Le Forgeron de Rimbaud : analyse du poème par mouvements (Cahiers de Douai)

1 557 mots · ≈5 pages · Lycée · Commentaire de texte

Commentaire d'un long poème des Cahiers de Douai — niveau lycée — analyse par mouvements — environ 1 900 mots.

Introduction

Dans un procès, il arrive que l'accusé garde le silence du début à la fin. Le Forgeron met en scène une situation de ce genre, à l'envers : c'est le roi, Louis XVI, qui se tait, et c'est un artisan qui parle, longtemps, presque sans rencontrer d'objection. Pendant presque tout le poème, le monarque ne fait qu'écouter, pâlir, transpirer. Cette distribution de la parole est déjà une révolution.

Le poème appartient à l'ensemble que Rimbaud recopie à l'automne 1870 pour Paul Demeny, et qu'on appelle les Cahiers de Douai. Il a été écrit peu avant, alors que le jeune poète, lycéen de Charleville, se passionne pour la Révolution française et déteste le Second Empire. C'est l'un des textes les plus longs du recueil : une suite d'alexandrins à rimes plates, ce qui le rapproche du récit épique plus que du poème lyrique. Une indication placée en tête situe la scène au palais des Tuileries, vers le 10 août 1792, c'est-à-dire au moment où la monarchie va tomber.

Rimbaud y imite visiblement Hugo et l'historien Michelet, mais avec une violence propre. Le forgeron n'est pas seulement un témoin : il parle au nom du peuple, raconte son passé, annonce son avenir.

Problématique : comment Rimbaud transforme-t-il une scène historique en tribune où la parole ouvrière renverse le rapport de force entre le peuple et le roi ?

Plan détaillé

  1. Premier mouvement : l'entrée d'un géant
    • un portrait épique du forgeron ;
    • un roi déjà diminué.
  2. Deuxième mouvement : le réquisitoire contre l'Ancien Régime
    • la mémoire de la misère paysanne ;
    • la Bastille, moment du réveil.
  3. Troisième mouvement : le peuple au travail et l'avenir
    • la fierté des ouvriers ;
    • la promesse d'un monde de savoir.
  4. Quatrième mouvement : la foule et le geste final
    • les faubourgs aux fenêtres ;
    • le bonnet rouge, signe de la souveraineté nouvelle.

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Premier mouvement : l'entrée d'un géant

Un portrait épique du forgeron

Le poème s'ouvre sur l'image d'un homme appuyé sur son outil :

Le bras sur un marteau gigantesque

Avant même qu'il parle, le forgeron est défini par son instrument de travail, démesuré. L'adjectif « gigantesque » appartient au registre épique : il fait de l'artisan une sorte de héros mythologique. Le forgeron évoque Vulcain, dieu du feu et des métaux, mais un Vulcain descendu dans la rue.

La description insiste sur le corps : un front large, un rire sonore, une taille qui écrase. Rimbaud accumule les termes de grandeur et de force. La comparaison avec des matières dures, le métal, le bronze, achève de faire du personnage une statue vivante. Ce gigantisme n'est pas décoratif : il traduit dans le corps d'un seul homme la puissance d'un peuple entier.

Un roi déjà diminué

En face, Louis XVI est présenté sans grandeur. Rimbaud insiste sur son embonpoint et sur sa peur ; il est pâle, il suffoque, il ne trouve rien à dire. Le contraste entre les deux corps traduit le renversement politique : celui qui porte la couronne n'a plus de puissance réelle, celui qui porte le tablier de cuir l'a désormais.

L'ironie apparaît dans l'usage du titre « Sire ». Le forgeron l'emploie, mais comme une politesse moqueuse : le mot sonne creux face à ce qu'il raconte. La parole de l'ouvrier commence dans un cadre de cour, au palais, mais elle en fait éclater les codes.

Deuxième mouvement : le réquisitoire contre l'Ancien Régime

La mémoire de la misère paysanne

Le forgeron se met à raconter. Il évoque le temps où les paysans travaillaient la terre pour d'autres : le seigneur, le clergé, le roi. Il décrit les labours épuisants, les récoltes prises, les impôts, les charges imposées à ceux qui produisent tout. Les enfants mouraient, les femmes vieillissaient vite ; le peuple vivait courbé.

Rimbaud utilise ici l'énumération et l'anaphore pour faire entendre la longueur de cette souffrance. Le rythme devient martelé, comme si le forgeron frappait chaque vers sur son enclume. Le vocabulaire est concret, parfois brutal : bêtes de somme, sueur, faim. La voix poétique refuse les abstractions et préfère l'image du corps usé.

Ce récit n'est pas seulement historique. Il vise aussi, implicitement, le présent de Rimbaud. Sous le Second Empire, les campagnes et les faubourgs connaissent encore la misère ; le jeune poète projette sur 1792 sa colère contre son propre temps.

La Bastille, moment du réveil

Puis vient la rupture : la prise de la Bastille. Le forgeron la décrit comme un éveil collectif. Le peuple, longtemps courbé, se redresse et découvre sa force. Les images changent : à la nuit succède la lumière, à la soumission la marche. La forteresse tombée devient le symbole de toutes les prisons ouvertes.

