Commentaire mené strophe après strophe sur un poème des Fleurs du mal — lycée, oral de français — un peu plus de 2 000 mots.
Introduction
En plein mois de février, quelqu'un ouvre dans le métro un flacon de crème solaire oublié au fond d'un sac. L'odeur de coco se répand, et pendant quelques secondes plusieurs voyageurs ne sont plus sous terre : ils revoient une plage, sentent le sel, entendent des vagues. Aucun autre sens n'a ce pouvoir de déplacer d'un coup le corps entier dans un autre lieu et un autre temps. Baudelaire en a fait l'expérience poétique centrale de « La Chevelure », où l'huile de coco figure d'ailleurs parmi les senteurs qui grisent le poète.
Le poème appartient à la section « Spleen et Idéal » des Fleurs du mal ; il n'entre dans le recueil qu'avec l'édition de 1861. On le rattache traditionnellement au cycle inspiré par Jeanne Duval, la compagne du poète. Il se compose de sept quintils d'alexandrins, aux rimes disposées selon le schéma ABAAB : le retour d'une rime déjà entendue au quatrième vers crée, dans chaque strophe, un effet de vague qui revient sur elle-même.
La situation est simple : un homme, le soir, dans une chambre, contemple la chevelure de la femme aimée et la respire. Tout le reste est voyage intérieur. Le poème ne raconte aucun déplacement réel ; il fait naître un monde à partir d'une odeur.
Problématique : comment Baudelaire transforme-t-il une chevelure respirée dans l'ombre d'une chambre en un voyage maritime qui est aussi une plongée dans la mémoire ?
Plan détaillé
- Strophe 1 — L'appel lancé à la chevelure
- une suite d'apostrophes extatiques ;
- le projet : peupler la chambre de souvenirs.
- Strophes 2 à 4 — Le départ vers les pays chauds
- deux continents enfermés dans des cheveux ;
- la tresse devenue houle ;
- le port idéal, lieu de toutes les sensations.
- Strophes 5 et 6 — La plongée et le retour des sens
- la tête dans l'océan noir : une paresse féconde ;
- l'azur retrouvé et les senteurs mêlées.
- Strophe 7 — Le pacte final
- une promesse de parure éternelle ;
- l'oasis et la gourde : boire le souvenir.
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I. Strophe 1 : l'appel lancé à la chevelure
Des apostrophes en cascade
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Le poème s'ouvre sur une série d'interjections qui tiennent lieu de phrase. Le « Ô » lyrique, répété trois fois, appartient à l'invocation solennelle, celle qu'on adresse aux dieux ou aux grandes forces naturelles. Ici, il s'adresse à des cheveux. Ce décalage donne d'emblée la mesure de l'adoration.
Les termes choisis sont surprenants. « Toison », « moutonnant », « encolure » relèvent du vocabulaire animal : la laine d'un mouton, le cou d'un cheval. La femme n'est jamais nommée ; elle se réduit à une masse vivante, sauvage, presque bestiale, qui déborde sur la nuque. Le participe « moutonnant » a pourtant un second sens : on dit que la mer moutonne quand l'écume blanchit les vagues. Dès le premier vers, la chevelure est donc à la fois pelage et océan.
Au vers 2, l'énumération se resserre (« boucles », puis « parfum ») et glisse de la vue vers l'odorat. Le mot archaïque « nonchaloir » donne à ce parfum une qualité morale : il est lourd d'indolence, il invite à l'abandon.
Peupler l'alcôve de souvenirs
Le cri « Extase ! », isolé en tête du vers 3, marque le sommet de l'émotion avant que la phrase ne s'organise. Le poète formule alors un projet : remplir l'alcôve obscure des souvenirs qui dorment dans la chevelure. L'image est étonnante : les cheveux sont un réservoir de mémoire, et la chambre vide attend d'être habitée par eux. Le geste final, agiter la chevelure « comme un mouchoir », est ambivalent. Le mouchoir qu'on agite, c'est celui des adieux sur un quai. Le voyage est annoncé avant d'avoir commencé.
