Lettres d'une Péruvienne de Mme de Graffigny : résumé et fiche de lecture

2 157 mots · ≈7 pages · Lycée · Fiche de lecture

Roman épistolaire des Lumières étudié en classe de première. Fiche d'environ 2 300 mots : contexte, résumé par grandes étapes, personnages, thèmes, écriture, mouvement littéraire, avis et questions corrigées.

Présentation de l'œuvre

Imaginez qu'on vous enlève, qu'on vous embarque sur un navire sans que vous compreniez un mot de ce qui se dit autour de vous, et que votre seul recours soit d'écrire chaque jour à celui que vous aimez, sans savoir s'il vous lira. C'est la situation de Zilia, l'héroïne des Lettres d'une Péruvienne. Le roman tient à cette tension : écrire pour ne pas disparaître, et découvrir, en écrivant, un monde qu'on n'a pas choisi.

L'autrice. Françoise de Graffigny (1695-1758) est née en Lorraine. Mariée à un homme violent dont elle obtient la séparation, elle connaît ensuite une vie difficile et souvent désargentée. Elle séjourne quelque temps à Cirey chez Voltaire et Mme du Châtelet, puis s'installe à Paris, où elle fréquente les milieux littéraires et tient salon. Elle écrit aussi pour le théâtre, notamment Cénie.

La publication. Le roman paraît en 1747, de façon anonyme, et connaît un succès immédiat, en France comme à l'étranger. Une édition revue et augmentée paraît quelques années plus tard, au début des années 1750. Le livre est précédé d'un avertissement et d'une introduction historique sur les Incas et la conquête espagnole.

Le genre et le mouvement. C'est un roman épistolaire presque entièrement monodique : on n'entend que la voix de Zilia, qui écrit d'abord à son fiancé Aza, puis, dans les dernières lettres, à Déterville. Il s'inscrit dans le courant des Lumières, dans la lignée des Lettres persanes de Montesquieu : un regard étranger permet de critiquer la société française. Mais il y ajoute une sensibilité propre, une histoire d'amour, et surtout le point de vue d'une femme sur la condition féminine.

Le découpage. La numérotation des lettres varie selon l'édition suivie, celle de 1747 ou l'édition augmentée. Cette fiche résume donc le roman par grandes étapes, sans renvoyer à des numéros de lettres.

Plan de la fiche

  1. Résumé par étapes
    • l'enlèvement et les quipos ;
    • le navire et la rencontre de Déterville ;
    • l'arrivée en France et l'apprentissage ;
    • Paris vu par une Inca ;
    • Céline, le couvent et la maison de campagne ;
    • le retour d'Aza et le refus final.
  2. Les personnages
  3. Les thèmes : regard étranger, condition des femmes, langage
  4. L'écriture et la place dans les Lumières
  5. Avis argumenté
  6. Questions corrigées

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I. Résumé par étapes

1. L'enlèvement et les quipos

Zilia est une jeune Inca, vierge du Soleil, élevée dans le temple de Cuzco. Elle est promise à Aza, l'héritier du trône, qu'elle aime passionnément. Le jour même où leur union doit être célébrée, les conquérants espagnols envahissent le temple, pillent ses richesses et l'enlèvent.

Prisonnière, Zilia ne comprend ni la langue ni les intentions de ses ravisseurs. Pour parler à Aza, elle se sert des quipos, ces cordons de couleur que les Incas nouaient pour conserver la mémoire des faits et des comptes. Chaque nœud devient pour elle une phrase. Le roman se présente comme la traduction de ces messages. Dès ces premières pages, Zilia exprime l'effroi, le chagrin et une fidélité absolue à son fiancé.

2. Le navire et la rencontre de Déterville

Zilia est embarquée sur un vaisseau espagnol. Celui-ci est attaqué et pris par un navire français. Elle passe ainsi aux mains de nouveaux maîtres, sans pouvoir distinguer d'abord les uns des autres. Le capitaine, Déterville, se montre doux et respectueux. Il la protège, lui témoigne des attentions, et cherche à lui apprendre quelques mots de sa langue. Zilia, qui croit un moment être emmenée vers le pays d'Aza, interprète tout à travers ses propres repères : le mouvement du navire, les coutumes des marins, les objets inconnus deviennent des énigmes.

Déterville tombe amoureux d'elle. Zilia, qui ne songe qu'à Aza, ne comprend d'abord pas la nature de ses sentiments.

3. L'arrivée en France et l'apprentissage

Débarquée en France, Zilia est conduite chez la mère de Déterville, femme froide et intéressée, qui la reçoit sans chaleur. Elle se lie en revanche d'une amitié vive avec Céline, la sœur de Déterville. Peu à peu, Zilia apprend le français. Ses quipos s'épuisent : elle a utilisé presque tous ses cordons. Elle se met alors à écrire en français, avec les caractères des Français. Ce passage d'une écriture à l'autre est un moment essentiel : Zilia perd un lien matériel avec son pays, mais elle gagne la possibilité de penser dans la langue de ceux qui l'entourent, et donc de les juger.

