L'Invitation au voyage, Baudelaire : analyse linéaire (Les Fleurs du mal)

1 893 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'un poème en vers des Fleurs du mal — Lycée, oral du bac de français — environ 1 850 mots.

Entrée en matière

Beaucoup de téléphones affichent en fond d'écran une plage déserte, un port au soleil couchant, une lagune turquoise. Leur propriétaire n'y est jamais allé et n'ira sans doute jamais ; l'image ne sert pas à préparer un départ, elle sert à se reposer quelques secondes en la regardant. « L'Invitation au voyage » fonctionne de la même façon. Le titre promet un déplacement, le poème offre un lieu où l'on n'a plus besoin de bouger.

Le texte figure dans Les Fleurs du mal, publiées en 1857, dans la section « Spleen et Idéal ». Il appartient au groupe de poèmes que la critique rattache à l'actrice Marie Daubrun, femme aux yeux clairs, aimée de manière inquiète. Baudelaire en écrira plus tard une version en prose, recueillie dans Le Spleen de Paris, preuve que ce rêve d'un pays idéal l'a longtemps occupé. Les canaux et la lumière humide ont souvent fait penser à la Hollande, mais le poème ne nomme aucun lieu.

La forme est savante : trois strophes de douze vers, chacune suivie d'un refrain de deux vers. Les strophes alternent deux vers de cinq syllabes et un vers de sept, mètres impairs rares à l'époque, qui donnent au poème un balancement de berceuse. Le refrain, en vers de sept syllabes, revient trois fois identique.

Un examen attentif des verbes révèle le paradoxe du texte : on n'y part jamais. On « songe », on habiterait, on regarde ; les seuls objets faits pour voyager, les navires, sont montrés en train de dormir.

Problématique : comment un poème qui annonce un voyage transforme-t-il chaque promesse de mouvement en image de repos, au point de faire du départ une façon d'être déjà arrivé ?

Plan détaillé : trois haltes et un refrain

  1. Vers 1 à 14 — Un pays taillé à la mesure d'une femme
    • une invitation qui commence par un rêve ;
    • des ciels qui ont le regard de l'aimée ;
    • premier refrain : un lieu défini par ce qu'il exclut.
  2. Vers 15 à 28 — Le voyage se termine dans une chambre
    • un décor au conditionnel, poli par le temps ;
    • des objets qui parlent la langue du pays natal.
  3. Vers 29 à 42 — Les navires endormis
    • le monde vient à soi au lieu qu'on aille à lui ;
    • un crépuscule qui revêt et endort tout.

Il reste 1 503 mots (≈5 pages) de ce document

  • Accès illimité à 2 630 travaux
  • 3 €/mois, résiliable en un clic
  • Paiement sécurisé Stripe
Lire la suite — 3 €/mois

Première halte (v. 1-14) : un pays taillé à la mesure d'une femme

Une invitation qui commence par un rêve

Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur

Le premier vers appelle la femme aimée de deux noms qu'on n'attend pas d'un amant. Ni « ma belle » ni « mon amour » : la femme est appelée « enfant » puis « sœur ». Ces deux mots retirent au désir sa violence et installent une tendresse protectrice, presque familiale. Le poète se place à la fois en aîné et en égal. Les deux possessifs « Mon » et « ma » enveloppent la destinataire dès les premières syllabes.

Le premier verbe est décisif : « Songe ». Baudelaire n'écrit pas « partons » ni « viens » ; il invite à imaginer. Le voyage est mental dès son premier mot. Le complément « la douceur » oriente tout le poème vers une sensation de calme plutôt que d'aventure.

Le troisième vers, « D'aller là-bas vivre ensemble ! », donne enfin un mouvement, mais le lieu reste vague : « là-bas » désigne un ailleurs sans nom. L'infinitif « vivre » compte davantage que le verbe « aller » : ce qui importe n'est pas le trajet mais l'installation.

Aimer à loisir, Aimer et mourir

L'anaphore de l'infinitif « Aimer » fait de l'amour le programme de ce séjour. Le complément « à loisir » supprime toute contrainte de temps. Le verbe « mourir », à la rime avec « loisir », est inattendu, mais il ne fait pas peur : placé dans la même série, il devient un prolongement naturel d'une vie comblée, comme un endormissement.