Ce passage est construit sur une opposition entre un « avant » et un « maintenant ». Le temps verbal glisse du passé de la misère au présent de l'action. Le forgeron ne raconte plus, il témoigne de ce qu'il a vécu et de ce qu'il vit.

Troisième mouvement : le peuple au travail et l'avenir

La fierté des ouvriers

Le forgeron revendique alors une identité. Il ne se présente plus comme une victime mais comme un travailleur conscient de sa valeur. Le mot « Ouvriers », mis en relief par la majuscule et la répétition, devient un titre de noblesse. Le peuple n'est plus défini par ce qu'il subit mais par ce qu'il fait : forger, bâtir, produire.

Cette fierté prend la forme d'une déclaration adressée au roi. Le pronom « nous » remplace le « je » : l'artisan parle au nom de tous. La parole poétique se fait collective, presque politique au sens propre, puisqu'elle annonce une souveraineté nouvelle.

La promesse d'un monde de savoir

Le passage le plus surprenant est sans doute celui où le forgeron rêve d'un avenir de science. Le peuple ne veut pas seulement du pain : il veut comprendre le monde, découvrir les lois de la nature, maîtriser le feu et la matière. Cette vision héritée des Lumières et des espoirs du XIXe siècle fait du travail un chemin vers la connaissance.

On reconnaît là une idée chère au jeune Rimbaud : la poésie et la science doivent ouvrir à l'humanité un avenir plus grand. L'ouvrier est ici une figure du progrès, et presque une figure du poète, puisqu'il transforme la matière comme le poète transforme la langue.

Quatrième mouvement : la foule et le geste final

Les faubourgs aux fenêtres

Le forgeron désigne au roi la foule qui gronde au-dehors. Il en fait un portrait sans complaisance : des hommes et des femmes en haillons, des visages durcis, une masse menaçante. Il reprend même, pour la défier, le mot méprisant que les puissants emploient pour la désigner, « la Crapule ». Le retournement est saisissant : ce que la cour méprise devient la force qui fait l'histoire.

La description joue sur les sons et les mouvements : grondement, houle, cris. La foule est comparée aux éléments naturels, mer ou tempête. Ces images, qui rappellent Hugo, donnent à la Révolution la force d'un phénomène que nul ne peut arrêter.

Le bonnet rouge, signe de la souveraineté nouvelle

Le poème se termine par un geste plutôt que par un discours. Le forgeron, après avoir parlé, jette au roi le bonnet rouge, symbole des révolutionnaires, comme on lance un défi. Le roi n'a plus de réponse. Ce geste résume tout le poème : la souveraineté passe du monarque au peuple, et la parole se change en acte.

La brièveté de cette fin contraste avec la longueur du discours. Rimbaud laisse au lecteur le soin d'imaginer la suite, qu'il connaît : la chute de la monarchie quelques jours plus tard.

Bilan : un poème de 1870 habillé en 1792

Il faut lire Le Forgeron avec deux dates en tête. La première est celle de la scène, l'été 1792, quand la royauté vit ses derniers jours. La seconde est celle de l'écriture, 1870, quand un adolescent de province rêve d'une République que l'Empire empêche encore. Le passé révolutionnaire sert de masque transparent : en accusant Louis XVI, Rimbaud vise un autre souverain, plus proche de lui.

Le choix de la forme confirme ce projet. Les rimes plates, qui enchaînent les vers deux à deux sans pause, donnent au discours l'allure d'un flot continu ; le lecteur, comme le roi, ne peut pas reprendre son souffle. Les enjambements nombreux bousculent l'alexandrin, comme la foule bouscule l'ordre du palais. Le vers classique est conservé, mais il est mis au service d'une parole qui n'a rien de courtois.

Enfin, on mesure ici l'écart avec les poèmes brefs du même recueil. Dans « Sensation » ou « Ma Bohème », le « je » est un adolescent qui marche seul. Dans Le Forgeron, il s'efface derrière une voix collective. Rimbaud essaie, très jeune, deux façons d'être poète : chanter sa propre liberté, ou prêter sa langue à ceux qu'on n'écoute pas.

Conclusion

Le Forgeron est un poème de jeunesse, parfois emphatique, souvent marqué par ses modèles. Mais il montre déjà chez Rimbaud une capacité à faire entendre une voix populaire avec une énergie rare. En donnant la parole à un ouvrier et en réduisant le roi au silence, le poète accomplit dans la forme même la révolution qu'il raconte.

On peut rapprocher ce texte d'autres poèmes des Cahiers de Douai qui dénoncent le pouvoir, comme « Le Mal » ou « Le Dormeur du val », ou du « Souvenir de la nuit du 4 » de Hugo, qui donne lui aussi la parole aux victimes de l'histoire.

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Poésies, dans ses œuvres complètes.
  • Jules Michelet, Histoire de la Révolution française.
  • Victor Hugo, La Légende des siècles.
  • Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même.