Fiche de lecture — Lycée (objet d'étude « Le roman et le récit », réalisme et naturalisme) — environ 2 400 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur et cycle. Émile Zola publie L'Assommoir en feuilleton en 1876, puis en volume en 1877. C'est le septième roman des Rougon-Macquart, la vaste « histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire ». L'héroïne, Gervaise Macquart, appartient à la branche pauvre et marquée par l'alcoolisme de cette famille. Ses enfants deviendront à leur tour héros du cycle : Nana, Étienne dans Germinal, Claude dans L'Œuvre.
Succès et scandale. Le livre fait la fortune de Zola et déclenche une tempête. On lui reproche d'avoir sali le peuple, de l'avoir montré ivrogne et paresseux, et surtout d'avoir fait parler son narrateur comme ses personnages. Zola se défend dans la préface : il a voulu écrire un livre vrai, le premier roman sur le peuple qui ait, selon ses mots, « l'odeur du peuple ».
Cadre. Le quartier de la Goutte-d'Or, au nord de Paris, entre le boulevard de la Chapelle et les barrières où s'ouvrent les cabarets. Le titre désigne l'un d'eux, celui du père Colombe, où trône l'alambic ; mais le mot dit aussi ce qui assomme : l'alcool, la misère, le travail.
Structure. Le roman compte treize chapitres. La fiche les regroupe en cinq étapes ; les limites entre étapes sont un choix de lecture, pas une division voulue par Zola.
L'idée directrice : le programme de Gervaise
Au chapitre 2, au cabaret, Gervaise confie à Coupeau ce qu'elle attend de la vie. Son rêve tient en quelques mots : travailler tranquille, manger du pain tous les jours, avoir un endroit propre pour dormir, élever ses enfants, ne pas être battue, mourir dans son lit. C'est un programme d'une modestie bouleversante. Cette fiche le prend comme instrument de mesure : à chaque étape, nous regardons quels vœux tiennent encore. Le roman est l'histoire d'une liste qui se vide.
Plan de la fiche
Le roman en cinq étapes
- Chapitres 1 à 3 : l'abandon, le lavoir, le mariage
- Chapitres 4 à 6 : la chute du toit et la boutique bleue
- Chapitres 7 et 8 : la fête de l'oie et le retour de Lantier
- Chapitres 9 et 10 : la boutique perdue, le premier verre
- Chapitres 11 à 13 : Nana s'en va, la faim, les deux morts
L'analyse
- Le programme de Gervaise, vœu par vœu
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture de Zola
- Avis argumenté
- Cinq questions de compréhension et leur corrigé
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Le roman en cinq étapes
1. Chapitres 1 à 3 : l'abandon, le lavoir, le mariage
À l'aube, dans une chambre misérable de l'hôtel Boncœur, Gervaise attend Lantier, qui n'est pas rentré. Elle a vingt-deux ans, elle boite légèrement, elle est venue de Plassans avec lui et leurs deux garçons, Claude et Étienne. Lantier rentre, l'insulte, emporte les dernières affaires et part avec une autre femme, Adèle. Gervaise l'apprend au lavoir, où elle est allée laver son linge. Virginie, la sœur d'Adèle, la nargue. Les deux femmes se battent à coups de seaux d'eau, puis Gervaise renverse sa rivale et la fesse à coups de battoir devant toutes les laveuses. Elle gagne la bataille et se fait une ennemie.
Coupeau, ouvrier zingueur, voisin de chambre, la courtise avec douceur. Il boit peu et se moque des ivrognes. C'est à l'Assommoir, sous l'œil de l'alambic, qu'elle lui expose son programme. Elle finit par accepter de l'épouser.