Elle comprend aussi qu'elle est très loin du Pérou, et non, comme elle l'avait cru, proche de son fiancé. L'espoir de revoir Aza ne la quitte pourtant pas.

4. Paris vu par une Inca

Zilia découvre la société française et en fait une critique fine. Elle s'étonne de la politesse, qu'elle trouve souvent vide : on promet de l'amitié à des inconnus, on se moque des absents. Elle observe le goût du luxe et des apparences, l'importance de la mode, la vanité des conversations. Elle remarque que des gens riches vivent couverts de dettes, que l'on achète des objets superflus pendant que des pauvres manquent du nécessaire. Le regard de l'étrangère révèle l'absurdité de ce que les Français trouvent naturel.

Sa critique la plus vive porte sur l'éducation des femmes. Elle constate qu'on élève les jeunes filles dans l'ignorance, dans les couvents, en leur apprenant surtout à plaire, puis qu'on leur reproche d'être frivoles. Les femmes, selon elle, sont méprisées par les hommes mêmes qui les ont rendues dépendantes. Ce passage, développé dans l'édition augmentée, fait du roman une réflexion sur l'injustice faite aux femmes.

5. Céline, le couvent et la maison de campagne

Les difficultés de la famille Déterville apparaissent. La mère, qui veut favoriser son fils aîné, entend priver ses autres enfants de leur part : Déterville et Céline sont sacrifiés à la logique de l'héritage. Céline est éloignée, et Zilia est placée quelque temps au couvent avec elle. La mère meurt ; la situation se dénoue en partie, et Céline peut épouser l'homme qu'elle aime.

Pendant ce temps, Déterville, qui aime toujours Zilia, s'efforce de retrouver Aza. Il lui annonce qu'Aza est vivant et se trouve en Espagne. Il fait aussi en sorte que Zilia récupère une partie des richesses du temple saisies par les Espagnols, ce qui la rend indépendante. Il lui fait aménager une maison de campagne où elle découvre, avec émotion, des objets venus de son pays.

6. Le retour d'Aza et le refus final

Aza arrive enfin. Mais la rencontre déçoit cruellement Zilia : son fiancé a changé. Il s'est converti à la religion des Espagnols, il a adopté leurs mœurs et il aime une jeune Espagnole. Il renonce à Zilia. Elle sombre d'abord dans le désespoir et dans une maladie de chagrin.

Les dernières lettres sont adressées à Déterville. Celui-ci espère qu'Aza ayant renoncé à elle, Zilia acceptera enfin de l'épouser. Zilia refuse : elle ne peut lui donner l'amour qu'il attend, mais elle lui offre une amitié sincère et durable. Elle choisit de vivre seule dans sa maison, avec ses livres, au contact de la nature, en goûtant ce qu'elle appelle le simple plaisir d'exister. Ce dénouement, où l'héroïne ne se marie pas et ne meurt pas, a déconcerté une partie des premiers lecteurs.

II. Les personnages

Personnage Rôle Fonction dans le roman
Zilia narratrice, princesse inca regard étranger, conscience critique, figure de femme libre
Aza fiancé de Zilia, prince inca destinataire absent, idéal qui se dérobe
Déterville officier français amoureux généreux, médiateur entre Zilia et la France
Céline sœur de Déterville amitié féminine, victime des usages familiaux
Mme Déterville mère autorité familiale égoïste, injustice de l'héritage

Zilia évolue profondément. Captive effrayée au début, elle devient une observatrice lucide, puis une femme qui décide de sa propre vie. Son évolution est intellectuelle autant que sentimentale : elle apprend à lire, à juger, à se passer d'un mari.

Aza n'apparaît presque jamais directement. Il est longtemps une voix muette, celui à qui l'on écrit. Sa conversion et son abandon montrent que l'idéal auquel Zilia se raccrochait n'existe plus.

Déterville est un personnage délicat : il aime sans être aimé, il aide sans exiger, et il incarne ce que la France a de meilleur. Il ne force jamais Zilia, ce qui rend son refus final d'autant plus remarquable.

III. Les thèmes

Le regard étranger

Comme Usbek et Rica chez Montesquieu, Zilia voit la France avec des yeux neufs. Ce procédé du décentrement oblige le lecteur à considérer ses propres usages comme étranges. Mais là où les Persans de Montesquieu sont des voyageurs volontaires et savants, Zilia est une captive qui ne sait d'abord rien : son regard est plus naïf, plus progressif, et ses jugements naissent de l'expérience.

