Analyse linéaire d'un poème du Cahier de Douai — Lycée, oral du bac de français — environ 1 950 mots.
Introduction
Rimbaud n'a pas encore seize ans lorsqu'il écrit « Roman », daté de la fin du mois de septembre 1870. Le poème appartient au groupe de textes que le jeune homme, en fugue, recopie pour Paul Demeny lors de son séjour à Douai, et que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de Cahier de Douai. Avant de devenir le poète des Illuminations, Rimbaud y explore les formes héritées du Parnasse et du romantisme, souvent pour en rire.
Le titre est double. Un « roman », c'est d'abord une histoire sentimentale, avec rencontre, passion et dénouement ; c'est aussi, dans la langue courante, une illusion, une chimère qu'on se raconte. Le poème joue sur les deux sens : il raconte un petit roman d'amour adolescent tout en dénonçant le romanesque qui le nourrit. Sa forme le confirme : huit quatrains d'alexandrins à rimes croisées, regroupés en quatre parties numérotées, comme les chapitres d'un récit miniature. Le premier vers, devenu proverbial, revient à la fin sous une forme légèrement modifiée et encadre l'ensemble.
Problématique : comment Rimbaud fait-il du récit d'un premier amour à la fois une célébration de l'ivresse adolescente et une parodie ironique des clichés romanesques ?
Nous suivrons les quatre parties du poème, qui forment autant de mouvements : la fuite vers la promenade un soir de juin (I), l'ivresse de la nuit (II), la rencontre de la jeune fille (III), puis l'amour, la déception et le retour au point de départ (IV).
Plan détaillé
- Partie I (v. 1-8) : l'évasion d'un soir d'été
- une maxime d'ouverture ;
- quitter les cafés pour les tilleuls ;
- une nature sensuelle et toute proche de la ville.
- Partie II (v. 9-16) : l'ivresse de la nuit de juin
- un ciel en miniature ;
- la sève et le champagne ;
- le baiser rêvé.
- Partie III (v. 17-24) : la rencontre
- le cœur qui « Robinsonne » ;
- une demoiselle sous surveillance ;
- les cavatines qui meurent.
- Partie IV (v. 25-32) : l'amour, le désenchantement, la boucle
- la répétition de « Vous êtes amoureux » ;
- la lettre de l'adorée ;
- le retour aux cafés et le refrain final.
Il reste 1 622 mots (≈5 pages) de ce document
Accès illimité à 2 657 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
Partie I : l'évasion d'un soir d'été
Une maxime d'ouverture
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
Le poème commence par une vérité générale au présent de vérité générale. Le pronom indéfini « On » englobe tous les adolescents et donne au vers l'allure d'un proverbe. L'âge annoncé est significatif : Rimbaud, qui a quinze ans, se vieillit de deux ans, comme pour entrer dans la catégorie des jeunes gens à qui la liberté et l'amour sont permis. La négation « n'est pas sérieux » n'est pas un reproche : elle sonne comme une revendication joyeuse.
Quitter les cafés pour les tilleuls
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
Le tiret introduit le récit. L'indéfini « Un beau soir » est la formule des contes et des romans. L'interjection « foin de », expression familière et un peu archaïque de rejet, balaie le décor de la vie bourgeoise de province : la bière, la boisson sucrée, le bruit et la lumière artificielle des cafés. Les adjectifs « tapageurs » et « éclatants » associent ces lieux au vacarme et à l'éblouissement factice. Le jeune homme choisit une autre lumière et un autre décor : on part sous les tilleuls verts de la promenade.
Une nature sensuelle et toute proche de la ville
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
Le second quatrain est entièrement sensoriel. La répétition de l'adjectif « bon » (« sentent bon », « bons soirs ») a une simplicité volontairement enfantine, presque maladroite, qui traduit un bien-être immédiat. L'odorat domine, puis le toucher avec la douceur de l'air qui fait fermer la paupière. Les sens sont si sollicités que la vue elle-même se ferme. Pourtant, la nature n'est pas un paradis isolé : une incise entre tirets rappelle que la ville n'est pas loin, et le vent mêle des parfums de vigne et des parfums de bière. Ce parallélisme est savoureux : la vigne évoque la nature et l'ivresse poétique, la bière rappelle le café qu'on vient de fuir. Rimbaud ne laisse pas son évasion devenir tout à fait idyllique ; l'ironie perce déjà. Les points de suspension finaux prolongent la rêverie et ouvrent la partie suivante.
