Fiche de lecture — Lycée (le roman et le récit au XXe siècle) — environ 2 400 mots. Le texte de Camus étant protégé, la fiche le résume sans le citer.
Ce qu'il faut savoir avant de lire
Un premier roman très court. Albert Camus publie L'Étranger en 1942, chez Gallimard, en pleine guerre. Il a vingt-huit ans, il a grandi à Alger dans un quartier pauvre, il a été journaliste. Le livre fait à peine plus de cent pages et se lit en une soirée ; il a pourtant suscité plus de lectures contradictoires que bien des sommes de mille pages.
Un cycle. Camus conçoit le roman comme la partie narrative d'un ensemble qu'il appelle le cycle de l'absurde, avec un essai, Le Mythe de Sisyphe, et une pièce, Caligula. L'absurde, chez lui, n'est pas un monde privé de sens : c'est le choc entre notre besoin d'explication et un monde qui n'en donne pas.
Un narrateur qui ne commente presque rien. Meursault, employé de bureau à Alger, raconte à la première personne, avec des phrases courtes, souvent au passé composé, comme on note des faits dans un carnet. Il dit ce qu'il voit et ce qu'il sent dans son corps (chaleur, fatigue, envie de nager), rarement ce qu'il pense des gens.
L'angle de cette fiche : lire deux fois le même homme
Le roman a deux parties de longueur voisine. Dans la première, Meursault vit ; dans la seconde, on le juge. Or le procès ne porte presque pas sur le crime : il reprend un à un les petits faits de la première partie et leur donne un sens que Meursault ne leur donnait pas. Cette fiche résume donc la première partie jour par jour, puis montre comment la seconde la réécrit.
Plan de la fiche
Première partie : quelques semaines d'été
- Chapitre 1 : l'asile de Marengo
- Chapitres 2 à 5 : Marie, les voisins, les propositions
- Chapitre 6 : la plage
Seconde partie : le procès d'une vie
- Chapitres 1 et 2 : l'instruction et la prison
- Chapitres 3 et 4 : les audiences
- Chapitre 5 : l'aumônier
Comprendre le roman
- Tableau : le fait et ce qu'en fait le procès
- Les personnages autour de Meursault
- L'écriture et l'absurde
- Avis
- Questions corrigées
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Première partie : quelques semaines d'été
Chapitre 1 : l'asile de Marengo
Meursault reçoit un télégramme : sa mère est morte à l'asile de vieillards de Marengo, à quelques dizaines de kilomètres d'Alger. Il demande deux jours de congé à son patron, qui fait la tête, prend l'autocar et s'endort pendant le trajet. À l'asile, il ne veut pas voir le corps ; il passe la nuit de veillée dans la petite morgue, boit un café au lait que lui offre le concierge, fume une cigarette, et observe les vieilles amies de sa mère qui entrent l'une après l'autre et le dévisagent.
Le lendemain, l'enterrement a lieu sous un soleil écrasant. Un vieil homme, Thomas Pérez, ami de sa mère à l'asile, suit le convoi en boitant et prend des raccourcis pour ne pas être distancé. Meursault retient surtout la chaleur, le goudron qui fond sur la route, et le plaisir de rentrer à Alger pour dormir douze heures.
Chapitres 2 à 5 : Marie, les voisins, les propositions
Le lendemain, un samedi, il va nager au port et retrouve Marie Cardona, une ancienne dactylo de son bureau. Ils vont voir un film comique le soir et elle passe la nuit chez lui. Elle s'étonne qu'il soit en deuil ; il ne trouve rien à répondre. Le dimanche, il reste à son balcon et regarde la rue changer de lumière, du déjeuner au soir.
Les jours suivants installent ses voisins. Salamano, un vieil homme, insulte et bat son chien galeux depuis des années ; il lui est pourtant attaché. Raymond Sintès, qui passe pour vivre des femmes, invite Meursault à manger du boudin chez lui et lui demande d'écrire une lettre destinée à humilier sa maîtresse, une femme qu'il soupçonne de le tromper. Meursault écrit la lettre, sans enthousiasme ni scrupule, parce qu'il n'a pas de raison de refuser.
Quelques jours plus tard, Raymond frappe cette femme ; un agent intervient. Raymond demande à Meursault de témoigner en sa faveur, ce qu'il accepte. Salamano perd son chien et pleure la nuit derrière la cloison. Le patron propose à Meursault un poste à Paris ; Meursault répond que cela ne change rien pour lui. Marie lui demande s'il veut l'épouser ; il accepte, tout en disant qu'il ne l'aime sans doute pas et que la question n'a pas grande importance.