II. Strophes 2 à 4 : le départ vers les pays chauds
Deux continents dans une chevelure
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
La deuxième strophe change brusquement d'échelle : de la nuque d'une femme, on passe à deux continents. Le vers 6 repose sur un parallélisme, adjectif puis nom de part et d'autre de la conjonction, chaque terre recevant une qualité sensuelle : la langueur pour l'une, la chaleur pour l'autre. Le vers suivant ajoute une gradation descendante très importante : « lointain, absent, presque défunt ». Ce monde s'éloigne dans l'espace, puis disparaît, puis frôle la mort. On comprend que ces pays ne sont pas seulement exotiques ; ils appartiennent au passé, peut-être aux souvenirs du jeune Baudelaire, que sa famille avait envoyé en voyage vers l'océan Indien.
Ce monde presque mort revit pourtant « dans tes profondeurs, forêt aromatique ». La chevelure devient une forêt odorante, aussi profonde que la mer. Le poète, au vers 10, compare enfin son expérience à celle des amateurs de musique : d'autres voguent sur des mélodies, lui nage sur un parfum. Le verbe « nager » est plus physique que « voguer » ; il suppose une immersion du corps entier.
La tresse devenue houle
Le futur « J'irai là-bas » qui ouvre la troisième strophe est un futur de désir plus que de projet. Le « là-bas » reste indéterminé ; c'est un ailleurs pur. Il est peuplé d'un arbre et d'un homme également « pleins de sève », qui se pâment sous la chaleur : la nature et l'humanité y partagent une même ivresse vitale, une même langueur sensuelle.
Puis vient l'impératif adressé aux tresses : qu'elles soient la houle qui emporte le poète. La métaphore marine, suggérée au premier vers, s'impose désormais. La chevelure est appelée « mer d'ébène » ; le bois noir et précieux donne aux cheveux leur couleur et leur valeur. Cette mer contient un « éblouissant rêve », que le vers 15 détaille par une énumération : voiles, rameurs, flammes, mâts. Les deux-points qui ferment la strophe ouvrent la suivante ; l'enjambement d'une strophe à l'autre imite le mouvement du navire qui ne s'arrête pas.
Le port idéal
Un port retentissant où mon âme peut boire À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
La quatrième strophe est le centre du poème. Le port « retentissant » est un lieu de bruit, d'activité, de vie. L'âme du poète y absorbe d'un même mouvement ce que perçoivent l'odorat, l'ouïe et la vue. On reconnaît la théorie des correspondances chère à Baudelaire : les sens se répondent et se fondent les uns dans les autres. L'expression « À grands flots » fait de cette absorption une ivresse, presque une soif inextinguible.
Les vaisseaux glissent « dans l'or et dans la moire », c'est-à-dire sur une eau aux reflets changeants, comme une étoffe chatoyante. Ils ouvrent leurs « vastes bras » : leurs vergues deviennent des membres humains qui voudraient étreindre le ciel. L'image de l'étreinte, transposée aux navires, rappelle que ce voyage reste un voyage amoureux. Le dernier vers de la strophe culmine sur la vision d'un ciel pur où vibre une chaleur « éternelle ». L'adjectif signale qu'on a quitté le temps ordinaire : c'est l'Idéal, au sens que le recueil donne à ce mot.
III. Strophes 5 et 6 : la plongée et le retour des sens
La tête dans l'océan noir
La cinquième strophe ramène au présent du corps. Le poète plongera sa tête dans ce « noir océan » où « l'autre » est enfermé. Ce pronom désigne l'océan rêvé, celui des tropiques : la chevelure noire contient la mer lumineuse, comme une boîte contient un trésor. L'opposition des couleurs est remarquable : c'est dans le noir que se trouve l'azur.
Le roulis, mouvement du bateau, caresse l'esprit du poète. Ce bercement permet de retrouver une « féconde paresse ». L'oxymore est essentiel : pour Baudelaire, l'oisiveté rêveuse n'est pas stérile, elle produit des images, elle est la condition même de la création. Le vers final de la strophe, sans verbe, prolonge cette sensation par des pluriels étirés (« Infinis bercements ») et l'adjectif « embaumé », qui rappelle que tout le voyage naît d'une odeur.