La condition des femmes

C'est l'apport le plus original du roman. Zilia dénonce l'éducation des filles, réduite à des talents d'agrément, la dépendance économique des femmes et le mépris dont elles sont l'objet. La fin met en pratique cette critique : Zilia, devenue propriétaire, refuse le mariage et choisit une vie autonome. Le roman pose ainsi la question de la liberté féminine bien avant que le mot ne devienne un mot d'ordre.

Le langage et l'écriture

Le passage des quipos à l'alphabet est le fil secret du livre. Écrire, pour Zilia, c'est d'abord survivre à l'exil ; c'est ensuite se donner les moyens de penser. Le roman réfléchit aussi à la difficulté de traduire : comment dire avec les mots d'autrui des réalités qu'il ne connaît pas ?

La conquête et la critique de l'Europe

La mise à sac du temple rappelle la violence de la conquête espagnole et la cupidité des conquérants. L'introduction historique et les remarques de Zilia invitent à juger l'Europe du point de vue de ceux qu'elle a soumis.

L'amour, l'amitié et le bonheur

Le roman oppose la passion fidèle de Zilia pour Aza, l'amour malheureux de Déterville et l'amitié qu'elle propose finalement. Il redéfinit le bonheur : non plus le mariage, mais une vie paisible, indépendante, nourrie de lectures et de sensations simples.

IV. L'écriture et la place dans les Lumières

Un roman épistolaire à une seule voix. Contrairement aux romans par lettres où plusieurs correspondants se répondent, on n'a ici que les lettres de Zilia. Cette monodie crée une forte intimité : le lecteur entre dans la conscience d'un seul personnage et partage sa solitude.

L'étrangeté du vocabulaire. Au début, Zilia ne connaît pas le nom des choses. Elle décrit donc les objets par périphrases, à partir de ce qu'elle connaît. Le lecteur doit deviner ce qu'elle voit, ce qui rend le quotidien européen bizarre et parfois comique.

Une sensibilité nouvelle. Le roman appartient aux Lumières par sa critique sociale, mais il annonce aussi le goût de l'émotion et de l'intériorité que l'on retrouvera plus tard dans le siècle. Zilia pense avec son cœur autant qu'avec sa raison.

Une voix de femme dans les Lumières. Les Lumières sont souvent présentées à travers leurs grands auteurs masculins. Mme de Graffigny rappelle que des femmes ont participé à ce mouvement, et qu'elles y ont porté des questions que les hommes négligeaient : l'éducation des filles, le mariage, l'indépendance.

V. Avis argumenté

Le début du roman peut dérouter : les plaintes de Zilia sont nombreuses et le style sentimental paraît parfois appuyé. Mais la lecture devient passionnante à mesure que la narratrice apprend à voir et à juger. Les pages sur l'éducation des femmes ont gardé une étonnante netteté.

La fin est la plus belle surprise du livre. Le lecteur attend un mariage ou une mort ; Zilia choisit une troisième voie, la liberté. Elle ne se venge pas d'Aza, elle ne cède pas à Déterville par reconnaissance. Ce refus, mesuré et lucide, fait de ce roman bref une œuvre singulière dans son siècle.

VI. Questions corrigées

1. Pourquoi Zilia utilise-t-elle d'abord les quipos ? Parce qu'elle ne connaît pas encore l'écriture européenne : les cordons noués sont le seul moyen de garder une trace de ses pensées et de parler à Aza. Leur épuisement marque son entrée dans la langue française.

2. En quoi le regard de Zilia permet-il une critique de la société française ? Étrangère, elle s'étonne de ce que les Français trouvent normal : politesse sans sincérité, luxe, dettes, vanité. Son ignorance première devient un instrument critique, comme chez Montesquieu.

3. Que reproche Zilia à l'éducation des femmes ? De les former à plaire plutôt qu'à penser, puis de leur reprocher leur frivolité. Elle souligne l'injustice d'une société qui rend les femmes dépendantes avant de les mépriser.

4. Pourquoi le dénouement est-il original ? Zilia refuse à la fois de mourir de chagrin et d'épouser Déterville. Elle choisit l'amitié et une vie indépendante, rendue possible par les richesses qu'elle a récupérées.

5. En quoi ce roman appartient-il aux Lumières ? Par l'usage du regard étranger, la critique des mœurs et des préjugés, la dénonciation de la conquête et la réflexion sur la liberté, ici étendue aux femmes.

Bibliographie

  • Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, avec l'avertissement et l'introduction historique.
  • Montesquieu, Lettres persanes.
  • Voltaire, L'Ingénu.
  • Françoise de Graffigny, Correspondance, Voltaire Foundation.
  • Diderot, Supplément au voyage de Bougainville.