Analyse linéaire d'un sonnet — Lycée, épreuve orale de français — environ 1 700 mots.
Présentation
Le titre promet un chef-d'œuvre. « Anadyomène », mot grec, signifie « celle qui surgit des eaux » : c'est l'épithète de Vénus, la déesse de l'amour et de la beauté, née de l'écume de la mer. Le sujet a inspiré peintres et poètes depuis l'Antiquité ; on pense au tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus, où la déesse nue se dresse sur une coquille. Au XIXe siècle encore, les poètes parnassiens célèbrent volontiers ces figures mythologiques dans des vers polis comme des marbres.
En 1870, Arthur Rimbaud a quinze ans. Il compose ce sonnet, qui figure dans les poèmes recopiés pour Paul Demeny à l'automne et réunis sous le nom de Cahier de Douai. Le jeune poète, qui admire encore les Parnassiens tout en voulant s'en affranchir, prend le mythe à rebours. Sa Vénus est une femme vieillissante qui émerge lentement d'une baignoire usée ; le poème la décrit de la tête aux reins, selon l'ordre du blason, mais pour en montrer chaque défaut, jusqu'à une chute obscène.
Le sonnet, en alexandrins, adopte une forme régulière en apparence, celle-là même que les Parnassiens vénéraient ; mais la syntaxe déborde les strophes, les enjambements se multiplient et le dernier vers ménage une surprise brutale.
Le lecteur qui attendait une célébration de la beauté découvre donc un portrait-charge.
Problématique : comment Rimbaud, en parodiant le mythe de Vénus et la tradition du blason, fait-il de la laideur une arme contre l'idéal poétique de son temps ?
Plan détaillé
- Premier quatrain (v. 1-4) : une naissance grotesque
- un décor funèbre et dérisoire ;
- une émergence sans grâce.
- Second quatrain (v. 5-8) : un blason inversé
- l'inventaire du corps par la répétition de « Puis » ;
- un corps lourd et difforme.
- Tercets (v. 9-14) : de l'examen clinique à la chute obscène
- l'odeur et le regard à la loupe ;
- l'inscription « Clara Venus » ;
- l'oxymore final.
Il reste 1 257 mots (≈4 pages) de ce document
Accès illimité à 2 380 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
Analyse linéaire
Vers 1 à 4 : une naissance grotesque
Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés
Le poème s'ouvre sur une comparaison inattendue. Là où le mythe fait surgir la déesse de la mer et de l'écume, Rimbaud place un « cercueil ». La naissance est remplacée par une image de mort : dès le premier mot fort, le texte annonce un renversement. Les précisions matérielles, « vert » et « en fer blanc », achèvent de dégrader le décor : le fer-blanc est un métal bon marché, la couleur verte suggère l'oxydation ou la moisissure. Le décor marin et lumineux devient un objet domestique pauvre.
L'enjambement « une tête / De femme » produit un effet de dévoilement progressif : le lecteur ne découvre d'abord qu'une « tête », comme un objet isolé, avant de comprendre qu'il s'agit d'une femme. Les « cheveux bruns fortement pommadés » s'opposent à la chevelure blonde et libre de la Vénus traditionnelle. La pommade signale l'artifice, l'effort pour plaire, et l'adverbe « fortement » insiste sur l'excès. On sent déjà l'odeur, la graisse, la vulgarité.
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Le complément « D'une vieille baignoire » éclaire enfin la comparaison du premier vers : le « cercueil » était une baignoire. L'adjectif « vieille » qualifie l'objet, mais rejaillit sur la femme. Le verbe « émerge » est le seul qui rappelle le mythe, puisqu'il traduit exactement l'idée d'« anadyomène » ; mais il est retardé par l'inversion et alourdi par les adjectifs « lente et bête ». Au lieu de l'apparition éblouissante d'une déesse, on assiste à une sortie laborieuse d'animal. La rime « tête / bête » le souligne cruellement.
Le vers 4 reste volontairement flou. Les « déficits », terme comptable inattendu, désignent sans doute les manques du visage ou de la chevelure (trous, rides, calvitie ?), et le participe « mal ravaudés » les montre grossièrement réparés, comme un vêtement usé que l'on reprise. La femme est décrite comme un objet abîmé. L'euphémisme « assez mal » relève d'une ironie froide : le poète affecte la neutralité de l'observateur.
Vers 5 à 8 : un blason à l'envers
Le second quatrain poursuit la description du haut vers le bas, à la manière du blason, ce genre poétique de la Renaissance qui célébrait une à une les parties du corps féminin. Mais ici chaque partie est enlaidie.
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
L'adverbe « Puis » ouvre un inventaire méthodique, presque médical. Le « col », mot noble, est aussitôt rabaissé par les adjectifs « gras et gris », reliés par l'allitération en [g] qui produit un son rugueux. Les « larges omoplates » contredisent l'idéal de délicatesse féminine, et le rejet de « Qui saillent » met en relief ces os qui pointent. Le « dos court qui rentre et qui ressort » est décrit par des verbes de mouvement qui suggèrent des bourrelets, une silhouette difforme. Le rythme haché, découpé par les points-virgules, imite la progression du regard qui s'arrête sur chaque défaut.
