Fiche de lecture — Lycée (parcours sur le roman et la mémoire, culture générale) — environ 2 500 mots.
Présentation de l'œuvre
L'auteur. Marcel Proust (1871-1922) passe pour un mondain dilettante jusqu'à quarante ans passés. Il a traduit Ruskin, publié un recueil de jeunesse et abandonné un premier roman. Vers 1908-1909, il trouve enfin la forme de son œuvre : un récit à la première personne où un narrateur raconte comment il est devenu, sans le savoir, l'écrivain du livre qu'on est en train de lire.
Le livre. Du côté de chez Swann paraît en 1913, à compte d'auteur chez Grasset, après plusieurs refus d'éditeurs. C'est le premier volume d'À la recherche du temps perdu, cycle de sept titres dont les derniers paraîtront après la mort de l'écrivain. Le titre vient d'une géographie d'enfant : à Combray, il y a deux promenades, l'une qui passe devant la propriété de Swann, l'autre qui mène vers le château des Guermantes.
La composition. Trois parties de longueur très inégale :
- Combray, souvenirs d'enfance du narrateur, lui-même divisé en deux sections ;
- Un amour de Swann, récit à la troisième personne d'une passion vécue par Swann avant la naissance du narrateur ;
- Noms de pays : le nom, retour au narrateur adolescent, à Paris, amoureux de Gilberte.
L'idée directrice de cette fiche. Dans ce premier tome, personne n'accède jamais directement à ce qu'il désire. Entre l'enfant et sa mère il y a l'escalier ; entre le promeneur et Gilberte, une haie ; entre Swann et Odette, un tableau de Botticelli et une phrase de violon ; entre le jeune homme et Venise, un nom. Nous appellerons ces intermédiaires des écrans : ils déforment la réalité, mais c'est sur eux que l'imagination projette sa lumière. Lire Swann, c'est apprendre à repérer ces écrans et à comprendre pourquoi ils comptent davantage que les choses elles-mêmes.
Plan de la fiche
- Résumé partie par partie
- Combray I : la chambre, la lanterne, le baiser refusé, la tasse de thé
- Combray II : la tante Léonie, l'église, les deux côtés
- Un amour de Swann : le petit noyau, la sonate, la jalousie
- Noms de pays : le nom : les noms rêvés, les Champs-Élysées, le Bois
- Les personnages, de la cuisine aux salons
- Quatre écrans pour comprendre le livre
- La phrase de Proust : comment la lire sans s'y perdre
- Avis argumenté
- Cinq questions de compréhension avec corrigé
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1. Résumé partie par partie
Combray I : la chambre, la lanterne, le baiser refusé, la tasse de thé
Le livre ne commence pas par un événement mais par un état flottant : un homme mûr qui, la nuit, se réveille sans savoir dans quelle chambre il se trouve. Pendant quelques secondes, les pièces de toute sa vie défilent dans le noir, et l'une d'elles finit par s'imposer : sa chambre d'enfant à Combray, chez sa grand-tante.
Là, le soir, pour distraire le petit garçon, on posait sur la lampe une lanterne magique qui projetait sur les murs l'histoire de Golo et de Geneviève de Brabant. Le premier écran du livre est donc littéral : des images colorées qui glissent sur les rideaux et les poignées de porte, et qui rendent la chambre étrangère au lieu de la rendre familière.
Vient ensuite le drame du coucher. L'enfant ne supporte de s'endormir qu'après le baiser de sa mère. Or, les soirs où M. Swann, ami de la famille, vient dîner, on l'envoie au lit sans cette faveur. Un soir, il fait porter un billet par Françoise, la cuisinière, puis guette sa mère dans l'escalier, au risque d'une punition. Contre toute attente, le père, d'ordinaire plus sévère que la mère sur les principes, dit à celle-ci de passer la nuit près du petit. Elle lui lit François le Champi de George Sand. Le narrateur adulte comprend que cette victoire fut une défaite : elle a consacré sa faiblesse de volonté.
Pendant des années, Combray se réduit pour lui à ce décor du coucher, comme un pan de mur éclairé dans la nuit. Puis, un jour d'hiver, sa mère lui offre du thé et une madeleine. La saveur de la miette trempée déclenche une joie qu'il ne comprend pas ; après plusieurs tentatives, il reconnaît le goût du morceau de madeleine que sa tante Léonie lui donnait, trempé dans son infusion, le dimanche matin. Alors toute la ville sort de la tasse, rues, jardins, église. Proust parle de la saveur et de l'odeur qui portent, sur une gouttelette presque impalpable, « l'édifice immense du souvenir ».
Combray II : la tante Léonie, l'église, les deux côtés
La seconde section déploie ce Combray retrouvé. La tante Léonie ne quitte plus sa chambre depuis la mort de son mari ; elle surveille la rue de sa fenêtre et fait de la moindre nouvelle (un chien qu'elle « ne connaît pas ») un événement. Françoise règne sur la cuisine, dévouée et cruelle à la fois : le narrateur découvre plus tard qu'elle tourmente la fille de cuisine pour qu'on la renvoie.
L'église Saint-Hilaire, avec ses vitraux et son clocher, est décrite comme un bâtiment qui occupe une quatrième dimension, celle du temps. Autour, des figures se dessinent : Legrandin, ingénieur lettré qui tonne contre les snobs et s'aplatit devant une châtelaine ; Bloch, camarade prétentieux ; l'écrivain Bergotte, dont l'enfant admire les phrases. On apprend aussi, par bribes, que Swann a fait un mariage jugé déplorable, et l'on entrevoit chez l'oncle Adolphe une « dame en rose » que l'enfant ne sait pas identifier.
Les promenades s'organisent selon deux directions qui, pour l'enfant, ne peuvent pas se rejoindre. Le côté de Méséglise, ou de chez Swann, longe le parc de Tansonville : à travers une haie d'aubépines, il aperçoit une petite fille rousse aux yeux noirs, Gilberte, qui lui adresse un geste qu'il prend pour du mépris. Sur ce chemin se trouve aussi Montjouvain, la maison du vieux professeur de piano Vinteuil ; caché près d'une fenêtre, le narrateur assiste plus tard à une scène où Mlle Vinteuil et son amie profanent la photographie du père mort. Le côté de Guermantes suit la Vivonne et ses nymphéas, vers un château qu'on n'atteint jamais. Lors d'un mariage à l'église, il voit enfin la duchesse de Guermantes, et s'étonne qu'elle ait un nez et un bouton sur le visage, comme tout le monde. Enfin, dans la voiture du docteur Percepied, il voit les clochers de Martinville changer de place avec les virages, et il écrit un petit texte pour s'en délivrer : première page d'écrivain, rédigée sans qu'il le sache.
Un amour de Swann : le petit noyau, la sonate, la jalousie
Retour en arrière : bien avant la naissance du narrateur, Charles Swann, fils d'agent de change, ami du prince de Galles et des Guermantes, est introduit chez les Verdurin. Ces bourgeois tiennent un salon qu'ils appellent le « petit noyau », où l'on doit mépriser les « ennuyeux », c'est-à-dire tous ceux qui ne viennent pas chez eux. On y croise le docteur Cottard, champion des calembours qu'il ne comprend pas, et un pianiste qui joue la sonate de Vinteuil.
Odette de Crécy, demi-mondaine, ne plaît pas d'abord à Swann. Deux écrans la lui rendent désirable : une phrase de la sonate pour piano et violon, qu'il associe à leur amour naissant, et une ressemblance avec Zéphora, une figure peinte par Botticelli à la chapelle Sixtine. Amateur d'art, il aime Odette comme on aime un tableau authentifié. Un soir où il ne la trouve pas chez les Verdurin, il la cherche de restaurant en restaurant sur les boulevards, affolé : c'est le début de la passion. Le premier geste amoureux, prétexte de redresser des orchidées à son corsage, donne naissance à une expression secrète, « faire catleya ».
