Rousseau définit cette qualité comme « la faculté de se perfectionner ». Le pronom réfléchi compte : l'homme ne se contente pas d'être perfectionné par la nature, il prend part à sa propre transformation. Mais la précision suivante est plus décisive encore : cette faculté développe successivement toutes les autres, et elle le fait « à l'aide des circonstances ».

Deux idées se dégagent. D'abord, la perfectibilité n'est pas une faculté comme la mémoire ou le langage. Elle n'a pas de contenu propre : c'est une faculté de facultés, une ouverture qui permet aux autres de se former. L'homme naturel de Rousseau n'a presque rien en acte ; il a tout en puissance. Ensuite, ce développement ne se fait pas tout seul. Il faut des circonstances, c'est-à-dire des hasards extérieurs : un climat, une disette, une rencontre. Rousseau prépare ainsi toute la seconde partie du Discours, où il racontera comment des accidents successifs ont fait sortir l'homme de l'état de nature. La perfectibilité ne pousse pas l'homme hors de cet état ; elle le rend capable d'en sortir quand le monde l'y contraint.

C. Dans l'individu comme dans l'espèce

Rousseau ajoute que cette faculté réside en nous aussi bien dans l'espèce que dans l'individu. L'enfant qui apprend à lire se perfectionne ; l'humanité qui invente l'écriture aussi. Les deux histoires sont parallèles. L'homme a une biographie et l'humanité a une histoire, alors que l'animal n'a, au sens strict, ni l'une ni l'autre. Cette double échelle sera essentielle pour la suite : c'est au niveau de l'individu que Rousseau va montrer la possibilité de la perte, et au niveau de l'espèce qu'il va dresser son constat final.

Transition. La perfectibilité est posée comme une évidence. Pour la rendre visible, Rousseau lui oppose ce qui en est privé.

II. L'animal achevé, l'homme réversible

A. Quelques mois, mille ans

L'animal, écrit Rousseau en substance, est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année. La phrase reprend exactement la double échelle du mouvement précédent : l'individu (quelques mois) et l'espèce (mille ans). Le contraste des durées produit un effet saisissant. Il suffit d'une saison pour que le jeune animal soit achevé ; il ne suffit pas de mille ans pour que son espèce change.

On mesure ici que Rousseau ne déprécie pas l'animal. L'animal est complet. Son instinct lui donne d'emblée tout ce dont il a besoin, et il n'a rien à attendre. Le castor bâtit sa digue comme ses ancêtres la bâtissaient ; il ne la bâtit pas mieux, mais il ne l'oublie pas non plus. À l'inverse, l'homme naît inachevé. Cette faiblesse initiale est la condition même de sa perfectibilité : un être qui serait complet en naissant n'aurait rien à développer.

B. La question de l'imbécillité

Rousseau pose alors une question qui surprend : « Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » Le mot « imbécile » a ici son sens ancien : faible d'esprit, privé de ses facultés, sans la nuance d'insulte qu'il a prise depuis. La question semble s'écarter du sujet ; elle en est en réalité la preuve la plus forte.

La réponse suit : l'homme, en perdant par la vieillesse ou par un accident ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe plus bas que la bête elle-même. La bête, qui n'a rien acquis, n'a rien à perdre ; elle garde toujours son instinct. Le raisonnement est d'une grande finesse. Ce que l'homme a reçu de la nature, il l'a en partie échangé contre ce qu'il a appris. Le vieillard qui a perdu la mémoire ne retrouve pas pour autant l'instinct sûr qu'aurait un animal ; il se retrouve démuni des deux côtés.

L'exemple du GPS de l'introduction en donne une version modeste : celui qui a remplacé une capacité par un outil se trouve plus faible quand l'outil disparaît. La perfectibilité n'est donc pas une ascension sans retour. C'est une faculté réversible, et la possibilité de déchoir appartient à sa définition au même titre que celle de progresser.

Transition. Si l'homme peut retomber au-dessous de l'animal, une question devient inévitable : le développement des facultés humaines est-il un gain ?

III. Un présent empoisonné

A. Une tristesse qui vaut aveu

Rousseau poursuit sur un ton nouveau : il serait triste, dit-il, d'être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque sans limites, est la source de tous les malheurs de l'homme. Le conditionnel et la tournure impersonnelle semblent prendre des précautions, comme si l'auteur hésitait à aller au bout de sa pensée. Mais la phrase, en réalité, affirme. Ce qui serait « triste » est précisément ce que tout le Discours va établir.

Deux adjectifs méritent l'attention. « Distinctive » rappelle que l'on parle bien de ce qui fait l'homme. « Presque illimitée » souligne une démesure : il n'y a pas de borne naturelle au développement humain, donc pas de point d'équilibre où il pourrait s'arrêter de lui-même. C'est justement cette absence de limite qui rend la faculté dangereuse.