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ; La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L'anaphore de « Puis » relance l'énumération. L'expression « prendre l'essor » est ironique : elle évoque l'envol d'un oiseau, la légèreté, appliquée à des « rondeurs » massives qui débordent. Les verbes de modalisation « semblent » et « paraît » donnent l'impression d'un observateur attentif, qui juge sur l'apparence. Le vers 8 est d'une crudité nouvelle : la « graisse » est nommée sans détour, et la comparaison avec des « feuilles plates » fait songer à une matière feuilletée, comme une pâte. La chair n'a plus rien de vivant ni de désirable.
On remarque que les rimes embrassées du quatrain (« omoplates / plates », « ressort / essor ») enferment ce corps dans un réseau sonore pauvre, presque répétitif. Le sonnet, forme noble par excellence, est mis au service d'un portrait dégradant.
Vers 9 à 14 : de la loupe à la chute
L'odeur et l'examen
L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Horrible étrangement ;
Le premier tercet change de registre sensoriel. Après la vue, voici l'odorat et même le goût, avec une synesthésie curieuse : le corps « sent un goût ». La description se fait plus intime, plus répugnante. L'« échine », mot qui s'emploie plutôt pour les animaux, poursuit l'animalisation commencée au vers 3. L'expression « le tout » réduit la femme à un ensemble indistinct, un paquet de chair.
L'enjambement sur « Horrible » met l'adjectif en valeur en tête du vers 10 ; l'adverbe « étrangement », placé après lui, introduit une nuance inattendue. L'horreur intrigue l'observateur plus qu'elle ne le repousse : il y a là une curiosité presque scientifique, qui annonce la loupe.
on remarque surtout Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
Le pronom indéfini « on » associe le lecteur au regard du poète. Le terme « singularités » est un euphémisme : il désigne des détails bizarres ou des marques qu'on n'ose pas nommer, peut-être des boutons ou des cicatrices. La « loupe » fait du poète un naturaliste qui examine un spécimen. Les points de suspension créent une attente et préparent la révélation des derniers vers.
L'inscription et la chute
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Le dernier tercet s'ouvre sur une inscription. L'expression latine « Clara Venus », qu'on peut traduire par « illustre Vénus » ou « Vénus éclatante », est gravée sur le corps comme un tatouage. On a souvent supposé qu'il s'agit d'une prostituée, dont le corps porte la marque d'un métier. Le nom de la déesse apparaît enfin, mais à l'endroit le plus trivial, et sous une forme ironique : la seule beauté de cette femme est un mot écrit sur sa peau. Le latin, langue savante, contraste avec la vulgarité du lieu.
— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
Le tiret isole les deux derniers vers comme une chute de sonnet. Le corps entier se met en mouvement : « remue », « tend ». Le mot « croupe », qui désigne l'arrière-train d'un cheval, achève l'animalisation. La rime « loupe / croupe » rapproche ironiquement l'instrument du savant et la partie du corps la plus basse.
Le dernier vers concentre toute la provocation. L'oxymore « Belle hideusement » condense la démarche du poème : il ne s'agit pas seulement de montrer la laideur, mais d'en faire une forme paradoxale de beauté poétique. L'ulcère, placé à l'endroit le plus obscène, constitue la pointe finale, d'autant plus violente qu'elle rime avec « Venus ». Cette rime fait se toucher le nom de la déesse et le mot le plus cru du poème : c'est le renversement complet du mythe.
Pour conclure
« Vénus Anadyomène » est une parodie féroce. Rimbaud reprend un sujet noble, une forme prestigieuse, le sonnet, et un ordre descriptif hérité du blason, pour les retourner terme à terme : la mer devient baignoire, la naissance devient sortie d'un cercueil, la beauté devient graisse et ulcère. Les procédés de la description réaliste (vocabulaire précis, détails crus, regard clinique) servent une intention satirique.
Ce sonnet vise d'abord l'idéal parnassien d'une beauté figée et éternelle ; il affirme le droit du poète à dire le corps réel, usé, dégradé. Mais l'oxymore final suggère davantage qu'une simple moquerie : la laideur, travaillée par les vers, devient matière poétique. En ouverture, on peut le comparer à « Une charogne » de Baudelaire, où la décomposition devient objet d'art, ou au « Mal » et au « Dormeur du val », où le jeune Rimbaud détourne déjà les attentes du lecteur jusqu'à la chute.
Questions possibles
- En quoi ce sonnet est-il une parodie ? Appuyez-vous sur le titre et le premier quatrain.
- Montrez que la description suit l'ordre du blason. Dans quel but ?
- Quels procédés rendent ce corps repoussant ?
- Commentez le dernier vers et la rime finale.
Bibliographie
- Arthur Rimbaud, Poésies, édition de Louis Forestier, Gallimard, « Poésie/Gallimard ».
- Steve Murphy, Rimbaud et la ménagerie impériale.
- Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil.