Analyse linéaire de poésie — Lycée, préparation à l'oral de français — environ 1 950 mots.
Introduction
En décembre, devant les vitrines animées des grands magasins, on voit des enfants collés à la glace, le souffle en buée, absorbés par un spectacle auquel ils n'ont pas accès. Rimbaud a saisi une scène voisine, mais sans vitrine dorée : cinq gamins pauvres, agenouillés dans la neige, regardent par le soupirail d'une boulangerie le pain qui cuit pendant la nuit. Le poème est daté de septembre 1870 dans le manuscrit remis à Paul Demeny, celui qu'on appelle aujourd'hui le Cahier de Douai. Son auteur n'a pas seize ans.
Le sujet appartient à une tradition bien installée : l'enfance misérable, que Hugo avait rendue populaire. Rimbaud la reprend en déplaçant tout. Il choisit une strophe minuscule, deux octosyllabes suivis d'un vers de quatre syllabes, qui tombe comme un souffle court ; il prête aux enfants des postures de petits animaux ; il fait de la fournée une liturgie. Le titre lui-même ne dit ni « pauvres » ni « orphelins » : un effaré est quelqu'un que la stupeur fige, à la fois effrayé et ébloui. Ce n'est pas la faim qui est nommée, c'est un regard.
Projet de lecture : comment Rimbaud transforme-t-il une scène de rue en Nativité renversée, où des enfants adorent le pain comme un dieu, tout en empêchant la pitié de tourner au mélodrame ?
Plan détaillé (mouvements du texte)
- Vers 1 à 12 — Le soupirail comme scène de théâtre : un dehors noir, un dedans lumineux, et un boulanger qui officie.
- Vers 13 à 24 — Une chaleur qui nourrit avant le pain : le four devient corps maternel, la fournée devient fête nocturne.
- Vers 25 à 36 — L'extase et la déchirure : les enfants changés en « pauvres Jésus » prient devant un ciel de four, jusqu'à la chute triviale du dernier tercet.
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Premier mouvement (v. 1-12) : le soupirail comme scène de théâtre
Le poème s'ouvre sur un adjectif en apposition, avant même que le sujet soit nommé :
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s'allume,
Le premier mot est une couleur, et c'est un contraste : des silhouettes noires sur fond blanc. On croirait une gravure. La reprise de « dans » (« dans la neige et dans la brume ») enferme les enfants dans deux matières froides qui brouillent les contours ; on ne les voit pas, on devine des taches. En face, un seul élément se met en mouvement : le soupirail « qui s'allume ». La relative au présent fait de cette ouverture une rampe de théâtre qu'on vient d'éclairer. Le décor est posé en deux vers, avec une économie de moyens qui tient du croquis.
Le vers court qui suit casse aussitôt la solennité : « Leurs culs en rond ». Le mot est cru, presque comique, et la rime « brume / s'allume » se trouve brusquement suivie d'un vers de quatre syllabes qui ramène le regard au ras du sol. Rimbaud nous place derrière les enfants : nous voyons d'abord leurs dos et leurs fesses, ce qui interdit toute pose édifiante. Cette entrée en matière règle le ton de l'ensemble : la tendresse passera par le trivial.
Le deuxième tercet nomme enfin le sujet :
A genoux, cinq petits, — misère ! — Regardent le Boulanger faire
L'incise entre tirets est la seule intervention ouverte de la voix poétique dans tout le poème. Elle a la brièveté d'un soupir et ne sera pas développée : Rimbaud refuse le commentaire indigné, il s'en tient à une exclamation de deux syllabes. Le chiffre « cinq » donne une précision de constat, comme dans un rapport. La posture agenouillée, elle, introduit discrètement le registre religieux que la suite va déployer. Le Boulanger porte une majuscule : il n'est pas un artisan parmi d'autres, il devient une figure, presque un personnage de mystère médiéval. Le verbe « faire », rejeté en fin de vers, attend son complément, qui arrive dans le vers court : « Le lourd pain blond ». Trois monosyllabes, trois qualités sensibles (poids, couleur, substance) : le pain est montré comme un objet précieux, presque un lingot.