Partie II : l'ivresse de la nuit de juin
Un ciel en miniature
— Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Le présentatif « Voilà que » marque un événement, une apparition. Mais ce qui apparaît est minuscule : le ciel n'est qu'un « tout petit chiffon ». La métaphore textile, très concrète, rabaisse l'immensité céleste au rang d'un bout d'étoffe. La répétition de l'adjectif « petit » (« tout petit », « petite branche », puis plus loin « petite et toute blanche ») installe un univers en réduction, à la mesure du regard adolescent. L'étoile qui pique ce chiffon est qualifiée de « mauvaise », adjectif étonnant qui peut évoquer une étoile chétive ou annoncer, comme dans l'expression « être né sous une mauvaise étoile », l'échec amoureux à venir. Le ciel lui-même semble frissonner, comme le jeune homme.
La sève et le champagne
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser. La sève est du champagne et vous monte à la tête...
Le quatrain suivant change de rythme. Les deux phrases nominales exclamatives, très brèves, juxtaposent la saison et l'âge comme deux causes d'une même ivresse. Le verbe « griser » est développé par une métaphore audacieuse : la sève des arbres devient du champagne. La nature remplace les boissons du café par une boisson plus précieuse et plus enivrante. On observe le glissement du pronom « on » au pronom « vous » : le lecteur est pris à partie, entraîné dans l'expérience.
Le baiser rêvé
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser Qui palpite là, comme une petite bête...
Le verbe « divaguer » signifie errer au hasard, mais aussi déraisonner : l'esprit vagabonde comme le corps. Le baiser n'est pas donné par quelqu'un ; il est seulement ressenti, imaginé, sans partenaire. L'enjambement entre les deux vers fait palpiter la phrase elle-même. La comparaison finale, « comme une petite bête », est à la fois tendre et comique : elle animalise le désir, le rend vivant, frémissant, un peu ridicule aussi. Rimbaud évite ainsi le lyrisme solennel : le premier désir amoureux est vu avec une ironie affectueuse.
Partie III : la rencontre
Le cœur qui « Robinsonne »
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
Le premier vers de la troisième partie contient un néologisme célèbre : à partir du nom de Robinson Crusoé, Rimbaud forge le verbe « robinsonner », qui suggère l'aventure, l'exploration solitaire, le voyage imaginaire. Le cœur « fou » voyage à travers les romans, c'est-à-dire à travers les histoires qu'il a lues. Le vers dévoile la source de cet amour : il naît des livres avant de naître d'une rencontre.
Une demoiselle sous surveillance
Le tiret annonce l'événement attendu : dans la clarté d'un pâle réverbère passe une demoiselle aux petits airs charmants. Le décor n'est plus la nature, mais la ville éclairée au gaz ; la lumière n'est plus celle des étoiles, mais celle d'un lampadaire « pâle ». La jeune fille est décrite de manière vague, par ses « petits airs », encore cet adjectif qui miniaturise tout. Surtout, elle n'est pas seule : elle marche sous l'ombre du faux col effrayant de son père. La synecdoque du faux col, accessoire typique du bourgeois guindé, réduit le père à un vêtement rigide, et l'adjectif « effrayant » rend la scène comique. L'ordre familial et bourgeois surveille la romance.
Les cavatines qui meurent
Et, comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines,
La jeune fille juge le garçon, et ce jugement est cruel : l'adverbe « immensément », très long, étire le mot « naïf » et le rend presque risible. Le détail des « petites bottines » qui trottent donne à la scène une vivacité légère ; la demoiselle est mobile, insaisissable. Elle se retourne d'un mouvement vif, et le quatrain s'achève sur une chute :
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
La cavatine est un air d'opéra, une courte mélodie chantée. Le jeune homme voulait chanter son amour comme un héros d'opéra ; les mots meurent sur ses lèvres. Le registre héroï-comique est évident : le grand amour lyrique tourne court devant un simple regard de jeune fille.