Puis tout se défait. Les Verdurin, qui ont adopté Forcheville, chassent Swann du petit noyau. La jalousie devient chez lui une enquête : il interroge, épie une fenêtre éclairée qui se révèle être la mauvaise, reçoit une lettre anonyme, arrache à Odette des aveux partiels. À une soirée chez la marquise de Saint-Euverte, il entend de nouveau la petite phrase et comprend que son amour est mort pendant qu'il en souffrait encore. Le récit se clôt sur une phrase célèbre et cruelle, où il s'étonne d'avoir gâché des années pour une femme qui, dit-il, « n'était pas mon genre ». Le lecteur, lui, a déjà compris à Combray qu'il l'a épousée : Odette est la dame en rose, et Gilberte est leur fille.
Noms de pays : le nom : les noms rêvés, les Champs-Élysées, le Bois
Le narrateur adolescent rêve sur des noms : Balbec, qu'il imagine une côte de tempêtes et d'églises normandes ; Florence, Parme, Venise, dont chaque syllabe lui fournit une couleur. Le voyage en Italie est décidé, puis annulé : la fièvre le cloue au lit, et le médecin interdit le départ. Le nom reste intact parce qu'il n'a pas été confronté au lieu.
À la place, il y a les Champs-Élysées, où Françoise l'emmène jouer. Il y retrouve Gilberte, devenue camarade de jeux, et vit dans l'attente de ses venues. La pluie, la neige, un mot d'elle suffisent à faire son bonheur ou sa détresse. Il admire de loin Mme Swann, l'ancienne Odette, qui se promène allée des Acacias au Bois de Boulogne dans des toilettes qu'il trouve sublimes.
La dernière page saute des années : par un matin de novembre, le narrateur adulte revient au Bois. Les voitures automobiles ont remplacé les attelages, les chapeaux ont changé, et rien ne ressemble à son souvenir. Le livre finit sur cette idée que les lieux ne sont pas plus stables que le temps : les avenues sont, écrit Proust, « fugitives, hélas, comme les années ».
2. Les personnages, de la cuisine aux salons
Le narrateur. Sans prénom dans ce tome, il est à la fois l'enfant nerveux qui guette un baiser et l'adulte qui se souvient et commente. Toute la difficulté du livre tient à ce double regard.
La mère et la grand-mère. La mère incarne la tendresse refusée puis accordée ; la grand-mère, qui court sous la pluie dans le jardin et offre des livres « de qualité », représente un goût indifférent aux conventions.
La tante Léonie et Françoise. Elles forment un couple comique et inquiétant : l'une tyrannise par sa faiblesse, l'autre par son dévouement. Françoise, avec son parler paysan et ses principes, est l'un des personnages les plus vivants du livre.
Charles Swann. Élégant, cultivé, reçu partout, il gâche son intelligence en amour. Il prépare le destin du narrateur : même sensibilité à l'art, même jalousie, même goût de l'enquête.
Odette. Insaisissable, elle ment par habitude plus que par calcul. Proust ne lui donne jamais la parole intérieure : on la voit toujours à travers Swann.
Les Verdurin. Mme Verdurin, qui se tient la mâchoire pour ne pas se la décrocher à force de rire, est la caricature féroce d'un salon qui se croit à l'avant-garde et fonctionne comme une secte.
Gilberte. Aperçue derrière la haie, puis compagne de jeux, elle est le premier amour du narrateur et l'héritière de deux mondes, celui de Swann et celui d'Odette.
3. Quatre écrans pour comprendre le livre
La lanterne magique : l'art comme déplacement. Golo projeté sur la poignée de porte ne détruit pas la chambre ; il la rend autre. C'est le modèle réduit de l'œuvre : une projection qui transforme le réel familier en légende.
La haie d'aubépines : le désir à travers un filtre. Gilberte n'apparaît qu'en morceaux, entre les fleurs. Le narrateur la désire d'autant plus qu'il la voit mal. Proust montre que l'amour naît d'un manque d'information, et que l'imagination complète les trous.
La petite phrase et Zéphora : aimer par procuration. Swann n'aime pas Odette, il aime ce qu'il met sur elle : une musique, un tableau. Quand il entend la phrase sans elle, chez la marquise de Saint-Euverte, l'écran se retourne et lui montre son propre amour comme un objet extérieur, presque mort.