Chapitre 6 : la plage
Un dimanche, Raymond emmène Meursault et Marie au cabanon d'un ami, Masson, près d'Alger. Depuis plusieurs jours, un groupe d'hommes arabes, parmi lesquels le frère de la maîtresse de Raymond, les suit. Sur la plage, une première bagarre éclate ; Raymond est blessé au bras et à la bouche d'un coup de couteau. Plus tard, Raymond revient avec un revolver ; Meursault le lui prend pour éviter qu'il tire.
Puis Meursault retourne seul vers la plage, sans projet précis, pour fuir la chaleur du cabanon et les pleurs des femmes. Il retrouve l'un des hommes allongé près d'une source, derrière un rocher. Le soleil est à son comble, la sueur lui brûle les yeux. L'homme sort son couteau ; la lame renvoie la lumière. Meursault tire. Puis, après un temps, il tire encore quatre fois sur le corps immobile. Il comprend qu'il vient de détruire l'équilibre d'une journée.
Seconde partie : le procès d'une vie
Chapitres 1 et 2 : l'instruction et la prison
Arrêté, Meursault est interrogé plusieurs fois. Un avocat commis d'office l'embarrasse en lui demandant s'il a eu de la peine à l'enterrement ; Meursault répond honnêtement qu'il a perdu l'habitude de s'interroger. Le juge d'instruction s'intéresse surtout aux quatre coups de feu supplémentaires ; il brandit un crucifix et s'emporte quand Meursault avoue ne pas croire en Dieu. Il l'appellera ensuite, mi-ironique, monsieur l'Antéchrist.
En prison, Meursault s'adapte. Les premiers mois, il pense encore en homme libre : la mer, les femmes, les cigarettes. Puis il apprend à tuer le temps en se remémorant, objet par objet, sa chambre. Marie vient une fois au parloir, dans un brouhaha qui couvre leurs voix. Il découvre sous sa paillasse un morceau de journal racontant l'histoire d'un voyageur tué par sa mère et sa sœur qui ne l'avaient pas reconnu ; il la relit des milliers de fois.
Chapitres 3 et 4 : les audiences
Le procès s'ouvre en juin, presque un an après le crime. La salle est pleine, la presse est là. Les témoins défilent : le directeur et le concierge de l'asile, Thomas Pérez, Céleste le restaurateur, Marie, Masson, Salamano, Raymond. Chacun dit une part de vérité, et chaque part se retourne contre l'accusé. Marie, interrogée, doit admettre qu'ils sont allés voir un film comique le lendemain de l'enterrement.
Le procureur construit alors un portrait : un homme sans âme, qui n'a pas pleuré sa mère et qui, pour cette raison même, devient capable de tout. Il établit un lien avec une affaire de parricide jugée le lendemain. L'avocat de Meursault plaide un honnête employé. Meursault, qui a le sentiment qu'on parle de lui sans lui, finit par dire maladroitement qu'il a tiré à cause du soleil ; la salle rit. Il est condamné à avoir la tête tranchée sur une place publique.
Chapitre 5 : l'aumônier
Dans sa cellule, Meursault pense au pourvoi, à la guillotine, à l'aube où l'on vient chercher les condamnés. Il a refusé trois fois de recevoir l'aumônier ; celui-ci entre quand même. Face à ses certitudes, Meursault se met pour la première fois en colère et le saisit par le col. Une fois seul, apaisé, il éprouve une sorte de fraternité avec un monde qui ne lui veut ni bien ni mal, et comprend qu'il a été heureux. Il souhaite, pour que tout soit accompli, une foule nombreuse le jour de l'exécution.
Tableau : le fait et ce qu'en fait le procès
| Dans la première partie | Au procès |
|---|---|
| Il ne voit pas le corps de sa mère, par fatigue et parce que le concierge le lui propose sans insister | Preuve d'insensibilité |
| Il boit un café au lait et fume pendant la veillée | Manque de respect envers la morte |
| Il ignore l'âge exact de sa mère | Indifférence filiale |
| Il nage et va au cinéma avec Marie le lendemain | Débauche, le jour même du deuil |
| Il écrit une lettre pour Raymond | Complicité avec un souteneur |
| Il retourne sur la plage par chaleur | Préméditation |
| Il tire quatre fois de plus | Acharnement calculé |
Ce tableau montre le mécanisme du roman : aucun fait n'est inventé par l'accusation, mais tous sont réinterprétés. Le tribunal juge moins un meurtre qu'une manière de vivre qui ne joue pas le jeu des sentiments attendus.
Les personnages autour de Meursault
- Marie Cardona : vive, sensuelle, joyeuse. Elle demande des mots d'amour que Meursault ne sait pas dire. Au procès, son témoignage sincère le dessert.
- Raymond Sintès : violent, bavard, il entraîne Meursault dans son histoire. Il est le lien entre la vie banale et le drame.