B. Lumières et erreurs nées ensemble

Rousseau décrit le mécanisme : c'est cette faculté qui tire l'homme, à force de temps, de la condition originelle où il coulerait des jours tranquilles et innocents. Le vocabulaire de l'état de nature est celui de la paix : ni ambition, ni comparaison, ni crainte de l'avenir. La perfectibilité ne se contente pas d'ajouter des savoirs à cet état ; elle le détruit.

Surtout, Rousseau associe par paires les fruits de ce développement : les lumières et les erreurs, les vices et les vertus, éclos ensemble au fil des siècles. Le texte refuse de séparer le bon grain de l'ivraie. On ne peut pas avoir la science sans la superstition savante, ni la vertu héroïque sans la vanité qui l'accompagne. Les deux naissent du même mouvement, parce qu'ils supposent les mêmes conditions : la réflexion, la comparaison avec autrui, la vie en société. Un homme qui ne compare pas ne peut être ni généreux ni envieux.

C. Le tyran de lui-même et de la nature

La phrase s'achève sur une image politique : la perfectibilité rend l'homme, à la longue, « le tyran de lui-même et de la Nature ». Le tyran est celui qui exerce un pouvoir sans limite et sans légitimité. Tyran de la nature, l'homme la soumet, la transforme, l'exploite. Tyran de lui-même, il s'impose des besoins nouveaux, des désirs qu'il ne peut satisfaire, une dépendance envers l'opinion d'autrui. La maîtrise que l'on croyait conquise se retourne en servitude intérieure.

Rousseau termine le développement, quelques lignes plus loin, par une ironie mordante : il serait affreux, écrit-il en substance, de devoir célébrer comme un bienfaiteur celui qui apprit aux habitants des bords de l'Orénoque à serrer des planchettes contre les tempes de leurs enfants, pratique qui leur conserverait au moins une part de leur imbécillité, et donc de leur bonheur, d'origine. L'éloge paradoxal de l'ignorance ne doit pas être pris au pied de la lettre : il sert à rendre sensible le prix exorbitant des acquisitions humaines.

Intérêt philosophique

Une faculté sans direction

L'apport principal du texte est de dissocier deux idées que l'on confond volontiers : être capable de changer et être destiné à s'améliorer. La perfectibilité, malgré son nom, n'est pas orientée vers le parfait. Elle rend l'homme indéterminé, donc historique. Cette idée a une portée considérable : elle signifie qu'il n'existe pas de nature humaine fixée une fois pour toutes, et que ce que l'homme est devenu dépend de son histoire plus que de son essence. Les philosophies qui, plus tard, feront de l'homme un être qui se fait lui-même trouvent ici l'un de leurs points de départ.

Contre la confiance dans le progrès

Le texte prend à rebours une partie des Lumières. Condorcet, quelques décennies plus tard, parlera de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine pour annoncer un progrès continu des connaissances, de la morale et du bonheur. Rousseau emploie presque le même mot pour dire presque le contraire. On peut lui objecter que la médecine, l'écriture ou le droit ont réellement amélioré la vie humaine : quel lecteur voudrait revenir à l'état de nature ?

Ce que Rousseau ne demande pas

C'est précisément le contresens à éviter. Voltaire, en recevant l'ouvrage, s'en moqua en disant qu'il donnait envie de marcher à quatre pattes. Mais Rousseau précise ailleurs dans le Discours qu'il ne propose pas de détruire les sociétés pour retourner dans les forêts. Le diagnostic n'est pas un programme de retour en arrière, puisque la perfectibilité ne se désapprend pas. Il invite plutôt à chercher, ce que fera Du contrat social, des institutions capables de retourner contre ses effets la faculté même qui a produit le mal. Si l'homme s'est rendu tyran de lui-même par l'histoire, c'est encore par l'histoire, et non par la nature, qu'il peut redevenir libre.

Conclusion

En quelques phrases, Rousseau déplace la question de ce qui distingue l'homme : non plus la raison, ni même la liberté, mais une capacité de devenir autre. L'animal est achevé et protégé ; l'homme est inachevé et exposé, capable de s'élever comme de tomber plus bas que la bête. De cette faculté naissent ensemble les lumières et les erreurs, si bien que le propre de l'homme se révèle être aussi la source de ses maux. Le texte laisse ouverte une question que l'actualité technique rend très concrète : chaque fois qu'un outil nouveau nous dispense d'un effort, gagnons-nous une capacité ou en perdons-nous une ?

Bibliographie

  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, première partie.
  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.
  • Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain.
  • Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l'obstacle.
  • Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux (chapitre consacré à Rousseau).