Le mariage est un chapitre célèbre. Il pleut ; pour occuper la noce en attendant le dîner, M. Madinier entraîne la troupe au Louvre, où ces ouvriers endimanchés errent sans comprendre devant les tableaux. Le soir, au restaurant, chacun paie son écot, et les Lorilleux, sœur et beau-frère de Coupeau, fabricants de chaînes d'or, se montrent mesquins : Mme Lorilleux surnomme Gervaise « la Banban » à cause de sa jambe.
2. Chapitres 4 à 6 : la chute du toit et la boutique bleue
Les premières années sont heureuses. Le couple travaille dur, met de l'argent de côté et rêve d'ouvrir une boutique de blanchisseuse. Nana naît.
Un jour, Gervaise et la petite viennent attendre Coupeau sur le chantier d'un toit. Il les aperçoit, se penche, glisse et tombe. Gervaise refuse de l'envoyer à l'hôpital et le soigne à la maison, en dépensant toutes les économies. Coupeau guérit, mais il a pris goût au repos et commence à fréquenter les cabarets.
Goujet, le forgeron, voisin des Coupeau, grand et blond, aime Gervaise d'un amour respectueux. Il lui prête l'argent nécessaire pour ouvrir enfin sa boutique, dans une grande maison ouvrière de la rue de la Goutte-d'Or. La blanchisserie, peinte en bleu, marche bien : Gervaise emploie des ouvrières, nourrit sa famille, prend du poids, devient une figure du quartier. Elle rend visite à Goujet à la forge, où il remporte devant elle une joute de rivetage contre un ouvrier ivrogne surnommé Bec-Salé. Le combat des marteaux est aussi une parade amoureuse.
3. Chapitres 7 et 8 : la fête de l'oie et le retour de Lantier
Pour sa fête, Gervaise offre un banquet somptueux : une oie rôtie, des plats en abondance, toute la rue invitée, les portes ouvertes. C'est le sommet de sa vie, et déjà le début de la pente : elle a emprunté et dépense sans compter. Ce soir-là, Lantier reparaît. Coupeau, ivre et bon enfant, le fait entrer et trinquer.
Bientôt, Coupeau s'entend si bien avec Lantier qu'il lui loue une chambre chez eux. Le ménage à trois s'installe. Une nuit, Coupeau rentre ivre mort et vomit sur le lit conjugal ; écœurée, Gervaise rejoint la chambre de Lantier. Goujet, qui l'apprend, lui propose de partir avec lui en Belgique. Elle refuse.
4. Chapitres 9 et 10 : la boutique perdue, le premier verre
Les deux hommes vivent aux crochets de Gervaise, qui néglige le travail. Les dettes s'accumulent. La mère Coupeau, qui vit avec eux, meurt ; l'enterrement est l'occasion d'une scène grinçante avec le croque-mort Bazouge. La boutique est cédée à Virginie, revenue dans le quartier et mariée à Poisson, un sergent de ville. Lantier passe chez la nouvelle patronne comme il est passé chez l'ancienne.
Les Coupeau montent loger dans un petit appartement au sixième étage, sur la même cour. Nana fait sa première communion. Gervaise, qui avait tant redouté l'alcool, finit par entrer à l'Assommoir chercher son mari et par boire avec lui un verre, puis d'autres. Elle y prend goût, et la machine à soûler du père Colombe a gagné.
5. Chapitres 11 à 13 : Nana s'en va, la faim, les deux morts
Nana grandit dans la rue. Ouvrière dans un atelier de fleurs artificielles, elle se laisse séduire, fuit plusieurs fois la maison et finit par ne plus revenir. Dans l'immeuble, la petite Lalie Bijard, qui élève ses frères et sœurs sous les coups de son père ivrogne, meurt d'épuisement, dernière image de l'innocence broyée.
L'hiver, la faim devient totale. Gervaise, qui n'a pas mangé depuis des jours, s'aventure sur le boulevard pour se vendre. Elle croise Goujet, qui la ramène chez lui, la nourrit et la laisse repartir sans rien exiger.
