Le Mal, Rimbaud : analyse linéaire rédigée (Cahier de Douai)

1 661 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire de poésie — Lycée, préparation à l'oral du bac de français — environ 1 800 mots.

Introduction

La guerre franco-prussienne éclate en juillet 1870. Le Second Empire, qui espérait une victoire rapide, s'effondre en quelques semaines : à Sedan, Napoléon III est fait prisonnier avec son armée. Arthur Rimbaud a seize ans ; il vit à Charleville, tout près des champs de bataille, et méprise aussi bien l'Empire que la religion bourgeoise de son milieu. Parmi les poèmes qu'il recopie pour Paul Demeny à l'automne, et qui forment aujourd'hui le Cahier de Douai, plusieurs portent la marque de cette colère politique : « Le Mal » en est l'expression la plus violente.

Ce sonnet en alexandrins est construit sur une opposition. Les quatrains peignent le massacre des soldats sur le champ de bataille ; les tercets montrent un Dieu indifférent, assoupi dans le luxe des églises, qui ne se réveille que pour recevoir l'aumône de mères en deuil. Le titre, abstrait et lourd de sens moral et théologique, désigne moins la guerre seule que la complicité entre les puissants et la religion. Le sonnet tout entier ne forme qu'une seule phrase, ce qui renforce l'effet de confrontation.

Projet de lecture : comment Rimbaud, par la construction même de son sonnet, accuse-t-il ensemble le pouvoir politique et le pouvoir religieux d'être responsables du mal ?

Plan détaillé (mouvements du texte)

  1. Premier quatrain (v. 1-4) : la guerre comme spectacle d'horreur sous le regard du Roi — une boucherie décrite par des images violentes.
  2. Second quatrain (v. 5-8) : la folie meurtrière et la plainte pour la Nature — l'anéantissement des hommes et le cri de compassion du poète.
  3. Les tercets (v. 9-14) : un Dieu indifférent, réveillé par l'argent des pauvres — la satire anticléricale et la chute pathétique.

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Premier mouvement (v. 1-4) : la guerre sous le regard du Roi

Le poème s'ouvre sur une subordonnée :

Tandis que les crachats rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;

La conjonction « Tandis que » exprime la simultanéité, mais aussi l'opposition : dès le premier mot, le lecteur sait qu'une autre scène va être placée en regard de celle-ci. La métaphore des « crachats rouges » transforme les projectiles en salive méprisante : la guerre est d'emblée associée au dégoût, à l'avilissement. La couleur rouge évoque à la fois le feu des canons et le sang versé. Le verbe « sifflent », mis en valeur par le rejet, fait entendre le bruit des projectiles ; l'allitération en [s] (« Tandis », « crachats », « Sifflent ») le prolonge. Le complément « tout le jour » dit la durée interminable du bombardement.

L'expression « l'infini du ciel bleu » crée un violent contraste : la pureté du ciel, symbole traditionnel de la sérénité et du divin, est traversée par la mitraille. Le ciel, censé abriter Dieu, laisse faire. Cette opposition prépare la critique religieuse des tercets.

Les vers 3 et 4 font apparaître les combattants et le souverain :

Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

La reprise de « que » (« Qu'écarlates ») prolonge la subordonnée et retarde encore la proposition principale. Les adjectifs de couleur « écarlates ou verts » désignent les uniformes des deux camps : les soldats ne sont plus que des taches de couleur, interchangeables. La coordination « ou » efface leur différence ; ennemis ou alliés, tous subissent le même sort. Cette indifférence de couleur est déjà une dénonciation de l'absurdité nationaliste.

Le « Roi », avec une majuscule, désigne le pouvoir en général, sans doute aussi l'Empereur de 1870. La relative « qui les raille » est accablante : le chef ne pleure pas ses hommes, il s'en moque. La rime « mitraille / raille » associe directement le souverain aux armes qui tuent. L'inversion du sujet au vers 4, « Croulent les bataillons », place le verbe en tête et fait sentir la chute : les hommes s'effondrent avant même d'être nommés. Les mots « en masse » soulignent la déshumanisation : il n'y a plus d'individus, seulement des bataillons. Enfin, « le feu » à la rime évoque le combat, mais aussi l'enfer.

Deuxième mouvement (v. 5-8) : la folie meurtrière et la plainte pour la Nature

Le second quatrain reprend l'anaphore de « Tandis que » :

Tandis qu'une folie épouvantable broie Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;

L'anaphore structure les quatrains et accumule les horreurs, comme dans un réquisitoire. Le sujet n'est plus la mitraille mais une abstraction, « une folie épouvantable » : la guerre est présentée comme une démence collective, privée de toute raison. Le verbe « broie », en fin de vers, fait de la guerre une machine qui écrase. L'hyperbole « cent milliers d'hommes » donne la mesure du massacre, et la métaphore « un tas fumant » est d'une crudité extrême : les corps ne sont plus que des débris amoncelés, encore chauds. Rimbaud refuse toute vision héroïque de la guerre ; il n'y a ni gloire ni bravoure, seulement de la matière détruite.

