Sensation, Rimbaud : analyse linéaire (Cahiers de Douai)

1 954 mots · ≈7 pages · Lycée · Commentaire de texte

Lecture linéaire d'un court poème des Cahiers de Douai — niveau lycée, conçue pour l'épreuve orale — environ 2 000 mots au total.

Introduction

Au printemps 1870, un lycéen de Charleville adresse une lettre à Théodore de Banville, poète reconnu et figure du Parnasse. Il y joint quelques poèmes, se vieillit un peu pour paraître plus sérieux et demande, avec un mélange de timidité et d'aplomb, qu'on lui fasse une place dans la revue où publient les poètes qu'il admire. Ce lycéen s'appelle Arthur Rimbaud ; il a quinze ans. Parmi les vers joints à l'envoi figure une première version du poème qu'on connaît aujourd'hui sous le titre « Sensation ».

Le texte, daté de mars 1870, fait partie des poèmes que Rimbaud recopie à l'automne suivant pour le poète Paul Demeny, à Douai, ensemble qu'on appelle les Cahiers de Douai. C'est l'un des plus brefs du recueil : deux quatrains d'alexandrins à rimes croisées. Il n'y a ni décor détaillé, ni personnage, ni anecdote, seulement un « je » qui imagine une promenade du soir.

Le titre est au singulier, comme s'il ne s'agissait pas d'une collection d'impressions mais d'une seule expérience totale. Et tous les verbes conjugués sont au futur : le poème n'est pas le récit d'une promenade, c'est sa promesse.

Problématique : comment, en huit vers projetés dans l'avenir, Rimbaud fait-il d'une simple marche dans la campagne l'expérience d'une fusion heureuse avec la Nature, qui annonce une nouvelle manière d'être poète ?

Plan détaillé

  1. Vers 1 à 4 — Un corps qui s'avance dans la campagne
    • un départ inscrit dans le futur et le soir d'été ;
    • le toucher en premier : les blés, l'herbe, les pieds ;
    • la tête nue offerte au vent.
  2. Vers 5 et 6 — Faire taire la parole et la pensée
    • une double négation volontaire ;
    • l'amour qui monte : un retournement par « Mais ».
  3. Vers 7 et 8 — L'errance comme bonheur amoureux
    • partir loin, en marge de la société ;
    • la Nature aimée comme une femme.

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I. Vers 1 à 4 : un corps qui s'avance dans la campagne

Un départ au futur

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Le poème commence par un complément de temps, et non par le sujet. Avant même de savoir qui parle, on est plongé dans une atmosphère. Le pluriel « les soirs » indique une habitude rêvée : il ne s'agit pas d'un soir précis mais de tous ceux que l'été pourra offrir. L'adjectif « bleus » appliqué aux soirs est une audace discrète : il désigne la lumière particulière de la fin du jour, quand le ciel n'est plus clair et pas encore noir. Dès le premier hémistiche, la perception visuelle se fait couleur pure, presque picturale.

Le second hémistiche installe le futur, temps du poème entier. « J'irai » n'exprime pas une certitude froide mais un désir qui se formule comme une décision. Le jeune poète se projette ; il écrit en mars un été qui n'est pas encore venu. Le complément « dans les sentiers », au pluriel lui aussi, ouvre plusieurs chemins possibles. Le sentier n'est pas la route : c'est un passage étroit, peu fréquenté, loin des villes.

Le toucher d'abord

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :

Le vers 2 commence par un participe passé, « Picoté », qui place le « je » en position de complément d'agent : ce sont les blés qui agissent sur lui. La sensation est tactile, légèrement piquante, presque une caresse irritante sur les jambes. Les sons [p] et [k] de « Picoté » imitent ces petits contacts répétés. L'infinitif « fouler » prolonge la construction du vers précédent (« j'irai... fouler ») et fait du pas un geste sensuel : on foule l'herbe comme on foule le raisin, avec tout le poids du corps. L'adjectif « menue » souligne la finesse et la fragilité de cette herbe.

Les deux-points en fin de vers annoncent une précision : la marche va produire une sensation que le vers suivant détaille.

Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Le mot « Rêveur », isolé en tête de vers par la virgule, est une apposition qui caractérise le promeneur. Il peut surprendre : comment être à la fois rêveur et attentif à la fraîcheur de l'herbe ? C'est justement la nouveauté du poème. La rêverie, ici, ne détourne pas du réel ; elle naît du contact avec lui. Le verbe « sentirai » donne au titre son écho direct. Le pronom « en » renvoie à l'herbe, et la fraîcheur est perçue par les pieds, partie du corps que la poésie lyrique traditionnelle laisse d'ordinaire de côté. Il faut imaginer le marcheur pieds nus ou presque : la sensation monte du sol.

La tête nue offerte au vent

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Le quatrain s'achève par un mouvement inverse : après les pieds, la tête. Le corps entier est désormais engagé, de bas en haut. Le verbe « laisserai » marque un consentement : le promeneur n'agit plus, il s'abandonne. Le vent ne souffle pas, il « baigne » : la métaphore transforme l'air en eau, comme si le marcheur prenait un bain de fraîcheur. Cette confusion des éléments prépare l'idée de fusion qui dominera la seconde strophe.

L'adjectif « nue », à la rime, a une portée symbolique. Sortir tête nue, au XIXe siècle, c'est sortir sans chapeau, donc hors des convenances bourgeoises. La rime « menue » / « nue » relie l'herbe fine et la tête découverte : tout ce qui touche le promeneur est léger, simple, dépouillé.

Ce premier quatrain forme ainsi une petite phénoménologie de la marche : la vue (le bleu), le toucher (les blés, l'herbe), la température (la fraîcheur), l'air (le vent). Le corps est devenu le lieu même de la poésie.

II. Vers 5 et 6 : faire taire la parole et la pensée

Une double renonciation

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Le vers 5 est construit en deux hémistiches strictement parallèles, deux négations au futur. Le rythme régulier donne au vers la fermeté d'un serment. Les deux verbes niés sont lourds de sens pour un poète. Parler, c'est l'outil même de la poésie ; penser, c'est l'activité que l'école, la morale et la religion valorisent. Le promeneur renonce aux deux.

La gradation est nette : « ne parlerai pas » supprime l'expression ; « ne penserai rien » va plus loin et supprime le contenu même de la conscience. Le pronom « rien » est absolu. Il ne s'agit pas de penser peu, mais de vider l'esprit, pour laisser la place à autre chose. Le paradoxe est savoureux : c'est un poème, fait de mots, qui célèbre le silence.

Ce refus a aussi une dimension de révolte. Le jeune Rimbaud, élève brillant d'un collège de province, couvert de prix en vers latins, rêve ici d'échapper à tout ce qu'on lui a appris. Il ne s'agit pas d'ignorance, mais de désapprentissage.

L'amour qui monte

Mais l'amour infini me montera dans l'âme,

La conjonction « Mais » opère le retournement attendu. Le vide créé au vers précédent ne reste pas vide ; il est rempli. Le sujet grammatical change : ce n'est plus « je » qui agit, c'est « l'amour infini ». Le promeneur devient le lieu où quelque chose se produit, et non plus l'auteur de ses actes. Le pronom « me » le désigne comme destinataire passif de ce don.

Le verbe « montera » est très concret. Il évoque la sève qui monte dans une plante, ou l'ivresse qui monte à la tête. Le mouvement est vertical, et il reprend le trajet du premier quatrain : la fraîcheur venue des pieds, le vent sur la tête, et maintenant l'amour qui s'élève dans l'âme. Le corps a préparé l'élan spirituel.

L'adjectif « infini » reste sans objet. On ne sait pas qui ou quoi est aimé. C'est un amour sans destinataire, un état plus qu'un sentiment, une plénitude qui dépasse toute personne. Le mot « âme », à la rime, ne renvoie pas ici à la religion ; il désigne l'intériorité du promeneur, ouverte par les sens plutôt que par la prière.

