Heureux qui, comme Ulysse…, Du Bellay : analyse linéaire (Les Regrets, XXXI)

1 597 mots · ≈5 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire de poésie de la Renaissance — Lycée, oral de français — environ 1 650 mots.

Situer le texte

Joachim du Bellay, compagnon de Ronsard et auteur de la Défense et illustration de la langue française, manifeste de la Pléiade, part en 1553 pour Rome. Il y accompagne son cousin, le cardinal Jean du Bellay, en qualité de secrétaire et d'intendant. Le jeune humaniste rêvait de la Rome antique ; il découvre une ville en ruine, une cour pontificale faite d'intrigues et une charge administrative pesante. De ce séjour de quatre années naissent Les Regrets, publiés en 1558 après son retour, recueil de sonnets où dominent la plainte de l'exil, la satire et la nostalgie.

Le sonnet XXXI en est le texte le plus connu. Il suit la forme régulière du sonnet en alexandrins, avec deux quatrains sur deux rimes embrassées et deux tercets. Le poème s'organise en trois temps : une sentence sur le bonheur des voyageurs revenus chez eux, une plainte interrogative sur son propre retour, puis une longue comparaison entre Rome et l'Anjou natal. Le paradoxe est fort : un poète nourri d'Antiquité, qui avait appelé à imiter les Grecs et les Latins, finit par préférer l'ardoise de sa maison au marbre romain.

Conseil de lecture à voix haute : lisez le premier quatrain sur un ton assuré de maxime, le second sur un ton plaintif, en marquant bien les deux questions, puis faites sentir dans les tercets la régularité des « Plus… que », en appuyant légèrement sur chaque césure.

Problématique : comment Du Bellay transforme-t-il la plainte de l'exilé en un éloge de la terre natale qui renverse la hiérarchie entre l'Antiquité et la France ?

Le parcours du texte (plan détaillé)

  1. Premier quatrain (v. 1-4) : le bonheur des héros revenus
    • une sentence à la manière des Anciens ;
    • Ulysse et Jason, modèles d'un voyage accompli.
  2. Second quatrain (v. 5-8) : la nostalgie de l'exilé
    • une double question angoissée ;
    • le village et la maison, plus grands qu'une province.
  3. Tercets (v. 9-14) : l'éloge de l'Anjou contre Rome
    • une série de comparaisons de supériorité ;
    • la douceur angevine, dernier mot du sonnet.

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Étape 1 (v. 1-4) : l'envie des héros comblés

Une sentence antique

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Le sonnet s'ouvre sur l'adjectif « Heureux », placé en tête et suivi d'une proposition relative sans antécédent (« qui » équivaut à « celui qui »). Cette tournure, qui rappelle les formules de béatitude de la poésie latine, donne au vers la valeur d'une vérité générale. Le poète ne parle pas encore de lui : il énonce une maxime.

La comparaison avec Ulysse est un choix significatif. Le héros de l'Odyssée incarne le voyageur par excellence, mais surtout celui dont tout le voyage est tendu vers le retour à Ithaque. L'adjectif « beau » appliqué au voyage peut surprendre, puisque l'errance d'Ulysse fut longue et douloureuse : c'est le retour qui rend le voyage beau a posteriori.

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Le vers 2 ajoute un second modèle, désigné par une périphrase : celui qui conquit la Toison d'or, c'est-à-dire Jason, chef des Argonautes. Le démonstratif archaïque « cestuy-là » appartient à la langue du XVIe siècle. La périphrase suppose un lecteur cultivé, capable de reconnaître le mythe : le poème s'adresse à un public humaniste.

Le retour comme accomplissement

Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Le connecteur « Et puis » marque l'étape décisive : le retour. Le voyage n'a de valeur que parce qu'il enrichit celui qui revient « plein d'usage et raison », c'est-à-dire d'expérience et de sagesse. Le voyage est formateur, conformément à l'idéal humaniste.

Le vers 4 décrit la fin heureuse : vivre parmi les siens le reste de sa vie. Le verbe « Vivre », mis en relief en tête de vers par l'enjambement, s'oppose implicitement à l'existence du poète à Rome, qui ne semble pas une vraie vie. Le point d'exclamation transforme la maxime en soupir d'envie.

Étape 2 (v. 5-8) : la plainte de l'exilé

Deux questions sans réponse

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison

Le second quatrain bascule dans le registre lyrique. Le pronom « je » apparaît, et avec lui l'interjection « hélas » : le poète se compare aux héros et constate qu'il ne leur ressemble pas. L'interrogation « Quand reverrai-je » exprime une incertitude douloureuse ; le préfixe « re- » dit le désir de retrouver un monde déjà connu.

L'objet de ce désir est d'une grande simplicité : la fumée d'une cheminée de village. Le contraste avec les héros mythiques est frappant : au lieu d'une toison d'or, le poète rêve d'une image humble, signe d'un foyer habité et chaleureux. L'adjectif affectif « petit », associé au possessif « mon », exprime la tendresse. L'inversion, qui rejette le verbe « Fumer » au début du vers 6, met en valeur ce détail concret.

La maison plus vaste qu'une province

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

La seconde question reprend le verbe « reverrai-je », cette fois en tête de vers, comme une obsession. Le « clos », terrain entouré de murs, et la « pauvre maison » poursuivent l'éloge de la simplicité. L'adjectif « pauvre » n'a rien de méprisant : il signale la modestie, mais aussi l'affection.

Le vers 8 opère un premier renversement des valeurs. Cette maison modeste vaut pour le poète « une province, et beaucoup davantage ». Le mot « province », qui peut évoquer les provinces de l'Empire romain, prépare la comparaison des tercets : pour Du Bellay, la valeur des lieux ne dépend pas de leur grandeur, mais de l'attachement qu'on leur porte. La gradation « et beaucoup davantage » souligne l'impossibilité de mesurer ce qui est cher au cœur.

Étape 3 (v. 9-14) : l'Anjou contre Rome

Une série de comparaisons

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux, Que des palais Romains le front audacieux,

Les tercets abandonnent l'interrogation pour l'affirmation. Ils sont construits sur une série de comparatifs de supériorité, « Plus… que », repris en anaphore. Le premier oppose la demeure familiale, héritée des « aïeux », aux palais de Rome. Le verbe « plaire » fait du choix une affaire de goût personnel et non de valeur objective. La métaphore du « front audacieux » personnifie les palais et leur prête une forme d'orgueil : la grandeur romaine paraît arrogante face à l'humilité du foyer.

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Le vers 11 oppose deux matériaux. Le « marbre dur », pierre noble de l'architecture romaine, est associé à la froideur ; l'« ardoise fine », typique des toits de l'Anjou, à la délicatesse. Le chiasme entre les vers 9 et 11 (« Plus me plaît… » puis « Plus que… me plaît ») varie la construction tout en martelant la préférence.

Du Tibre au Loire

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Le dernier tercet poursuit le parallèle avec une rigueur remarquable. Chaque vers oppose un élément de la France à un élément de Rome, de part et d'autre de la césure. Le fleuve natal (au masculin, selon l'usage du temps) répond au Tibre, et le village de Liré au mont Palatin, colline des empereurs. Les adjectifs « gaulois » et « latin » rappellent l'opposition historique entre les deux peuples, que Du Bellay renverse au profit de la France. Le possessif « mon », répété, et l'adjectif « petit » reprennent le vocabulaire affectif du second quatrain.

Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Le dernier vers clôt la série par une opposition plus abstraite : l'« air marin » du climat romain s'efface devant la « douceur angevine ». La pointe du sonnet tient dans ce mot de « douceur », qui résume tout l'éloge : ce que le poète préfère, ce n'est pas la grandeur, c'est l'harmonie paisible d'un pays. La rime « fine / angevine » associe la délicatesse de l'ardoise à celle du climat natal.

Le mouvement d'ensemble est ainsi complet : le poète, qui commençait par envier les héros antiques, finit par affirmer la supériorité de sa propre terre sur la ville la plus prestigieuse de l'Antiquité.

L'essentiel à retenir

  • Un sonnet en trois temps : maxime, plainte, éloge ; on passe de la troisième personne au « je ».
  • Des modèles antiques : Ulysse et Jason valent par leur retour, non par leurs exploits.
  • Une poétique de l'humble : fumée de la cheminée, clos, pauvre maison, ardoise.
  • Un renversement final : Liré l'emporte sur le Palatin, le Loire sur le Tibre ; la France s'affirme face à Rome avec les armes rhétoriques des Anciens. Le dernier mot, « angevine », donne au sonnet une signature intime et régionale.

Conclusion : bilan et ouverture

Le sonnet XXXI des Regrets conduit le lecteur de la culture antique à l'intimité du poète. Il part d'une maxime nourrie de mythologie, passe par une plainte lyrique, puis s'achève sur un éloge de la terre natale construit avec une grande rigueur rhétorique. Le paradoxe est fécond : c'est avec les outils des Anciens, la sentence, la périphrase mythologique, le parallélisme, que Du Bellay célèbre la France contre Rome. Le poème illustre ainsi l'ambition de la Pléiade : faire de la langue française et de la culture française les égales, voire les rivales, de l'Antiquité.

En ouverture, on peut lire ce sonnet à côté des Antiquités de Rome, publiées la même année, où Du Bellay médite sur les ruines de la ville et sur la fragilité des empires. On peut aussi le rapprocher des Tristes d'Ovide, poète latin exilé au bord de la mer Noire, modèle antique de la poésie de l'exil.

Préparer l'entretien

  • Pourquoi Du Bellay choisit-il Ulysse et Jason comme modèles ?
  • Montrez que le sonnet est construit sur un renversement.
  • Relevez les marques du lyrisme dans le second quatrain.
  • En quoi ce poème est-il représentatif des idées de la Pléiade ?

Références

  • Joachim du Bellay, Les Regrets.
  • Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome.
  • Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française.
  • Homère, Odyssée.
  • Ovide, Tristes.