Le Buffet, Rimbaud : analyse linéaire rédigée (Cahier de Douai)

1 825 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire de poésie — Lycée, préparation à l'oral de français — environ 1 800 mots.

Introduction

Quand une maison est vidée après un décès, il arrive un moment où quelqu'un ouvre la dernière armoire et s'arrête : une odeur s'en échappe, mélange de bois, de lavande et de papier jauni, et chacun se tait. Les objets qui sortent alors ne valent rien chez un brocanteur, mais ils racontent une famille entière. « Le Buffet » saisit précisément cet instant d'ouverture. Rimbaud l'a écrit en octobre 1870, au cours de ses semaines d'errance en Belgique et dans le Nord, et l'a recopié parmi les poèmes remis à Paul Demeny, qui forment le Cahier de Douai.

On s'étonne de trouver ce sonnet presque sage au milieu de poèmes où l'adolescent brocarde l'Empereur, l'Église ou la bourgeoisie. Le sujet est domestique, la forme régulière (quatorze alexandrins), le ton affectueux. Mais la tendresse n'empêche pas l'invention : Rimbaud ne décrit pas le buffet comme un antiquaire, il le fait passer, d'une strophe à l'autre, du statut de chose à celui de personne. Le meuble a d'abord un « air », puis un contenu, puis des secrets, enfin un désir de parler. Le sonnet raconte en somme la naissance d'une voix.

Le poème se lit aussi avec le nez. Les parfums y reviennent d'un bout à l'autre, et c'est par l'odeur, plus que par la vue, que le passé remonte. Une génération avant Proust, un adolescent de seize ans fait d'un sens réputé mineur le chemin de la mémoire.

Projet de lecture : comment Rimbaud, par une personnification qui s'intensifie de strophe en strophe, transforme-t-il un meuble ordinaire en gardien de mémoires familiales qui aspire à devenir conteur ?

Plan détaillé (mouvements du texte)

  1. Premier quatrain (v. 1-4) — Un meuble qui a un visage : le chêne vieilli comme une personne âgée, l'ouverture comme une offrande de parfums.
  2. Second quatrain (v. 5-8) — Le désordre des tiroirs : un inventaire de tissus qui fait apparaître, en creux, les femmes et les enfants d'autrefois.
  3. Premier tercet (v. 9-11) — Les reliques : de la lingerie aux objets du souvenir, cheveux, portraits, fleurs séchées.
  4. Second tercet (v. 12-14) — L'apostrophe : le poète tutoie le buffet et lui prête le désir de raconter.

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Premier mouvement (v. 1-4) : un meuble qui a un visage

Le sonnet commence par un présentatif :

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

« C'est un » est la formule la plus neutre de la langue, celle qu'on emploie pour montrer quelque chose du doigt. Rimbaud commence à plat, comme un guide qui fait entrer dans une pièce. Les deux adjectifs « large » et « sculpté » relèvent de la description objective : dimensions et travail de l'artisan. Le point-virgule marque pourtant un changement de regard. Avec « le chêne sombre », on passe du meuble au bois, de l'objet fabriqué à la matière vivante, puisque le chêne fut d'abord un arbre.

Le vers 2 opère la première personnification. Le rejet de « Très vieux » met en valeur l'âge, et la suite compare discrètement le meuble à des grands-parents : il a « pris cet air si bon des vieilles gens ». Le verbe « a pris » suppose une évolution : le buffet n'est pas né bienveillant, il l'est devenu avec le temps, comme les personnes dont le visage s'adoucit avec l'âge. Le démonstratif « cet air » renvoie à une expérience que le lecteur est censé partager : chacun connaît ce visage-là. La répétition de « vieux » et « vieilles » installe un mot qui va revenir comme une basse continue dans tout le sonnet.

Les vers 3 et 4 font du meuble un hôte qui accueille :

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Le buffet n'attend pas qu'on l'ouvre : il « est ouvert », et c'est lui le sujet du verbe actif « verse ». Il se comporte comme un maître de maison qui sert à boire. La comparaison avec « un flot de vin vieux » confirme cette image d'hospitalité, et elle fait de l'odeur un liquide qu'on boirait. On note encore « vieux », pour la troisième fois en quatre vers. Le vin vieux est un vin qui a gagné à vieillir ; l'adjectif, ici, n'est jamais péjoratif. L'adjectif « engageants », placé à la rime, achève de rendre le meuble aimable : il invite, il séduit presque. Le quatrain a donc fait passer le buffet du statut d'objet décrit à celui d'hôte qui reçoit.

Deuxième mouvement (v. 5-8) : le désordre des tiroirs

Le second quatrain s'ouvre sur une formule qui fait sourire :

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

« Fouillis » est un mot familier, presque enfantin, qui contraste avec la solennité de l'alexandrin. Le groupe « vieilles vieilleries » est un pléonasme volontaire : Rimbaud insiste jusqu'à la redondance, comme s'il jouait avec le mot qui revient depuis le début. On entend un adolescent qui s'amuse de la manie des familles de tout garder. Ce sourire empêche le sonnet de devenir une élégie larmoyante.

La suite est une énumération, figure par excellence de l'inventaire. Elle procède par compléments du nom introduits par « de » : des linges, des chiffons, des dentelles, des fichus. Tous ces objets sont des tissus, c'est-à-dire des choses qui ont touché des corps. Les adjectifs les rattachent au temps : les linges sont « odorants et jaunes », les dentelles « flétries ». Le second adjectif appartient d'ordinaire au vocabulaire des fleurs ou de la peau : la dentelle vieillit comme un visage.

