Analyse linéaire de poésie — Lycée, préparation à l'oral du bac de français — environ 1 800 mots.
Introduction
Durant l'été 1870, la France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. En quelques semaines, l'armée française est écrasée et l'Empereur capitule à Sedan, à quelques dizaines de kilomètres de Charleville, où vit le jeune Arthur Rimbaud. L'adolescent n'a pas combattu, mais il a vu passer les troupes et entendu parler des morts. En octobre 1870, il recopie pour Paul Demeny plusieurs poèmes, réunis aujourd'hui sous le nom de Cahier de Douai ; « Le Dormeur du val » en fait partie et en est devenu le texte le plus célèbre.
Ce sonnet en alexandrins décrit un petit vallon ensoleillé où repose un jeune soldat. Tout semble paisible, jusqu'au dernier vers qui révèle que l'homme est mort. Le titre lui-même participe au piège : « dormeur » est un euphémisme que le lecteur prend d'abord à la lettre. Le poème appartient au registre lyrique par sa célébration de la nature, mais il bascule vers une dénonciation de la guerre d'autant plus forte qu'elle n'est jamais formulée explicitement. Toute la difficulté de l'explication consiste donc à lire le texte deux fois : une première fois comme le lecteur naïf qui croit au sommeil, une seconde fois en repérant les indices que le poète a disséminés.
Projet de lecture : comment Rimbaud, en retardant la révélation de la mort, transforme-t-il un tableau de nature apaisé en une dénonciation saisissante de la guerre ?
Plan détaillé (mouvements du texte)
- Premier quatrain (v. 1-4) : un décor vivant et lumineux — une nature personnifiée, en mouvement, débordante de vie.
- Second quatrain et premier tercet (v. 5-11) : le portrait ambigu d'un soldat endormi — le sommeil affirmé, mais des indices inquiétants qui s'accumulent.
- Dernier tercet (v. 12-14) : la révélation de la mort — la chute qui oblige à relire tout le poème.
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Premier mouvement (v. 1-4) : un décor vivant et lumineux
Le poème s'ouvre sur un présentatif qui installe un tableau :
C'est un trou de verdure où chante une rivière
L'expression « trou de verdure » désigne un creux de paysage, un vallon abrité, presque un nid. Mais le mot « trou » prendra au dernier vers un sens terrible : les « deux trous rouges » répondront à ce « trou » vert initial. Dès le premier vers, Rimbaud construit donc un écho que le lecteur ne perçoit qu'à la relecture. La rivière « chante » : la personnification donne vie au décor et installe une atmosphère musicale, heureuse. L'harmonie est renforcée par les sonorités liquides en [r] et [v].
Le vers 2 prolonge la phrase par un enjambement :
Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent ;
L'adverbe « follement » donne à la rivière une énergie joyeuse, presque déraisonnable. Les « haillons / D'argent » forment une métaphore des reflets de lumière sur l'eau qui éclabousse les herbes. Le mot « haillons », qui désigne des vêtements déchirés de pauvre, introduit pourtant une note discordante : derrière l'éclat du paysage se glisse le vocabulaire de la déchirure, peut-être celui de l'uniforme abîmé. Le rejet de « D'argent » au vers 3 met en valeur la lumière et la préciosité.
La suite décrit le soleil :
où le soleil, de la montagne fière, Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Nouveau rejet, celui du verbe « Luit », isolé en tête du vers 4 et suivi des deux-points : le soleil éclate littéralement au début du vers. La « montagne fière » est personnifiée à son tour ; la nature entière semble vivante et noble. Le second présentatif « c'est un petit val » fait écho au premier et resserre le cadre : l'adjectif « petit » rend le lieu intime, protecteur. La métaphore « qui mousse de rayons » est une synesthésie : la lumière devient matière, elle pétille comme une boisson ou une écume. Le quatrain entier compose donc un locus amoenus, un lieu idéal et paisible, digne de la tradition pastorale. Aucun élément ne laisse encore deviner la guerre.
Deuxième mouvement (v. 5-11) : le portrait ambigu d'un soldat endormi
Le vers 5 fait entrer un personnage dans le paysage :
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
L'antéposition du nom « soldat » avant l'adjectif « jeune » (au lieu de « un jeune soldat ») crée une légère étrangeté et insiste sur la jeunesse, comme ajoutée après coup pour qu'on la remarque. Le rythme est saccadé, fait de groupes juxtaposés, comme un constat. La « bouche ouverte » et la « tête nue » peuvent évoquer l'abandon du sommeil ; mais un soldat qui a perdu son casque ou son képi est aussi un soldat tombé.
Le vers 6 enrichit le décor :
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Le « cresson bleu » est une notation de peintre, qui fait penser aux couleurs inattendues des impressionnistes. L'adjectif « frais » prépare discrètement le « froid » du vers 11. Le verbe « baignant » associe le corps au liquide : on peut y lire, à la relecture, l'image d'une nuque qui baigne dans autre chose que l'eau.
Le verbe principal arrive enfin, en rejet, au vers 7 :
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Le sujet « Un soldat » attendait son verbe depuis deux vers : ce retard crée une attente, et le rejet du monosyllabe « Dort », suivi d'un point-virgule, l'affirme avec une force presque insistante. Le participe « étendu » et la position horizontale renforcent l'image du repos, mais ce sont aussi les mots d'un gisant.