Le nom : le pays avant le pays. Le nom de Balbec ou de Parme est un écran plein, saturé de rêveries. La maladie, en empêchant le voyage, protège cet écran. Le reste de la Recherche racontera la déception de le traverser.
Ces quatre écrans éclairent la madeleine elle-même : le gâteau n'a aucune valeur en soi, il vaut par ce qu'il ressuscite. La mémoire involontaire est l'écran suprême, celui qui laisse passer le passé sans que la volonté s'en mêle.
4. La phrase de Proust : comment la lire sans s'y perdre
Repérer le pivot. Les longues phrases proustiennes ont presque toujours un verbe principal tardif, entouré de subordonnées et de parenthèses. On gagne à le chercher d'abord, puis à replacer les expansions.
Distinguer les deux voix. La voix de l'enfant éprouve, celle de l'adulte généralise. Les passages au présent de vérité générale (« nous », « on ») signalent la seconde.
5. Avis argumenté
On reproche au livre sa lenteur, et un lecteur pressé peut en effet décrocher dans les pages sur l'église. Mais cette lenteur est la matière même du livre. Proust ralentit pour montrer ce que la vie ordinaire nous fait manquer : la manière dont une odeur, une phrase musicale ou un nom de gare se chargent de sens. Un amour de Swann, souvent lu à part, prouve d'ailleurs que Proust sait aussi construire une intrigue serrée, avec ses fausses pistes et sa chute. Le livre gagne surtout à être lu comme une promesse : chaque écran posé ici sera retourné dans les volumes suivants, et la petite page sur les clochers de Martinville annonce le livre entier.
6. Cinq questions de compréhension avec corrigé
1. Pourquoi le baiser du soir est-il si important pour l'enfant, et pourquoi sa victoire est-elle amère ? Le baiser apaise son angoisse de la séparation. Lorsqu'il obtient que sa mère reste toute la nuit, il comprend que l'on a cédé à sa nervosité au lieu de la combattre : on a reconnu sa faiblesse comme une maladie, ce qui la rend définitive.
2. Quelle est la différence entre la mémoire volontaire et l'épisode de la madeleine ? La mémoire volontaire ne rendait de Combray que le décor du coucher, un souvenir pauvre. La madeleine, par une sensation imprévue, fait revenir le passé entier, avec ses couleurs et ses émotions, sans effort de la volonté.
3. Que représentent les deux « côtés » pour l'enfant ? Deux mondes séparés : celui de Swann, bourgeois et intime, et celui des Guermantes, aristocratique et légendaire. L'enfant croit qu'ils ne peuvent jamais se rejoindre, ce que la suite de la Recherche démentira.
4. Comment Swann en vient-il à aimer Odette alors qu'elle ne lui plaît pas ? Il projette sur elle des œuvres qu'il admire : la petite phrase de Vinteuil et la Zéphora de Botticelli. Puis l'absence et le doute, le soir où il la cherche partout, transforment l'intérêt en besoin, et la jalousie entretient la passion.
5. Que révèle la dernière page sur le Bois de Boulogne ? Que les lieux du souvenir n'existent plus : le narrateur ne retrouve ni les femmes ni les élégances de sa jeunesse. On ne peut pas retrouver le temps passé en revenant sur place ; seule la mémoire, et plus tard l'art, le pourront.
Conclusion
Du côté de chez Swann pose les fondations de toute la Recherche : un narrateur fragile, un rival exemplaire en la personne de Swann, deux chemins qui structurent un monde, et une théorie de la mémoire qui préfère le hasard des sensations aux efforts de la volonté. Lu comme un livre d'écrans, il devient plus clair : chaque objet intermédiaire, lanterne, haie, sonate ou nom, y fait voir le désir à l'œuvre. Pour prolonger, on peut lire Les Mots de Sartre, autre enfance tournée vers les livres, racontée cette fois sur un ton délibérément ironique.
Bibliographie
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition de poche annotée (Folio classique ou GF).
- Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve.
- Samuel Beckett, Proust.
- Gilles Deleuze, Proust et les signes.
- Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, biographie.