Fiche de lecture — Lycée (la poésie du XIXe au XXIe siècle, modernité poétique) — environ 2 000 mots.
Présentation de l'œuvre
Blaise Cendrars est le nom de plume de Frédéric-Louis Sauser, né en 1887 en Suisse, à La Chaux-de-Fonds. Adolescent fugueur, il part très jeune pour la Russie, puis vit entre Paris, New York et la Suisse. Engagé volontaire dans la Légion étrangère en 1914, il perd son bras droit au combat en 1915. Toute son œuvre, poèmes, romans, reportages, mêle la vie vécue et la légende qu'il se forge.
La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France paraît en 1913, aux Éditions des Hommes nouveaux, petite maison fondée par Cendrars lui-même. Le poème raconte, à la première personne, le voyage d'un adolescent de seize ans à bord du Transsibérien, de Moscou vers la Mandchourie, pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Il est accompagné de Jehanne, une jeune prostituée venue de Montmartre.
Le texte est inséparable de sa première publication : un livre-objet conçu avec la peintre Sonia Delaunay, une longue feuille repliée en accordéon, d'environ deux mètres une fois dépliée, où le poème, imprimé dans des caractères et des couleurs variés, court à côté d'une composition peinte de formes colorées. Cendrars et Delaunay l'ont présenté comme le premier livre simultané.
Genre. Long poème en vers libres. Le mot « prose » ne désigne pas ici un texte non versifié : il reprend le sens ancien d'un chant liturgique, tout en annonçant une parole libre, proche du langage parlé.
Vérité et légende. Cendrars a bien vécu en Russie dans sa jeunesse, mais on ignore s'il a réellement fait ce voyage. Le poème importe pour ce qu'il invente, non comme témoignage.
Le poème ne comporte pas de parties numérotées ; cette fiche le découpe en six moments, selon la progression du voyage.
Plan de la fiche
Le voyage en six moments
- L'adolescence à Moscou
- Le départ vers la Mandchourie
- Jehanne et la question de Montmartre
- Les visions du train et de la guerre
- L'arrivée et la dérive des souvenirs
- Le retour à Paris
Étudier le poème
- Les deux voyageurs
- Les thèmes
- La forme : vers libre et montage
- Le simultanéisme et le livre de Sonia Delaunay
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Le voyage en six moments
1. L'adolescence à Moscou
Le poème s'ouvre sur l'évocation de l'adolescence du narrateur. Il a seize ans, il est très loin de son pays natal, et il se trouve à Moscou, qu'il décrit comme une ville d'églises, de cloches et de coupoles dorées. Il se sent brûlant, affamé de vie, et se définit lui-même comme un poète encore maladroit, incapable d'aller jusqu'au bout de ses images. Il voudrait tout voir, tout boire, tout embrasser. Le monde lui apparaît comme une matière à dévorer, et l'Orient, la Sibérie, les mers lointaines exercent sur lui une attraction violente.
2. Le départ vers la Mandchourie
Le narrateur part avec un marchand de bijoux qui se rend à Kharbin, en Mandchourie, pour vendre sa marchandise. Le jeune homme est chargé de veiller sur les coffres. Le Transsibérien s'ébranle. Le poème mêle alors le bruit des roues, les secousses, les rails, la fumée, à la rêverie du narrateur, qui pense à l'enfance, aux contes, aux légendes de la Russie.
Le voyage est aussi un départ vers la guerre. La Russie affronte le Japon en Extrême-Orient, et le train emporte à la fois des marchands, des soldats, des réfugiés. L'aventure personnelle s'inscrit dans un moment historique de violence.
3. Jehanne et la question de Montmartre
Dans le train voyage la petite Jehanne de France, une jeune femme de Montmartre qui vend son corps pour vivre. Le narrateur la décrit avec tendresse et pitié : elle est fragile, enfantine, triste. Elle ne connaît rien du monde et s'endort contre lui.
Tout au long du poème, Jehanne pose la même question, en refrain : elle demande au narrateur s'ils sont bien loin de Montmartre. Cette question naïve revient à intervalles, comme un battement. Le narrateur y répond par des images de plus en plus démesurées, ou refuse de répondre, et la distance devient à la fois géographique et intérieure : Montmartre, c'est le chez-soi, l'enfance, la sécurité perdue.