Le rejet du vers 6 au vers 7 mérite l'attention : les chiffons sont « De femmes ou d'enfants ». Par ce simple complément, des personnes absentes entrent dans le poème. Le buffet n'appartient à personne en particulier, il appartient à une lignée, et cette lignée est surtout féminine et enfantine, celle de la vie domestique. Le vers 8 nomme enfin une génération précise avec les « fichus de grand'mère », et l'on retrouve l'« air si bon des vieilles gens » du vers 2 : le meuble et la grand-mère semblent se confondre.

Le dernier détail, des fichus « où sont peints des griffons », introduit une note de fantaisie. Le griffon est un animal fabuleux, mi-aigle mi-lion. Au milieu du linge le plus ordinaire surgit un bestiaire de légende. C'est la première trace de ce que le dernier tercet appellera des contes : l'imaginaire est déjà là, imprimé sur les tissus.

Troisième mouvement (v. 9-11) : les reliques

Le premier tercet est détaché par un tiret, qui marque un approfondissement. On ne fouille plus le dessus des piles, on atteint le fond :

— C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Le conditionnel « trouverait » change la nature du regard. Ce qui précédait était constaté ; ceci est supposé. Le poète ne vide pas vraiment le meuble, il imagine ce qu'il pourrait contenir de plus intime. Le pronom indéfini « on » invite le lecteur dans cette fouille.

L'énumération change aussi de catégorie. Après les tissus viennent les reliques : médaillons, mèches, portraits, fleurs séchées. Ce sont des objets dont la seule fonction est de rappeler quelqu'un. Les mèches de cheveux, gardées dans un médaillon, étaient une coutume répandue au XIXe siècle pour conserver un souvenir d'un enfant, d'un fiancé ou d'un mort. Le rejet « De cheveux blancs ou blonds » est d'une grande délicatesse : les deux couleurs disent les deux extrémités de la vie, la vieillesse et l'enfance, réunies dans le même tiroir. Le meuble rassemble plusieurs générations qu'une vie humaine ne réunit jamais toutes. Les « fleurs sèches » prolongent l'image : des fleurs conservées au-delà de leur saison, donc un instant de bonheur qu'on a voulu arrêter.

Le vers 11 revient à l'odorat : le parfum des fleurs « se mêle à des parfums de fruits ». La répétition de « parfum » au singulier puis au pluriel crée un effet d'écho, comme si les odeurs se superposaient. Les fruits rappellent que le buffet est aussi un meuble de cuisine : on y range des confitures, des pommes. Le souvenir et la nourriture se confondent. La mémoire du buffet n'est pas seulement mélancolique ; elle reste gourmande, vivante.

Quatrième mouvement (v. 12-14) : l'apostrophe

Un second tiret introduit le dernier tercet, et un changement d'énonciation :

— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Pour la première fois, le poète s'adresse directement au meuble, avec l'interjection « Ô » qui appartient au registre lyrique, celui des odes. On tutoie le buffet comme on tutoierait un aïeul. Le complément « du vieux temps » fait réapparaître, une dernière fois, l'adjectif qui traverse le sonnet. Le verbe « sais » accorde au meuble une connaissance : il n'est plus un contenant, il est un témoin.

La personnification atteint alors son degré le plus haut. Le buffet « voudrait conter [ses] contes » : il a un désir, et ce désir est celui de parler. La figure étymologique « conter tes contes » fait entendre le plaisir de la parole, comme dans les veillées où les grands-mères racontaient. Le verbe « bruis » donne à ce désir une forme sonore : le bois craque, les gonds grincent, et le poète entend dans ces bruits une tentative de récit. Le buffet ne parle pas encore, il murmure.

Le dernier vers décrit l'ouverture : les « grandes portes noires » s'ouvrent « lentement ». L'adverbe impose un rythme solennel, presque cérémoniel. Le noir des portes rappelle le « chêne sombre » du premier vers et ferme le sonnet sur une image circulaire : le poème avait commencé avec un buffet ouvert, il s'achève au moment où ses portes s'ouvrent. Tout le sonnet tient ainsi dans ce mouvement des battants.

On peut lire dans cette fin une image de l'écriture. Le buffet a des histoires mais ne sait pas les dire ; le poète, lui, les entend et leur prête sa voix. Ce que le meuble ne fait que bruire, le sonnet le formule. Le jeune Rimbaud se présente comme celui qui sait écouter les choses muettes, idée qu'il radicalisera quelques mois plus tard lorsqu'il voudra se faire « voyant ».

Conclusion

« Le Buffet » est construit comme une ascension : un meuble qu'on décrit, puis qu'on fouille, puis dont on imagine les secrets, et qu'on finit par tutoyer. À chaque étape, la personnification gagne un degré, de l'« air » des vieilles gens jusqu'au désir de conter. L'énumération, le pléonasme amusé et la répétition obstinée de « vieux » évitent la nostalgie appuyée ; les parfums, du vin vieux aux fruits, font de l'odeur la voie d'accès au passé. Sous son allure sage, le sonnet porte déjà une conviction de Rimbaud : les objets ordinaires détiennent une parole que le poète doit libérer.

Ouverture : on comparera ce buffet hospitalier au soupirail des « Effarés », autre ouverture chaude dans la nuit, mais qui reste fermée aux enfants qui la regardent. On pourra aussi le rapprocher des objets qui gardent la mémoire chez Baudelaire, par exemple le « gros meuble à tiroirs » évoqué dans un des « Spleen » des Fleurs du mal, où l'amas de souvenirs devient au contraire un poids.

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Poésies, éd. Louis Forestier, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard ».
  • Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, éd. André Guyaux, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ».
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen » (« J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans »).
  • Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, PUF (le chapitre sur le tiroir, les coffres et les armoires).