Coupeau, rongé par l'alcool, est interné à Sainte-Anne. Il y meurt en proie au delirium tremens, dansant et hurlant pendant des jours. Gervaise, qui l'a regardé, mime ses convulsions devant les voisins. Elle finit dans un recoin sous l'escalier, l'ancienne niche du père Bru, vieil ouvrier mort de misère. On la retrouve morte au bout de plusieurs jours. Bazouge, le croque-mort, vient la chercher avec une sorte de tendresse.
Le programme de Gervaise, vœu par vœu
| Vœu | Moment où il est réalisé | Moment où il est perdu |
|---|---|---|
| Travailler tranquille | La boutique bleue (chapitres 5-6) | La négligence puis la cession à Virginie (chapitre 9) |
| Manger du pain tous les jours | Les années d'épargne | L'hiver de la faim (chapitre 12) |
| Un endroit propre pour dormir | Le logement de la rue de la Goutte-d'Or | Le lit souillé par Coupeau, puis la niche sous l'escalier |
| Élever ses enfants | Claude, Étienne et Nana encore près d'elle | Claude et Étienne partis, Nana enfuie |
| Ne pas être battue | Coupeau doux et sobre au début | Coupeau ivre devient brutal |
| Mourir dans son lit | Jamais | Elle meurt dans un trou, sur la paille |
Le dernier vœu n'est jamais exaucé, même provisoirement. Le roman est construit en arche : montée jusqu'à la fête de l'oie, au centre exact du livre, puis descente. La géographie suit la même courbe : on passe d'un hôtel garni à un logement décent, puis à la boutique, puis on monte au sixième, et l'on finit sous l'escalier. Monter dans l'immeuble, c'est descendre dans la société.
Les personnages
Gervaise. Travailleuse, généreuse, sensuelle, gourmande. Sa faiblesse n'est pas la méchanceté mais la complaisance : elle ne sait pas dire non, ni à Coupeau, ni à Lantier, ni à son propre plaisir. Zola en fait une victime de l'hérédité et du milieu, mais aussi un être attachant.
Coupeau. Le personnage dont la transformation est la plus spectaculaire : ouvrier sobre et rieur, il devient, après sa chute, un ivrogne paresseux puis un corps détruit. L'accident n'est pas la cause de sa déchéance, mais le déclencheur.
Lantier. Séducteur paresseux et beau parleur, il vit aux dépens des femmes. Il revient comme une fatalité et ruine Gervaise à deux reprises.
Goujet. Le contre-modèle : ouvrier sobre, fort, pieux envers sa mère, amoureux sans espoir. Il est surnommé Gueule-d'Or à cause de sa barbe blonde. Il prouve que la condition ouvrière ne mène pas mécaniquement à la déchéance.
Virginie et les Lorilleux. La rivale qui prend la place, les parents jaloux qui guettent la chute : le voisinage comme tribunal impitoyable.
Nana et Lalie. Deux enfants du roman. L'une s'échappe vers la prostitution, l'autre meurt d'avoir été trop sage. Ensemble, elles montrent ce que la misère fait de l'enfance.
Les thèmes
L'alcool. L'alambic de l'Assommoir est presque un personnage, une machine qui distille le poison du quartier. Zola montre l'alcoolisme non comme un vice individuel mais comme une maladie sociale, entretenue par la fatigue, l'ennui et la promiscuité.
Le travail et le corps. Les scènes de travail, au lavoir, à la blanchisserie, à la forge, sont parmi les plus belles du roman. Le corps y est fort et fier ; la déchéance commence quand il n'est plus utilisé que pour boire et manger.
La nourriture. Le festin de l'oie et la faim de la fin se répondent. Gervaise passe de la gourmandise satisfaite à la recherche de déchets.
Le regard collectif. La cour, la rue, l'escalier forment un espace où tout le monde voit tout. Le quartier envie la réussite et se réjouit de la chute.