4. Les visions du train et de la guerre
C'est le cœur du poème. Le narrateur énumère les gares, les paysages, les villes traversées ou rêvées. Le train lui-même devient une sorte d'être vivant, qui gronde, bondit, se cabre. Le rythme du texte épouse celui des roues.
À travers la vitre, le narrateur voit, ou imagine, la guerre : des trains de blessés, la faim, le froid, des incendies, des épidémies, des cadavres. Ces images violentes surgissent sans transition, au milieu de souvenirs d'enfance ou de rêveries amoureuses. La beauté du voyage et l'horreur de l'époque sont données ensemble, sans hiérarchie.
À un moment, le narrateur dit son désir de partir encore plus loin, vers les îles et les mers du Sud, et propose à Jehanne de l'emmener dans ces paysages imaginaires. Le voyage réel se prolonge en voyage rêvé.
5. L'arrivée et la dérive des souvenirs
Le poème ne raconte pas vraiment l'arrivée à Kharbin : il la fait éclater en fragments. Les lieux, les dates, les visages se mélangent. Le narrateur évoque les compagnons de route, les pays traversés, les villes du monde entier qu'il convoque comme un défilé. La chronologie se brouille ; le temps du voyage se confond avec celui de l'écriture.
6. Le retour à Paris
Les derniers vers ramènent le poète à Paris, ville moderne dominée par la tour Eiffel et la Grande Roue, deux monuments qu'il célèbre. Il pense à Jehanne, qu'il a laissée ou perdue, et aux amis absents. Le poème s'achève sur un mouvement mélancolique : le narrateur annonce qu'il va retrouver un cabaret de Montmartre pour se souvenir de sa jeunesse. La boucle est bouclée : on revient au point que Jehanne n'avait cessé d'évoquer, mais l'adolescence est passée.
Les deux voyageurs
Le narrateur, Blaise. Il porte le prénom de l'auteur, ce qui crée une confusion volontaire entre le poète et son personnage. Adolescent avide, exalté, parfois arrogant, il est aussi lucide sur ses propres échecs. Il incarne la jeunesse moderne, mobile, sans attaches.
Jehanne. Figure fragile et touchante, elle représente le contraire du narrateur : elle a peur de l'inconnu et regrette son quartier. Son nom, qui rappelle Jeanne d'Arc, la « Jehanne » des chroniques anciennes, lui donne une aura paradoxale de sainteté. Elle est à la fois une enfant perdue et un double du poète, qui, lui aussi, se sent loin de tout.
Les thèmes
Le voyage et la vitesse. Le train symbolise le monde moderne : machines, distances abolies, mouvement continu. Le poème fait de la vitesse une expérience poétique.
La jeunesse et la mémoire. Le texte est une remémoration : un homme se souvient de ses seize ans. L'exaltation du voyage est donc teintée de nostalgie.
La guerre et la souffrance. Derrière l'aventure, le poème montre la misère et la mort que produit la guerre. Écrit à la veille de 1914, il semble en annoncer la violence.
La solitude et l'amour. La relation entre le narrateur et Jehanne n'est pas une grande passion : c'est une tendresse inquiète entre deux êtres perdus.
La modernité. Paris, la tour Eiffel, les machines, les noms de pays : le poème célèbre le monde contemporain et cherche une langue capable de le dire.
La forme : vers libre et montage
Le vers libre. Les vers sont de longueur très variable, sans rime régulière ni mètre fixe. Certains sont très longs, presque des phrases de prose ; d'autres tiennent en un mot. Cette liberté permet de suivre le rythme du train, de la pensée, de l'émotion.
Les énumérations. Listes de gares, de villes, d'objets : l'accumulation donne l'impression d'un monde trop vaste pour être embrassé.
Le refrain. La question de Jehanne structure le poème comme un leitmotiv musical. Elle crée un point fixe au milieu du mouvement.
Le montage. Cendrars juxtapose des images sans liens logiques, comme au cinéma : on passe d'un souvenir d'enfance à une vision de guerre, d'un paysage à une confidence. C'est le lecteur qui crée les liens.