Le vers 6 inverse un lieu commun de la poésie amoureuse. On compare souvent une femme à un paysage ; ici, c'est le pays qui ressemble à la femme. L'ailleurs est façonné d'après elle.

Des ciels qui ont le regard de l'aimée

Les soleils mouillés De ces ciels brouillés

Le pluriel « soleils » multiplie les astres comme dans un tableau où la lumière se reflète partout. L'adjectif « mouillés » forme un oxymore : le soleil, ici, ne brûle pas, il est voilé d'humidité. La rime entre « mouillés » et « brouillés », avec le même son mouillé [j], donne au vers la douceur d'une vapeur. Le démonstratif « ces » laisse entendre que ces ciels sont déjà connus, presque visibles.

La comparaison qui suit relie ces ciels aux yeux de la femme : ils ont pour le poète les charmes « Si mystérieux / De tes traîtres yeux ». Le mot « mystérieux » exige une diérèse, « mys-té-ri-eux », qui étire l'énigme. L'adjectif « traîtres » introduit une ombre dans ce rêve : l'aimée n'est pas sûre, ses yeux trompent. Les larmes du vers 12 achèvent le parallèle : les yeux mouillés de larmes répondent aux soleils mouillés. Le pays idéal porte en lui l'inquiétude de la relation amoureuse.

Un lieu défini par ce qu'il exclut

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Le refrain change de mètre et de temps. Il passe aux vers de sept syllabes et au présent de l'indicatif : ce pays, que les strophes rêvent, le refrain l'affirme comme existant. L'adverbe « Là » le maintient pourtant à distance.

La tournure restrictive « ne… que » est essentielle. Elle signifie que tout le reste est exclu : le désordre, la laideur, l'agitation, la vulgarité. Le second vers, sans verbe, aligne trois noms qui vont de la richesse matérielle (« Luxe ») au repos (« calme ») puis au plaisir des sens (« volupté »). Ce dernier mot, placé à la rime, colore les deux autres d'une sensualité tranquille. Aucun de ces cinq noms n'évoque un mouvement.

Deuxième halte (v. 15-28) : le voyage se termine dans une chambre

Un décor au conditionnel

Des meubles luisants, Polis par les ans, Décoreraient notre chambre ;

La deuxième strophe change brusquement d'échelle. Après les ciels, on entre dans une pièce. La destination du voyage, révèle le vers 17, est « notre chambre ». Le possessif « notre » scelle l'intimité du couple ; le mot « chambre » désigne le lieu le plus fermé, le plus immobile qui soit.

Le conditionnel « Décoreraient » maintient ce décor dans l'hypothèse : rien n'existe encore. Le complément « Polis par les ans » mérite une attention particulière. Dans d'autres poèmes de la même section, le Temps est l'ennemi qui dévore la vie. Ici, il devient un artisan qui fait briller le bois. Le pays idéal est celui où le temps embellit au lieu de détruire.

Les vers suivants mêlent des fleurs très rares et les « vagues senteurs de l'ambre ». L'adjectif « vagues » qualifie un parfum indistinct, qui se diffuse sans qu'on sache d'où il vient. Le poème quitte la vue pour l'odorat, sens de la mémoire et de la rêverie chez Baudelaire.

Des objets qui parlent

Les riches plafonds, Les miroirs profonds, La splendeur orientale,

L'énumération se poursuit par trois groupes nominaux juxtaposés, sans verbe. Les « miroirs profonds » sont un détail remarquable : un miroir n'a pas de profondeur réelle, mais il en crée l'illusion. La chambre se multiplie à l'infini sans qu'on en sorte. La « splendeur orientale » apporte la seule allusion géographique du poème, mais elle reste un style, non une destination.

Tout y parlerait À l'âme en secret Sa douce langue natale.

La strophe se clôt sur une personnification : les objets parlent. Mais ils parlent « en secret », sans bruit, et ils s'adressent à « l'âme ». Le mot final, « natale », produit un retournement complet. Le pays inconnu parle la langue de naissance du voyageur : partir, c'est donc revenir. L'ailleurs rêvé est une patrie perdue que l'âme reconnaîtrait. Le billet est un aller simple vers la maison.