Partie IV : l'amour, le désenchantement, la boucle
La répétition de « Vous êtes amoureux »
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août. Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
La dernière partie s'ouvre sur une anaphore. La phrase simple et brève, répétée deux fois, a quelque chose de mécanique, comme un constat clinique ou un diagnostic. L'expression « Loué jusqu'au mois d'août » est étrange : on peut y voir l'image d'un cœur loué comme un logement, pour une saison seulement, ce qui annonce le caractère éphémère de cette passion. La majuscule de « La » transforme la jeune fille en divinité, selon un procédé de la poésie amoureuse ; mais cette divinité rit des sonnets qu'on lui adresse. Le poète moque ainsi la poésie sentimentale, y compris la sienne. Les amis s'en vont, et le garçon est déclaré « mauvais goût » : l'emploi familier de l'expression comme attribut prend un ton de jugement mondain. L'amoureux est ridicule aux yeux de tous.
La lettre de l'adorée
Le quatrain se clôt sur un rebondissement : l'adorée, un soir, a daigné écrire. Le verbe « daigner » dit la condescendance de la jeune fille ; le nom « l'adorée » emprunte le vocabulaire religieux de la passion romantique. Le lecteur ignore cependant ce que contient la lettre, et ce silence est significatif : Rimbaud ne s'intéresse pas au contenu de l'histoire, mais à la manière dont elle se termine.
Le retour aux cafés et le refrain final
— Ce soir-là,... — vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade...
Le dernier quatrain renverse le premier. Le jeune homme, qui avait fui les cafés « éclatants », y retourne ; il commande les bocks et la limonade qu'il avait rejetés avec mépris. Le choix du « ou » à la place du « et » du deuxième vers est un détail discret mais révélateur : l'enthousiasme du rejet a laissé place à une banale commande. L'aventure n'a rien changé.
— On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Le refrain revient, mais il n'est plus clos par un point : il est prolongé par une subordonnée coordonnée qui ramène les tilleuls verts du début. La structure circulaire du poème est complète. Le sens du vers a cependant évolué. Au début, il annonçait une liberté joyeuse ; à la fin, il sonne comme une explication indulgente et amusée. Les tilleuls verts semblent responsables de tout : ce n'est pas l'amour qui a enivré le jeune homme, mais la saison, l'odeur des arbres, l'âge. Le roman d'amour n'était qu'un roman au sens d'illusion.
Conclusion
« Roman » raconte en huit quatrains une histoire complète, de l'évasion à la désillusion, en épousant la structure d'un récit en chapitres. Mais Rimbaud y mêle constamment deux tonalités. D'un côté, il célèbre avec une sensualité éclatante l'ivresse d'une nuit de juin, les parfums, la sève, le baiser rêvé. De l'autre, il regarde son personnage avec une ironie amusée : diminutifs, détails triviaux, chutes héroï-comiques, structure circulaire qui ramène tout au point de départ. Le titre réunit ces deux faces : le poème est un roman d'amour et la critique des romans qui fabriquent les amours.
On peut rapprocher ce texte de « Première soirée » ou de « Ma Bohème », autres poèmes du Cahier de Douai où l'adolescent conjugue désir, liberté et autodérision. On peut aussi y voir un premier signe de la rupture que Rimbaud opérera bientôt avec la poésie sentimentale, lui qui réclamera, quelques mois plus tard, une poésie entièrement nouvelle.
Questions possibles à l'entretien
- Pourquoi le titre « Roman » est-il ambigu ?
- Comment l'ironie se manifeste-t-elle dans la troisième partie ?
- Quel effet produit la reprise du premier vers à la fin du poème ?
- Ce poème est-il un poème d'amour ?
Bibliographie
- Arthur Rimbaud, Poésies, édition de poche au choix (Poésie/Gallimard, Le Livre de Poche, GF Flammarion).
- Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même.
- Jean-Luc Steinmetz, Arthur Rimbaud. Une question de présence.