III. Vers 7 et 8 : l'errance comme bonheur amoureux

Partir loin, en marge

Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Le vers 7 reprend le verbe du vers 1, « j'irai ». Le poème revient à la marche, mais avec une ampleur nouvelle. La répétition corrective « loin, bien loin » étire la distance, et les virgules rythment le vers comme des pas. Au premier vers, on allait dans les sentiers ; à présent, on va sans limite.

La comparaison avec le « bohémien » a deux sens qui se complètent. Le mot désigne d'abord les nomades, ceux qui vivent sur les routes et que la société sédentaire regarde avec méfiance. Il désigne aussi, depuis le XIXe siècle, les artistes pauvres et libres qui vivent en marge des normes bourgeoises. Le promeneur choisit les deux : l'errance et la vie d'artiste. Il faut noter la diérèse sur « bo-hé-mi-en », nécessaire pour obtenir les douze syllabes ; elle allonge le mot et lui donne une sonorité ample, presque chantée.

On reconnaît là un motif que Rimbaud développera dans d'autres poèmes du même recueil, où le jeune vagabond marche sur les routes, les poches vides, heureux de sa liberté.

La Nature aimée comme une femme

Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Le dernier vers commence par un complément de lieu qui reprend la construction du premier vers (« Par les soirs », « Par la Nature »). Le poème se referme ainsi sur lui-même. Mais le mot « Nature » porte une majuscule : il ne désigne plus un simple paysage, il devient une figure, presque une divinité, une personne.

Le tiret marque une pause, un suspens, comme si le poète cherchait la comparaison juste avant de la livrer. L'adjectif « heureux », placé juste après, est le seul mot du poème qui nomme directement un sentiment de bonheur. La comparaison finale, « comme avec une femme », révèle enfin la nature de cet « amour infini » : il est sensuel. La marche dans la campagne est vécue comme une étreinte. Les picotements, la fraîcheur, le vent qui baigne la tête prennent après coup une valeur amoureuse.

Il y a quelque chose de touchant dans cette comparaison écrite par un garçon de quinze ans : l'amour d'une femme y reste lui-même une image rêvée, une référence imaginée plus que vécue. Les deux termes de la comparaison sont aussi lointains l'un que l'autre ; tous deux appartiennent au futur.

Conclusion

« Sensation » tient en huit vers une véritable poétique. Le premier quatrain fait du corps l'instrument de la connaissance ; le second fait taire la parole et la pensée pour laisser monter un amour sans objet, puis lance le poète sur les routes, uni à la Nature comme à une amante. Le futur, constant, donne au poème la valeur d'un programme : c'est une vie à venir que le jeune Rimbaud se promet.

Le texte montre déjà ce qui fera l'originalité de son auteur : le refus des conventions, la confiance dans les sens, le goût de la fugue. Mais la forme reste sage, deux quatrains réguliers aux rimes croisées, à la manière des poètes qu'il admire alors. L'audace est dans le regard plus que dans le vers.

On pourra comparer « Sensation » avec « Ma Bohème », sonnet du même ensemble où la promesse est devenue souvenir : le poète y raconte au passé ses fugues sous les étoiles. On peut aussi ouvrir vers les promeneurs solitaires de la tradition, de Rousseau aux poètes romantiques, chez qui la marche dans la nature favorise la rêverie ; Rimbaud s'en distingue en mettant le corps, plus que l'âme méditative, au premier plan.

À retenir pour l'entretien

  • Pourquoi tout le poème est-il au futur ? Parce qu'il exprime un désir et un projet de vie plutôt qu'un souvenir ; il ouvre un avenir de liberté.
  • Que signifie le refus de parler et de penser ? Il ne s'agit pas d'ignorance mais d'une disponibilité totale aux sensations, d'où naît la plénitude.
  • Comment comprendre la comparaison finale ? Elle révèle la dimension sensuelle de la fusion avec la Nature et donne son sens au titre.

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Poésies (Cahiers de Douai), Gallimard, collection « Poésie/Gallimard ».
  • Biographie de référence : Arthur Rimbaud. Une question de présence, par Jean-Luc Steinmetz.
  • Essai d'un poète sur un poète : Rimbaud par lui-même, d'Yves Bonnefoy (Seuil).