Les registres mêlés. Lyrisme, langage familier, termes techniques et noms propres exotiques se côtoient.
Le simultanéisme et le livre de Sonia Delaunay
Une idée picturale. Sonia et Robert Delaunay développent alors une peinture fondée sur les contrastes simultanés des couleurs : des formes circulaires et des plans colorés qui vibrent les uns contre les autres. Le simultanéisme cherche à saisir plusieurs sensations, plusieurs lieux, plusieurs temps en un seul regard.
Un livre à voir. Dans l'édition de 1913, le texte et la peinture se déroulent côte à côte sur la longue bande verticale. Les couleurs de Sonia Delaunay répondent aux vers sans les illustrer : elles accompagnent leur rythme, comme une musique. Le poème, imprimé en caractères de tailles et de couleurs différentes, devient lui aussi une image. Une tour Eiffel stylisée apparaît dans la partie peinte, en écho à la fin du texte.
Un défi aux habitudes. Ce livre ne se feuillette pas : il se déplie, se regarde comme un tableau. Les auteurs annonçaient un tirage dont la longueur totale, bout à bout, égalerait la hauteur de la tour Eiffel. Le projet traduit l'ambition d'un art total, où poésie et peinture se rencontrent.
Un contexte. La même année, Apollinaire publie Alcools, qui s'ouvre sur « Zone ». Les deux poèmes partagent la marche dans le monde moderne, le refus de la ponctuation traditionnelle et le mélange des souvenirs. Ils marquent ensemble l'entrée de la poésie française dans la modernité.
Avis argumenté
La Prose du Transsibérien est un poème qui emporte. Même sans comprendre chaque référence, le lecteur est pris par le rythme, par l'énergie des images, par la voix d'un jeune homme qui veut avaler le monde. La présence de Jehanne lui donne une émotion simple et durable.
Le texte peut dérouter au premier abord : absence de récit continu, ruptures, énumérations. Il faut accepter de le lire comme on regarde défiler un paysage, sans chercher à tout relier. C'est précisément ce qui en fait un texte fondateur : il montre que la poésie peut épouser la vitesse et le désordre du monde moderne.
Questions de compréhension et corrigé
1. Qui sont les deux voyageurs du poème ? Le narrateur, un adolescent de seize ans qui porte le prénom de l'auteur, et Jehanne, une jeune prostituée de Montmartre. Ils voyagent dans le Transsibérien vers la Mandchourie.
2. Quelle est la fonction de la question que répète Jehanne ? Elle sert de refrain et rythme le poème. Elle rappelle sans cesse la distance qui sépare les voyageurs de leur point de départ et exprime la peur et la nostalgie.
3. Comment la guerre apparaît-elle dans le texte ? Par des visions brèves et violentes de blessés, de faim, de morts, insérées sans transition au milieu du voyage. La guerre russo-japonaise sert de toile de fond.
4. Qu'appelle-t-on un livre simultané ? Un livre où le texte et la peinture se lisent et se regardent en même temps. Dans l'édition de 1913, le poème et les couleurs de Sonia Delaunay se déroulent côte à côte sur une longue bande dépliable.
5. Pourquoi peut-on dire que ce poème est moderne ? Par le vers libre, le montage d'images, le mélange des registres, les thèmes du train et de la ville, et par son édition, qui associe poésie et peinture.
Conclusion
La Prose du Transsibérien fait d'un voyage en train à travers la Russie en guerre un chant de la jeunesse, de la vitesse et de la mémoire. Par son vers libre, son montage d'images et le livre simultané réalisé avec Sonia Delaunay, il ouvre une voie nouvelle à la poésie du XXe siècle. Pour prolonger, on lira « Zone » d'Apollinaire, Les Pâques à New York de Cendrars, ou les poèmes de Valery Larbaud consacrés au voyage en train.
Bibliographie
- Blaise Cendrars, Du monde entier, Gallimard (coll. « Poésie »).
- Guillaume Apollinaire, Alcools.
- Valery Larbaud, Les Poésies de A. O. Barnabooth.
- Blaise Cendrars, L'Homme foudroyé.