Le vers 8 introduit un signe plus inquiétant :
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
L'adjectif « Pâle », placé en tête de vers, est le premier indice physique de la mort. La métaphore du « lit vert » fait de l'herbe un lit, mais aussi peut-être une tombe. La lumière qui « pleut » reprend la synesthésie du vers 4 : la nature continue d'offrir sa chaleur au corps qui ne la sent plus. Le contraste entre la vitalité du décor et la pâleur du soldat commence à se creuser.
Le premier tercet reprend le motif du sommeil :
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Le verbe « dort » est répété, comme si le poète voulait se convaincre lui-même. Les « glaïeuls » sont des fleurs que l'on dépose traditionnellement sur les tombes ; leur nom contient aussi, à l'oreille, le mot « glas ». L'enjambement « Souriant comme / Sourirait » produit un effet de suspens et un polyptote (même verbe à deux formes) qui ralentit le vers. La comparaison avec « un enfant malade » introduit pour la première fois explicitement la souffrance : le sourire est fragile, maladif. L'expression familière « il fait un somme » est presque douce, mais elle sonne faux après l'évocation de la maladie.
Le vers 11 contient une prière adressée à la nature :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
L'apostrophe et l'impératif font de la Nature une figure maternelle, à qui le poète confie le soldat comme on confie un enfant. Le contraste entre « chaudement » et « froid » est saisissant : malgré le soleil qui inonde le val, le jeune homme a froid. Cet oxymore implicite est un signal très fort. Le poète sort ici de sa position de simple observateur : l'émotion affleure, et le lecteur commence à pressentir la vérité.
Troisième mouvement (v. 12-14) : la révélation de la mort
Le dernier tercet accumule les derniers indices :
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
La tournure négative, la seule de ce type dans le poème, marque une absence de réaction : le soldat ne respire pas. Le verbe « frissonner » rappelle ironiquement le froid du vers précédent. Les sonorités en [f] et [r] (« parfums », « font », « frissonner ») miment un souffle qui ne vient pas.
Le vers 13 reprend une dernière fois le verbe obsédant :
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
C'est la troisième occurrence de « dort » : la répétition, qui devait rassurer, devient presque insoutenable. Le geste de « la main sur sa poitrine » peut passer pour une posture de repos ; c'est en réalité le geste instinctif d'un homme qui porte la main à sa blessure.
Puis vient la chute :
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Le rejet de l'adjectif « Tranquille », suivi d'un point, crée une pause brutale : ce dernier mot de calme sonne désormais comme celui de la mort. La phrase finale est d'une sobriété extrême : un présent de constat, sans adjectif expressif, sans exclamation. Les « deux trous rouges » sont les blessures par balles. Pour la première fois, la couleur rouge apparaît dans un poème jusque-là dominé par le vert, le bleu et l'argent : le sang fait irruption dans le tableau. Le mot « trous » répond au « trou de verdure » du premier vers, ce qui boucle le poème : le creux accueillant du vallon devient la plaie du corps. L'euphémisme du titre est enfin dévoilé : le dormeur est un mort.
Cette chute oblige à relire le sonnet entier. Tous les détails heureux deviennent des indices funèbres : la pâleur, le froid, les glaïeuls, le lit, la nuque qui baigne. Le lecteur comprend qu'il a été piégé, comme la nature elle-même, qui continue de chanter et de briller autour d'un cadavre.
Conclusion
« Le Dormeur du val » repose sur une construction en trompe-l'œil : le poète retarde jusqu'au dernier vers la révélation de la mort, en semant des indices que seule la relecture rend visibles. Le contraste entre une nature éclatante de vie et le corps immobile du jeune soldat rend la dénonciation de la guerre plus forte qu'un discours indigné : Rimbaud ne juge pas, il montre. Le choix d'un soldat sans nom ni camp universalise ce destin : il pourrait être français ou prussien, il représente toute une jeunesse sacrifiée. Enfin, la forme du sonnet, avec ses rejets nombreux et sa chute, est mise entièrement au service de cet effet de surprise.
En ouverture, on peut rapprocher ce poème du « Mal », autre sonnet du Cahier de Douai qui, lui, dénonce la guerre de façon explicite et violente. On pourrait aussi le comparer au chapitre III de Candide, où Voltaire décrit la guerre comme une « boucherie héroïque » en la déguisant sous une apparence d'harmonie : les deux textes utilisent le décalage pour faire naître l'indignation du lecteur.
Questions possibles à l'oral
- Pourquoi peut-on parler d'un « piège » tendu au lecteur dans ce poème ?
- Relevez les indices de la mort avant le dernier vers. Comment sont-ils dissimulés ?
- Quel rôle joue la nature dans ce sonnet ?
- Pourquoi le soldat n'a-t-il ni nom ni nationalité ?
- Ce poème est-il un poème engagé ? Justifiez votre réponse.
Bibliographie
- Arthur Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, éd. Louis Forestier, Gallimard, « Poésie/Gallimard ».
- Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil.
- Pierre Brunel, Rimbaud.