Troisième halte (v. 29-42) : les navires endormis

Le monde vient à soi

Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux

Le premier verbe de la dernière strophe change de nature. On est passé de « Songe » à « Vois » : le rêve devient vision, et le conditionnel cède la place au présent. Le poète montre du doigt, avec deux démonstratifs, un paysage qu'il semble avoir sous les yeux.

Or ce qu'il montre est le comble de l'immobilité : des navires qui dorment. Le verbe « Dormir », placé en tête du vers 30, est presque provocant dans un poème intitulé « L'Invitation au voyage ». La relative qui suit rappelle pourtant que ces vaisseaux ont une « humeur » « vagabonde » : leur nature est d'errer, et le poème les saisit au repos.

Le présentatif « C'est pour… que » des vers suivants met en relief le but de leur venue : ils sont arrivés « du bout du monde » pour satisfaire le « moindre désir » de la femme. Le mouvement est inversé. Ce n'est pas le couple qui va vers le monde, c'est le monde qui vient au couple. Le voyage a été accompli par d'autres.

Un crépuscule qui endort tout

— Les soleils couchants Revêtent les champs,

Le tiret marque une pause, comme un regard qui s'élargit. Les « soleils » reviennent, en écho au vers 7, mais ils sont maintenant « couchants » : la journée du poème s'achève. Le verbe « Revêtent » fait de la lumière un vêtement posé sur le paysage. L'énumération des champs, des canaux, puis de « la ville entière » élargit le cadre jusqu'à tout embrasser.

Les couleurs sont celles d'un joyau : l'hyacinthe, pierre d'un bleu violacé qui est aussi le nom d'une fleur, et l'or. Le paysage est transformé en matière précieuse, comme si le crépuscule accomplissait l'alchimie que Baudelaire attribue à la poésie.

Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

Les deux derniers vers de la strophe reprennent le motif du sommeil. Après les navires, c'est « le monde » entier qui s'endort. La rime « or / s'endort » associe la richesse et le repos. L'adjectif « chaude » corrige les « soleils mouillés » du début : la lumière, d'abord humide et voilée, devient enveloppante. Le dernier refrain fixe alors ce sommeil dans un présent qui ne finira pas.

Conclusion — l'art de partir sans bouger

Relu d'un trait, le poème trace une courbe qui va du rêve (« Songe ») à la chambre au conditionnel, puis au monde qui « s'endort » : pas un pas n'a été fait. Tout ce qui pourrait bouger est apaisé : le temps polit les meubles au lieu d'user les corps, les navires vagabonds dorment, la lumière enveloppe au lieu d'éblouir. Le refrain, par sa répétition à l'identique, agit comme un verrou qui referme chaque strophe sur le même état. L'Idéal baudelairien n'est pas l'aventure, mais la fin de l'inquiétude ; seule l'image des « traîtres yeux » rappelle que ce rêve se construit à partir d'un amour incertain.

La comparaison avec la version en prose du Spleen de Paris est éclairante : Baudelaire y développe longuement ce pays de rêve, mais perd la musique des vers impairs. On peut aussi lire, à l'opposé, « Le Voyage », dernier poème des Fleurs du mal, où les voyageurs reviennent déçus de tous les rivages : le seul voyage qui tient ses promesses est peut-être celui qu'on ne fait pas.

Ce que l'examinateur peut demander

  • Pourquoi peut-on dire qu'il n'y a pas de voyage ? Les verbes de mouvement sont rares ; dominent « Songe », le conditionnel, puis « Dormir » et « s'endort ».
  • Quel rôle joue le refrain ? Il affirme au présent ce que les strophes imaginent et définit le lieu idéal par exclusion.
  • Que signifie « langue natale » ? Le pays rêvé est une origine retrouvée : voyager revient à rentrer chez soi.

Pour aller plus loin

  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, section « Spleen et Idéal ».
  • Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris (version en prose de « L'Invitation au voyage »).
  • Charles Baudelaire, « Le Voyage », dans Les Fleurs du mal.
  • Henri Duparc, mélodie « L'Invitation au voyage », sur le poème de Baudelaire.