Analyse linéaire de poésie — Lycée, préparation à l'oral du bac de français — environ 1 800 mots.
Introduction
En octobre 1870, Arthur Rimbaud, seize ans, quitte de nouveau Charleville sans prévenir sa mère. Il marche vers la Belgique, passe par Charleroi, puis rejoint Douai, où il recopie pour son ami Paul Demeny les poèmes qui forment le Cahier de Douai. Plusieurs de ces textes, dits « poèmes de la route », racontent ces fugues : « Ma Bohème », « La Maline » et « Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir ».
Ce sonnet en alexandrins raconte une halte dans une auberge de Charleroi. Le jeune voyageur, épuisé par des jours de marche, commande à manger et se laisse servir par une jeune femme joyeuse. Le titre est précis comme une indication de lieu et d'heure : il ancre le poème dans le réel et le quotidien. Le sujet surprend dans une forme aussi noble que le sonnet : Rimbaud y célèbre des tartines de beurre et du jambon. Le poème relève pourtant bien du registre lyrique, puisqu'il exprime un bonheur intime, éprouvé par tous les sens. Le contraste entre la noblesse de la forme et la simplicité du contenu est l'une des clés de l'explication : il traduit la volonté d'un jeune poète de bousculer les hiérarchies poétiques.
Projet de lecture : comment Rimbaud fait-il d'une scène banale de cabaret un moment de plénitude sensuelle et une affirmation de liberté ?
Plan détaillé (mouvements du texte)
- Premier quatrain (v. 1-4) : l'arrivée du marcheur fatigué — la fatigue de la route et l'entrée dans le lieu d'accueil.
- Second quatrain et vers 9 (v. 5-9) : le bien-être du repos et l'apparition de la servante — détente du corps, regard amusé sur le décor, figure féminine vivante.
- Les tercets (v. 10-14) : le festin des sens — une description gourmande et colorée qui culmine dans une image de lumière.
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Premier mouvement (v. 1-4) : l'arrivée du marcheur fatigué
Le sonnet s'ouvre sur un complément de temps qui pèse tout le poids de la route :
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Le plus-que-parfait « j'avais déchiré » exprime une action accomplie et durable : les bottines sont en lambeaux depuis longtemps. La précision « huit jours » donne au récit l'allure d'un carnet de voyage. Les « bottines », chaussures citadines et peu faites pour la marche, rappellent que le fugueur est un adolescent mal équipé, parti sur un coup de tête. Les sonorités dentales en [d] et [t] (« Depuis », « déchiré », « bottines ») donnent au vers une dureté qui fait sentir l'effort.
L'enjambement sur le vers suivant précise la cause :
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
Le complément « Aux cailloux des chemins », rejeté en tête de vers, matérialise l'obstacle physique de la route. Puis une phrase très courte, « J'entrais à Charleroi », marque le changement de lieu. Là où l'on attendrait un passé simple, l'imparfait ralentit l'action et la présente comme en train de se dérouler : on accompagne le voyageur pas à pas. Le nom de la ville, réel, renforce l'effet autobiographique.
Le vers 3, introduit par un tiret, nomme le lieu du titre :
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Le tiret marque une rupture, comme dans un récit oral. Les deux-points enchaînent immédiatement l'entrée et la commande : le voyageur a faim et ne perd pas de temps. Le passage au passé simple, « je demandai », signale une action ponctuelle et décisive. La couleur « vert », qui donne son nom au cabaret, associe le lieu à la fraîcheur, à la nature et au repos, après la poussière des chemins.
La commande se prolonge au vers 4 :
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
La rime « bottines / tartines » relie de façon amusante les deux pôles du quatrain : la souffrance de la marche et le plaisir de la nourriture. Le subjonctif imparfait « qui fût » produit un effet comique : ce temps littéraire, très soutenu, s'applique à une précision culinaire triviale. Le jeune homme exige un jambon « à moitié froid », détail capricieux qui montre qu'il savoure d'avance son repas. Rimbaud joue ici du contraste entre la langue noble de la poésie et la simplicité du sujet.
Deuxième mouvement (v. 5-9) : le bien-être du repos et l'apparition de la servante
Le second quatrain s'ouvre sur un adjectif qui résume l'état du voyageur :
Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
« Bienheureux », mot à connotation religieuse (on pense aux Béatitudes de l'Évangile), est placé en tête de vers et isolé par une virgule. Ce bonheur sacralisé naît pourtant d'un geste tout simple : allonger ses jambes fatiguées. Le corps, maltraité dans le premier quatrain, se détend enfin. Le rythme ample de l'alexandrin accompagne cette détente.
Le vers 6 commence par un rejet :
Verte : je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie.
Le rejet de l'adjectif « Verte » souligne la couleur qui domine le lieu : la table reprend la couleur du cabaret, comme si tout l'espace baignait dans cette fraîcheur. Le verbe « contempler », d'ordinaire réservé aux spectacles grandioses, s'applique à une tapisserie décorative. Les « sujets très naïfs » désignent sans doute des images populaires, simples et colorées. Le regard du poète est amusé, mais pas méprisant : il partage cette naïveté, ce goût pour les choses sans prétention. Le nouvel enjambement sur « De la tapisserie » donne à la phrase une allure nonchalante.