Les vers 7 et 8, encadrés par des tirets, forment une parenthèse émotive. Le poète y pousse un cri de compassion pour les morts, puis s'adresse à la Nature : il évoque l'été, l'herbe, la joie de la Nature, puis l'apostrophe directement comme celle qui a fait naître ces hommes. Le cœur de cette exclamation tient dans la relative « ô toi qui fis ces hommes saintement », adressée à la Nature.

La rupture de ton est nette : après la description, le lyrisme personnel affleure. L'apostrophe « ô toi » appartient au registre élégiaque. La Nature, féminine et maternelle, est présentée comme la véritable créatrice des hommes ; l'adverbe « saintement » lui attribue un caractère sacré. C'est un renversement important : la sainteté n'est pas dans l'Église, elle est dans la Nature qui donne la vie. La guerre apparaît alors comme un sacrilège, la profanation d'une création. Les compléments de lieu et de temps du vers 7, l'été, l'herbe, évoquent un décor paisible qui rappelle « Le Dormeur du val » : les hommes meurent au milieu d'une nature indifférente et belle.

La phrase, après ces deux quatrains, n'est toujours pas achevée : la proposition principale reste attendue. Cette tension syntaxique prépare la révélation des tercets.

Troisième mouvement (v. 9-14) : un Dieu indifférent, réveillé par l'argent des pauvres

La proposition principale surgit enfin au vers 9, introduite par un tiret :

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;

Le présentatif « Il est un Dieu » a la solennité d'une profession de foi, mais il est aussitôt retourné. Le verbe « rit » fait écho à « raille » du vers 3 : Dieu et le Roi partagent la même indifférence moqueuse, ils sont complices. Rimbaud ne nie pas ici l'existence de Dieu ; il en fait un personnage satirique, un dieu de luxe. L'énumération des objets du culte, « nappes damassées », « encens », « grands calices d'or », peint une Église opulente, attachée aux richesses matérielles. Le rejet de « Des autels » insiste sur le lieu sacré, devenu décor de richesse. Ces objets s'opposent terme à terme au « tas fumant » des soldats : d'un côté le confort et l'or, de l'autre la mort.

Le vers 11 prolonge le portrait :

Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Les « hosannah », chants de louange de la liturgie, sont réduits à une berceuse. Dieu s'endort pendant que les hommes meurent : la sonorité douce et le rythme ample du vers contrastent avec la violence des quatrains. La rime « d'or / s'endort » condense la critique : la richesse endort la conscience. Le sommeil divin rappelle aussi, en négatif, le faux sommeil du soldat du « Dormeur du val ».

Le dernier tercet décrit le réveil de Dieu :

Et se réveille, quand des mères, ramassées Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir, Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Dieu ne se réveille ni pour le massacre ni pour les prières, mais pour l'argent. Les « mères » forment la seule présence humaine individualisée du poème : ce sont les mères des soldats tués. Le participe « ramassées », placé à la rime, les montre recroquevillées sur leur douleur, presque écrasées comme leurs fils ; la rime « damassées / ramassées » oppose cruellement le luxe des nappes à la misère des corps courbés. Les détails concrets, « vieux bonnet noir », « gros sou », « mouchoir », renvoient à un monde populaire, pauvre et endeuillé : le noir est la couleur du deuil, le « gros sou » une pièce de peu de valeur, économisée et précieusement nouée dans un mouchoir qui sert aussi à essuyer les larmes.

Le pathétique de cette image rend la satire plus cruelle encore : ces femmes donnent le peu qu'elles ont à un Dieu qui n'a rien fait pour leurs enfants. Le point d'exclamation final traduit l'indignation du poète. La chute du sonnet ne laisse pas de conclusion explicite : c'est au lecteur de juger un Dieu qui se nourrit de la douleur des pauvres.

Conclusion

« Le Mal » est un sonnet de la révolte. Sa construction en une seule phrase, avec deux quatrains en subordonnées et des tercets qui portent la principale, met face à face le massacre des hommes et l'indifférence d'un Dieu riche et endormi. Les images violentes, les rimes signifiantes, les échos entre le Roi qui raille et le Dieu qui rit font apparaître une même accusation : les puissants, politiques et religieux, sont complices du mal. Le jeune Rimbaud y oppose la Nature, seule véritable source du sacré, et les mères, figures de la souffrance populaire.

Ce poème montre combien la poésie du Cahier de Douai est aussi une poésie d'engagement et d'émancipation, qui refuse les autorités héritées. En ouverture, on peut le comparer au « Dormeur du val », qui dénonce la même guerre par le silence et l'euphémisme, ou à « Les Corbeaux », écrit un peu plus tard, qui évoque encore les morts de cette guerre. On peut aussi penser aux Châtiments de Victor Hugo, recueil de satire violente contre Napoléon III.

Questions possibles à l'oral

  • Montrez que le sonnet repose sur une opposition entre quatrains et tercets.
  • Qui Rimbaud accuse-t-il dans ce poème ? Par quels moyens ?
  • Quel rôle joue la Nature dans ce texte ?
  • Pourquoi les mères apparaissent-elles à la fin du poème ?
  • Comparez la dénonciation de la guerre dans « Le Mal » et dans « Le Dormeur du val ».

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, éd. Louis Forestier, Gallimard, « Poésie/Gallimard ».
  • Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil.
  • Pierre Brunel, Rimbaud.