L'écriture de Zola
Le discours indirect libre. C'est la grande audace du roman. Le narrateur adopte la langue de ses personnages, avec leur argot, leurs tournures et leurs jurons, sans guillemets. On ne sait plus toujours qui parle, du narrateur ou de Gervaise. Ce procédé efface la distance bourgeoise entre l'écrivain et le peuple.
Les grandes scènes collectives. Le lavoir, la noce au Louvre, la fête de l'oie, l'enterrement : Zola orchestre des tableaux de foule où chaque personnage a sa voix.
Les symboles. L'alambic, le trou sous l'escalier, la boutique bleue, le croque-mort Bazouge qui apparaît aux grandes étapes : ces motifs reviennent comme des signaux et donnent au réalisme une dimension presque mythique.
La méthode naturaliste. Zola s'est documenté sur le quartier, sur les métiers et sur l'alcoolisme. Il veut montrer comment l'hérédité et le milieu déterminent une existence, en observateur plutôt qu'en juge.
Avis argumenté
On peut trouver le roman désespérant : aucune issue, aucun héroïsme, une déchéance méthodique qui ressemble à une démonstration. On peut aussi lui reprocher d'avoir fourni des arguments à ceux qui méprisaient les ouvriers.
Pourtant, lire de près dément cette impression. Zola ne fait pas de Gervaise une coupable : il montre tout ce qui pèse sur elle, le logement trop cher, l'accident sans indemnité, l'alcool vendu à chaque coin de rue. Et il lui donne une dignité rare, celle d'un rêve formulé avec netteté. Ce qui bouleverse, ce n'est pas la chute, c'est la modestie de ce qui est perdu. Le roman ne demande pas au lecteur de juger Gervaise ; il lui demande de juger un monde où un vœu aussi simple que mourir dans son lit reste hors d'atteinte.
Cinq questions de compréhension et leur corrigé
1. Quelle est la fonction de la bataille du lavoir au chapitre 1 ? Elle montre la force et le courage de Gervaise, et pose la rivalité avec Virginie qui reviendra prendre sa place. C'est aussi une scène de spectacle collectif qui installe le quartier comme témoin.
2. Pourquoi l'accident de Coupeau est-il un tournant ? Parce que Gervaise sacrifie ses économies pour le soigner et que la convalescence installe Coupeau dans l'oisiveté et la boisson. La catastrophe naît d'un geste généreux.
3. Que représente la fête de l'oie ? Le sommet de la réussite et le début de la chute. Gervaise dépense au-delà de ses moyens, et le retour de Lantier, le soir même, annonce la ruine.
4. Qu'apporte le discours indirect libre ? Il fait entendre la voix populaire à l'intérieur même de la narration et place le lecteur au milieu des personnages. Ce choix a choqué les contemporains, qui y voyaient une vulgarité de l'auteur.
5. Quel sens donner à la mort de Gervaise sous l'escalier ? C'est l'inverse exact de son dernier vœu. La niche du père Bru montre que sa fin répète celle d'un autre pauvre : la misère n'est pas un destin individuel, c'est une place dans l'immeuble qu'occupent tour à tour ceux que le travail a usés.
Conclusion
L'Assommoir raconte la défaite d'un rêve minuscule. En le mesurant aux vœux de Gervaise, on voit que la tragédie ne vient pas d'un excès d'ambition, mais d'un monde qui refuse même le minimum. Pour prolonger, on lira Germinal, où Étienne, le fils de Gervaise, découvre un autre milieu ouvrier mais aussi l'idée d'une révolte collective, absente de L'Assommoir.
Bibliographie
- Émile Zola, L'Assommoir, édition de poche au choix (Folio classique, Livre de Poche, GF Flammarion).
- Émile Zola, Le Roman expérimental.
- Émile Zola, Germinal et Nana.
- Henri Mitterand, Zola et le naturalisme, collection « Que sais-je ? », PUF.