Le troisième tercet se concentre sur le geste :
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise et qui l'enfourne
Le cadrage se resserre, à la façon d'un gros plan. Du Boulanger, on ne voit plus qu'un « bras », et ce bras accumule les monosyllabes (« fort bras blanc ») qui lui donnent une présence massive. Le blanc de la farine répond au noir des enfants du premier vers : l'opposition entre dedans et dehors est aussi une opposition de couleurs, donc de conditions. Les deux relatives coordonnées (« qui tourne », « qui l'enfourne ») déroulent le geste comme un rituel immuable, et la rime « tourne / enfourne » mime la régularité d'un métier. Le four, désigné comme un « trou clair », est un lieu de lumière : on comprend qu'il va devenir le centre sacré du poème.
Le quatrième tercet introduit l'ouïe : les enfants « écoutent le bon pain cuire ». La synesthésie est saisissante, car on n'entend pas un pain cuire ; c'est le désir qui le fait chanter. L'adjectif « bon » appartient au vocabulaire enfantin, comme si le point de vue glissait vers celui des petits. Face à eux, le Boulanger « au gras sourire » fredonne un vieil air : son contentement est celui de quelqu'un qui mange à sa faim. Rimbaud ne le condamne pas, il le peint repu et indifférent. La critique sociale est entièrement contenue dans cet adjectif, « gras », qui répond à des corps qu'on devine maigres.
Deuxième mouvement (v. 13-24) : une chaleur qui nourrit avant le pain
Le cinquième tercet immobilise le groupe :
Ils sont blottis, pas un ne bouge, Au souffle du soupirail rouge Chaud comme un sein.
La négation « pas un ne bouge » insiste sur la fascination, ce que le titre appelait effarement. Le soupirail, qui « s'allumait » au vers 2, est maintenant « rouge » : la lumière est devenue chaleur. La comparaison finale est le cœur affectif du poème. Le four est assimilé à un sein, c'est-à-dire à la mère qui réchauffe et qui nourrit. Le vers court la fait tomber avec douceur, sans adjectif. On mesure ici ce que les enfants viennent chercher : pas seulement du pain, mais ce qui leur manque autant, une chaleur maternelle. Le poème ne dit jamais qu'ils ont des parents ; la comparaison le suggère par défaut.
Les tercets 6 et 7 forment une longue subordonnée temporelle, introduite par « Quand », qui retarde la principale jusqu'au vers 23. Cette phrase suspendue imite l'attente. Le mot « médianoche », emprunté à l'espagnol, désigne un repas pris au milieu de la nuit : il colore la scène d'une fête à laquelle les enfants ne sont pas conviés. Le pain sort « façonné comme une brioche », et cette comparaison signale le luxe : la brioche est la pâtisserie des tables aisées. On croit lire la description d'un réveillon vu depuis la rue.
Le septième tercet fait entendre une musique :
Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées Et les grillons,
L'inversion du sujet place le verbe « Chantent » en tête de vers ; le pain qui craque à la sortie du four est comparé à une voix. La rime « enfumées / parfumées » joint la vue et l'odorat, et le vers court ajoute les grillons, insectes du foyer, petits musiciens domestiques. La boulangerie devient un intérieur de conte, chaud, sonore, odorant. Plus le dedans s'embellit, plus le dehors, qu'on ne décrit plus, paraît glacé.
La principale arrive enfin au huitième tercet, après une nouvelle subordonnée (« Que ce trou chaud souffle la vie ») :
Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons,
Le four « souffle la vie », expression qui rappelle le souffle créateur de la Genèse : le trou du four devient un lieu d'origine. L'adjectif « ravie » doit être pris au sens fort, celui du ravissement mystique, qui arrache l'âme au corps. Mais le vers court, avec « haillons », ramène brutalement au vêtement troué. Rimbaud construit chaque strophe sur ce même mouvement : élan dans les octosyllabes, retombée dans le vers bref. La forme elle-même dit l'écart entre l'âme et la condition.