L'azur retrouvé et les senteurs confondues
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
La sixième strophe s'ouvre sur une audace : les cheveux noirs deviennent « bleus ». Il s'agit sans doute des reflets bleutés d'une chevelure très sombre, mais aussi de la couleur du rêve qu'elle contient. Le « pavillon » peut désigner à la fois une tente dressée et le drapeau d'un navire : la chevelure abrite et elle signale le départ. Le verbe « rendez » est capital. Elle ne donne pas un ciel nouveau ; elle restitue un ciel perdu. Le voyage est un retour.
Les trois derniers vers de la strophe sont les plus concrets du poème. Le poète s'enivre « ardemment » de senteurs mêlées : l'huile de coco, le musc, le goudron. L'énumération est hétéroclite à dessein. Le coco évoque les îles et les soins du corps, le musc le parfum animal et sensuel, le goudron l'odeur des navires et des quais. Le corps de la femme et le port se confondent dans une seule bouffée.
IV. Strophe 7 : le pacte final
Une promesse de parure
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Les deux exclamations qui ouvrent la dernière strophe forment une gradation dans la durée : de « longtemps » à « toujours », le désir réclame l'éternité. Le mot « crinière » revient au registre animal du début ; la chevelure garde sa puissance sauvage. Le poète promet d'y semer des pierres précieuses, trois éclats de couleur, comme on pare une idole. Le verbe « sèmera » fait pourtant entendre une autre idée : semer, c'est préparer une récolte. Le poète orne la chevelure pour qu'elle continue à produire des rêves.
La proposition finale révèle le calcul : il faut que la femme ne soit « jamais sourde » à son désir. L'amour, ici, est un échange : des bijoux contre des visions.
L'oasis et la gourde
Le poème s'achève sur une question rhétorique qui résume tout. La chevelure est l'oasis où le poète rêve, et la gourde où il boit « le vin du souvenir ». Les deux images viennent du désert, ce qui surprend après tant de mer, mais elles disent la même chose : la chevelure est une source de fraîcheur au milieu de l'aridité. Dans un recueil où le spleen dessèche l'existence, elle offre un point d'eau.
La dernière métaphore éclaire rétrospectivement le poème entier. Ce qu'on boit dans les cheveux, ce n'est ni l'Asie ni l'Afrique, c'est le souvenir lui-même, devenu une boisson enivrante. La forme interrogative, enfin, laisse une ombre : le poète demande une confirmation, comme s'il craignait que cette source ne s'épuise.
Conclusion
« La Chevelure » suit un trajet en boucle. Le poème part d'une chambre close, s'envole vers les continents, atteint un port idéal hors du temps, replonge dans la noirceur des cheveux et revient à la femme avec une promesse. À chaque étape, la chevelure change de nature : toison, forêt, mer, pavillon, crinière, oasis. Cette métamorphose continue est la véritable action du poème.
Baudelaire y montre que le voyage le plus intense est immobile. Le parfum ouvre un espace intérieur où se mêlent le désir, la mémoire et l'art ; la femme y est moins une personne qu'un passage vers l'Idéal.
On prolongera la lecture avec « Parfum exotique », sonnet voisin dans le recueil, où les yeux fermés et l'odeur d'un sein font naître aussi des rivages heureux ; on peut aussi la confronter au poème en prose « Un hémisphère dans une chevelure », du Spleen de Paris, où Baudelaire reprend le même rêve sans la contrainte du vers.
Questions qu'un examinateur peut poser
- Pourquoi le poète parle-t-il de « féconde paresse » ? Parce que la rêverie oisive est, chez lui, le moment où naissent les images ; elle n'est pas vide mais créatrice.
- Quelle est la fonction du schéma ABAAB ? Le retour d'une rime au quatrième vers produit un mouvement de ressac, accordé à la métaphore marine.
- Pourquoi la chevelure « rend »-elle l'azur ? Le voyage est une remontée vers un passé heureux : le poème est autant mémoire qu'évasion.
Bibliographie
- Baudelaire, Les Fleurs du mal ; pour l'appareil critique, les Œuvres complètes établies par Claude Pichois (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »).
- Baudelaire, Le Spleen de Paris, pour « Un hémisphère dans une chevelure ».
- Jean-Pierre Richard, « Profondeur de Baudelaire », dans Poésie et profondeur, Seuil.
- Jean Prévost, Baudelaire. Essai sur l'inspiration et la création poétiques.