- Salamano et son chien : un couple grotesque et touchant, haine et attachement mêlés. Leur histoire fait écho, en mineur, à celle de Meursault et de sa mère.
- Céleste : patron du restaurant où mange Meursault. Au procès, il ne trouve qu'une chose à dire : c'est un malheur. Il est la seule voix qui refuse de juger.
- Le juge d'instruction, le procureur, l'aumônier : trois figures d'une même exigence, donner un sens au geste de Meursault (repentir, monstruosité, salut).
- La victime : elle n'a pas de nom dans le roman. Ce silence est souvent relevé aujourd'hui, et l'on peut en discuter en classe.
L'écriture et l'absurde
Une phrase sans liaison. Camus juxtapose des phrases brèves et évite les connecteurs logiques (donc, parce que, mais). Les actions s'additionnent sans former une explication. C'est ce que Roland Barthes a appelé une écriture blanche, ou degré zéro : une écriture qui refuse d'interpréter.
Le passé composé. Il donne l'impression d'un récit oral, fait d'instants détachés les uns des autres, plutôt que d'une histoire au passé simple, déjà ordonnée.
Le corps et la lumière. Le soleil revient à l'enterrement, sur la plage, au tribunal. Meursault vit par sensations, et le meurtre est raconté presque uniquement en termes de lumière, de sueur et de vertige. Le monde naturel est plus présent que les motifs.
Le changement de ton final. Le dernier chapitre rompt avec la sécheresse du reste : phrases plus amples, images, cris. Meursault devient conscient de sa condition, et cette conscience donne au livre sa portée : l'absurde n'est pas un désespoir mais un point de départ.
Avis
Ce qui frappe à la relecture, ce n'est pas l'indifférence de Meursault, c'est sa franchise. Il ne ment pas quand mentir l'arrangerait : il ne dit pas qu'il aime Marie, il ne dit pas qu'il regrette ce qu'il ne regrette pas. Camus a d'ailleurs résumé un jour son personnage en ce sens : un homme condamné parce qu'il refuse de jouer la comédie.
On n'est pas obligé de le suivre entièrement. Le roman met à distance l'homme tué, réduit à une silhouette et à un éclat de couteau, et l'on peut trouver troublant qu'un livre aussi sensible à l'injustice du tribunal s'intéresse si peu à la mort de cet homme. Cette réserve ne diminue pas le livre ; elle oblige à le lire avec attention, sans faire de Meursault un héros simple.
Pour un lycéen, l'expérience la plus utile est sans doute de relire le chapitre 1 juste après le chapitre 4 de la seconde partie : on mesure physiquement comment un récit neutre devient un réquisitoire.
Questions corrigées
1. Pourquoi le procureur insiste-t-il autant sur l'enterrement ? Parce qu'il ne peut pas expliquer le meurtre par un mobile clair. Il remplace le mobile par un portrait moral : un homme qui n'a pas pleuré sa mère serait capable de tuer. Le procès se déplace de l'acte vers la personne.
2. Quel rôle joue la lettre écrite pour Raymond ? Elle relie Meursault à la querelle de Raymond et, par elle, au frère de la femme humiliée. Sans cette lettre, pas de bagarre sur la plage. C'est un geste anodin qui engage toute la suite.
3. Que représente l'histoire lue dans le morceau de journal ? Un malentendu tragique : un homme qui cache son identité est tué par les siens. Elle fait écho à la situation de Meursault, jugé par des gens qui ne le reconnaissent pas. Camus en a tiré une pièce, Le Malentendu.
4. Comment évolue Meursault dans le dernier chapitre ? Il sort de son silence par la colère, puis atteint un calme lucide. Il accepte que la vie n'ait pas de sens donné d'avance et découvre qu'il a été heureux. Le récit passe de la passivité à la conscience.
5. Pourquoi le titre convient-il au roman ? Meursault est étranger aux usages sociaux, aux discours sur les sentiments, à la justice qui le juge, et d'une certaine manière à lui-même. Le titre désigne aussi la position du lecteur, d'abord dérouté par ce narrateur.
Conclusion
L'Étranger raconte peu de choses : un deuil, une liaison, un meurtre, un procès. Mais en faisant juger la première partie par la seconde, Camus montre qu'une société a besoin que chacun donne à ses actes le sens attendu, et qu'elle punit celui qui s'y refuse. Pour prolonger, on lira Le Mythe de Sisyphe, qui en donne la clé philosophique, ou La Chute, où un autre narrateur camusien, très bavard cette fois, fait lui-même son propre procès.
Bibliographie
- Albert Camus, L'Étranger, Gallimard.
- Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard.
- Albert Camus, Le Malentendu, Gallimard.
- Roland Barthes, Le Degré zéro de l'écriture.
- Jean-Paul Sartre, « Explication de L'Étranger », dans Situations I.