Troisième mouvement (v. 25-36) : l'extase et la déchirure
Le neuvième tercet contient la métaphore la plus audacieuse :
Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres Jésus pleins de givre,
La tournure pronominale « se ressentent si bien vivre » est maladroite à dessein, comme une phrase d'enfant : la vie se mesure à la chaleur reçue. L'apposition « pauvres Jésus » fait basculer la scène dans le sacré, mais en la renversant. Dans la crèche traditionnelle, l'enfant divin est au chaud, couché dans la paille, et ce sont les autres qui s'agenouillent devant lui ; ici les enfants-Jésus sont dehors, dans le givre, à genoux devant un four. La Nativité est retournée comme un gant. Le complément « pleins de givre » garde l'image concrète : ce ne sont pas des figures pieuses, ce sont des corps gelés.
Le dixième tercet revient à l'animalité :
Collant leurs petits museaux roses Au treillage, grognant des choses
« Museaux » et « grognant » font des enfants de jeunes animaux, des chiots ou des porcelets. Le rose du nez rougi par le froid fait image avec une précision presque comique. Ce grognement répond au vieil air du Boulanger, quelques strophes plus haut : des deux côtés du soupirail on n'entend que des sons sourds, mais l'un vient d'un homme repu, les autres de ventres vides. Le « treillage » rappelle aussi qu'une grille sépare les deux mondes. Le vers court, « Entre les trous », réduit le spectacle à ce qu'on peut en voir par les mailles.
Le onzième tercet achève la sacralisation :
Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières Du ciel rouvert,
L'expression « Tout bêtes » est ambiguë : elle peut signifier naïfs, mais elle prolonge aussi l'animalité du tercet précédent. Animaux et dévots en même temps, les enfants prient. Le participe « repliés » dessine une posture d'adoration, le corps penché vers la source de lumière. Le vers court donne la clé : le four est un « ciel rouvert ». Le préfixe « re- » suggère un paradis perdu qui s'entrouvre un instant, puis se refermera quand la fournée sera finie. La métaphore est cruelle : le seul ciel que connaissent ces enfants est le soupirail d'un artisan, et ce ciel-là ne leur donnera rien. Le pain qu'ils adorent ne leur est pas destiné.
Le dernier tercet introduit une conséquence inattendue par la structure « Si fort, qu'ils... ». Les enfants se penchent tellement vers la lumière que leur culotte se déchire, et le poème s'achève sur un tissu qui frissonne au vent d'hiver. La chute est volontairement triviale. Au moment où l'on attendait une élévation, le texte retombe sur un accident vestimentaire, presque une farce. Rimbaud refuse la larme finale des poèmes de bienfaisance : pas de mort de froid, pas de passant charitable, pas de morale. Le vent d'hiver, nommé seulement à la fin, rappelle ce que l'extase avait fait oublier. Le poème commence et finit dans le froid.
Conclusion
« Les Effarés » repose sur une organisation simple, un dehors glacé face à un dedans brûlant, et sur un déplacement audacieux : la scène de charité attendue devient une Nativité renversée, où le pain, le four et le Boulanger prennent la place du divin, tandis que les enfants deviennent à la fois des « Jésus » et de petites bêtes. La strophe courte, avec son vers de quatre syllabes qui retombe à chaque fois, rythme cette alternance d'élan et de chute. Rimbaud parvient ainsi à émouvoir sans attendrir : le grotesque protège le poème de la sensiblerie, et la critique sociale passe par des détails (le sourire gras, le treillage, le pain réservé au médianoche) plutôt que par une protestation déclarée.
Ouverture : on pourra rapprocher ce poème du « Buffet », écrit à la même époque, où un autre intérieur chaud et odorant s'ouvre devant le regard ; mais le meuble livre ses trésors, alors que le soupirail des « Effarés » ne donne que de la lumière.
Bibliographie
- Arthur Rimbaud, Poésies, éd. Louis Forestier, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard ».
- Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, éd. André Guyaux, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ».
- Jean-Luc Steinmetz, Arthur Rimbaud. Une question de présence, Tallandier.
- Victor Hugo, Les Contemplations (pour comparer avec le traitement hugolien de l'enfance pauvre).