La fin du vers 7 marque un tournant :
– Et ce fut adorable,
Le tiret et la conjonction « Et » annoncent un événement. Le passé simple « ce fut » et l'adjectif familier « adorable », tiré du langage parlé, traduisent un émerveillement spontané, presque enfantin. La phrase reste en suspens et déborde sur le vers suivant, puis sur le tercet, ce qui crée une attente.
Le vers 8 fait apparaître la servante :
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
Le portrait est rapide, fait de deux compléments du nom juxtaposés. Le mot « tétons », familier, presque grivois, introduit une sensualité franche, sans pudeur bourgeoise. Les « yeux vifs » disent la gaieté et l'intelligence de la jeune femme. Le portrait reste celui d'un adolescent : la jeune femme est vue à travers son corps et sa vitalité, avec un mélange de désir et d'admiration.
Le vers 9, encadré de tirets, forme une parenthèse :
– Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure ! –
Le poète interrompt son récit pour livrer un commentaire au présent de vérité générale. Le démonstratif « Celle-là », le tour oral, l'exclamation et le verbe « épeurer », mot ancien ou régional signifiant « effrayer », donnent à ce vers une saveur populaire. On comprend que la jeune femme est libre, rieuse, peu farouche. Cette parenthèse rompt la régularité du sonnet : le quatrain déborde sur le tercet, et la phrase principale reste suspendue, ce qui mime l'impatience joyeuse du voyageur.
Troisième mouvement (v. 10-14) : le festin des sens
Le vers 10 reprend enfin la phrase principale :
Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
L'adjectif « Rieuse », en tête de vers, prolonge le portrait de la servante : elle apporte la nourriture et la gaieté en même temps. La reprise exacte de l'expression « des tartines / De beurre » du premier quatrain montre que la commande est exaucée : le désir formulé se réalise. Cette répétition a aussi quelque chose d'une litanie gourmande.
Le vers 11 enrichit la description :
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
Le jambon, qui devait être « à moitié froid », est désormais « tiède » : la nuance est infime, mais elle montre l'attention portée par le poète à la moindre sensation. Le « plat colorié », c'est-à-dire décoré de couleurs vives, fait écho aux « sujets très naïfs » de la tapisserie : tout le décor du cabaret relève d'un art populaire et joyeux.
Le dernier tercet multiplie les sensations :
Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse D'ail,
La troisième mention du jambon s'accompagne de couleurs (« rose et blanc ») et d'une odeur. Le poème convoque désormais la vue, le goût et l'odorat. Le rejet de « D'ail », monosyllabe isolé en tête de vers, produit un effet presque comique : un mot aussi trivial reçoit une place de choix, comme un trésor. Rimbaud renverse la hiérarchie poétique : l'ail, aliment du peuple, mérite d'être mis en valeur dans un sonnet.
Le poème s'achève sur l'image de la chope :
et m'emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait un rayon de soleil arriéré.
L'adjectif « immense » exagère avec humour la taille de la chope, à la mesure de la soif et du bonheur du voyageur. La « mousse » de la bière rime avec la « gousse » d'ail, rime gourmande qui associe les saveurs. Le dernier vers transfigure la scène : un rayon de soleil vient dorer la mousse, comme dans un tableau. Le verbe « dorer » donne à la bière l'éclat d'un trésor, voire d'un calice. L'adjectif final « arriéré » signifie ici « attardé » : c'est le soleil de « cinq heures du soir », un soleil d'automne bas sur l'horizon. Le poème se referme ainsi sur le titre, en boucle. Ce mot inattendu à la rime, rare et un peu étrange, signale aussi un moment suspendu, comme hors du temps : le poète prolonge la lumière et le plaisir.
Conclusion
« Au Cabaret-Vert » est un sonnet du bonheur simple. Rimbaud y célèbre la détente du corps après l'effort, la nourriture partagée, la gaieté d'une femme libre et la beauté d'un rayon de soleil sur une chope de bière. En choisissant des objets du quotidien et un vocabulaire parfois familier dans une forme aussi codifiée que le sonnet, il rompt avec la poésie solennelle et prouve que tout peut devenir matière poétique. Les enjambements, les rejets et la parenthèse orale assouplissent la forme et lui donnent le rythme d'un récit vivant. Derrière l'anecdote, le poème affirme une liberté conquise par la fugue : loin de la mère et de Charleville, l'adolescent goûte le monde.
En ouverture, on peut lire ce poème en regard de « La Maline », qui reprend dans le même recueil le décor d'une salle à manger et la figure d'une servante, mais sur un ton plus taquin. On peut aussi penser à la peinture de genre hollandaise, qui donnait aux scènes de taverne et aux natures mortes une dignité esthétique : Rimbaud accomplit en poésie un geste comparable.
Questions possibles à l'oral
- Comment Rimbaud rend-il poétique une scène banale ?
- Quels sens sont sollicités dans le poème ? Dans quel ordre ?
- Quel portrait de la servante est dressé ? Comment le jugez-vous ?
- Quel rôle joue la lumière dans le dernier vers ?
- En quoi ce poème exprime-t-il une forme d'émancipation ?
Bibliographie
- Arthur Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, éd. Louis Forestier, Gallimard, « Poésie/Gallimard ».
- Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil.
- Jean-Luc Steinmetz, Arthur Rimbaud. Une question de présence.