Aube, Rimbaud : analyse linéaire du poème en prose (Illuminations)

1 939 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'un poème en prose — Lycée, oral du bac de français — environ 1 800 mots.

Situer le texte

Lorsque Rimbaud compose les Illuminations, sans doute entre 1873 et 1875, il a quitté le vers régulier qui faisait encore la musique du Cahier de Douai. Le recueil, publié en 1886 par les soins de Verlaine et de la revue La Vogue, réunit des poèmes en prose brefs, éclatés, souvent énigmatiques, où le poète cherche ce qu'il avait appelé dans sa lettre à Paul Demeny un « dérèglement de tous les sens » au service d'une langue nouvelle.

« Aube » occupe une place à part dans cet ensemble : c'est l'un des rares textes qui racontent une histoire. Un « je » se lève avant le jour, traverse une nature encore endormie, réveille les choses, découvre une « déesse », la poursuit à travers la plaine et la ville, l'attrape enfin… puis tout s'effondre dans une dernière phrase sèche. Le texte se présente en sept paragraphes très courts, encadrés par deux phrases isolées qui se répondent : la première au passé composé, la dernière à l'imparfait, l'une à l'aube, l'autre à midi.

Le titre désigne un moment du jour, mais aussi un commencement : l'aube est le temps des naissances, du premier regard, de l'enfance. Toute la question est de savoir ce que le poème fait de ce moment fragile, qu'il personnifie en figure féminine.

Projet de lecture : en quoi ce récit d'une poursuite amoureuse, qui se dissout dans le réveil, fait-il de l'aube l'allégorie d'une expérience poétique à la fois exaltante et impossible à retenir ?

Plan détaillé

  1. La phrase d'ouverture : un aveu de conquête — le passé composé et le verbe « embrasser ».
  2. Paragraphes 2 et 3 : l'éveil du paysage par le marcheur — une nature immobile, puis animée par le passage de l'enfant ; la fleur qui parle.
  3. Paragraphes 4 et 5 : la reconnaissance de la déesse et la poursuite — le rire, le dévoilement, la course de la campagne à la ville.
  4. Paragraphe 6 et phrase finale : l'étreinte et la chute — la possession incomplète, l'aube et l'enfant tombés, le réveil à midi.

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La phrase d'ouverture : un aveu de conquête

J'ai embrassé l'aube d'été.

Le poème commence par sa fin. Le passé composé présente l'action comme accomplie et revendiquée : le locuteur affirme avoir réussi ce que personne ne peut faire, toucher un moment du temps. Le verbe « embrasser » joue sur deux sens. Il signifie serrer dans ses bras, mais aussi saisir d'un regard, englober. Dès cette phrase isolée, l'aube devient donc à la fois une femme désirée et un spectacle à contempler tout entier.

Le complément « d'été » précise la saison de la chaleur, de la plénitude, des jours longs ; c'est l'aube la plus lumineuse possible. Le lecteur sait d'emblée que la quête a abouti : l'intérêt du texte ne sera pas de savoir si elle réussit, mais comment, et à quel prix.

Paragraphes 2 et 3 : l'éveil du paysage

Un monde suspendu

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois.

Le récit bascule à l'imparfait, temps de la description et de la durée. Trois phrases négatives ou privatives installent un décor figé : « Rien ne bougeait », l'eau « morte », des ombres qui « ne quittaient pas » leur place. L'adverbe « encore » annonce pourtant un changement : cette immobilité est une attente.

Les « palais » surprennent dans une scène champêtre : ils donnent au décor une dimension de conte ou de rêve. La métaphore « au front des palais » prête aux bâtiments un visage humain, comme si la nature et l'architecture attendaient elles aussi d'être réveillées. L'image des « camps d'ombres » est militaire : la nuit est une armée qui occupe encore le terrain et refuse de lever le camp.

Le marcheur qui réveille les choses

J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

Le retour au passé composé ramène le « je » au premier plan. Son action, « marcher », est toute simple, mais le participe présent « réveillant » lui donne un pouvoir magique : là où il passe, le monde s'anime. Le marcheur est un enfant-créateur, presque un dieu qui donne la vie par sa seule présence.

La phrase progresse par une polysyndète, « et… et », qui donne l'impression d'un éveil en chaîne. Le poème procède par synecdoques : on ne voit pas d'animaux, mais des « haleines », pas d'oiseaux, mais des « ailes », pas de rosée, mais des « pierreries ». Les « pierreries », image de la rosée qui scintille, « regardèrent » : la personnification inverse le rapport habituel, ce sont les choses qui posent les yeux sur le poète. Le passage au passé simple (« regardèrent », « se levèrent ») accélère le rythme et marque des actions ponctuelles, comme des éclairs de vie.

La première rencontre

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Le mot « entreprise » appartient au vocabulaire de l'aventure, voire de la conquête amoureuse ou chevaleresque : la marche devient une quête organisée en étapes. L'adverbe « déjà » mesure le progrès de la lumière, et les « frais et blêmes éclats » associent sensation tactile (la fraîcheur) et couleur pâle : c'est la lumière incertaine du petit matin.

La fleur qui « dit son nom » est le premier miracle. Elle rappelle les contes, mais surtout le rôle du poète : nommer. Ici, le langage vient des choses elles-mêmes, comme si le monde se révélait à celui qui sait l'écouter. Le récit avance par paliers : après la matière, après la vie animale, voici la parole, offerte au poète voyant.

Paragraphes 4 et 5 : la déesse reconnue et poursuivie

Le rire et la révélation

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Le rire marque la joie enfantine du marcheur, mais aussi une complicité avec le paysage. Le mot allemand « wasserfall » (la cascade) surprend : ce mot étranger, au milieu de la phrase française, crée un dépaysement et donne à l'eau une sonorité neuve, presque inventée. L'adjectif « blond » et le verbe « s'échevela » font de la cascade une chevelure : la nature commence à prendre une forme féminine.

Les deux-points introduisent la découverte essentielle. La « cime argentée », sommet éclairé par les premiers rayons, est le lieu de l'apparition. Le verbe « reconnus » est capital : le poète ne découvre pas la déesse, il la reconnaît, comme s'il l'avait toujours connue ou attendue. L'article défini « la déesse » confirme qu'elle est unique. L'aube est désormais personnifiée en divinité féminine, ce qui relie le texte à une tradition antique, celle d'Éos, l'Aurore aux doigts de rose des poèmes homériques.

Une course à travers le monde

Alors je levai un à un les voiles.

Le connecteur « Alors » ouvre la phase active. Lever les voiles est un geste à double sens : c'est déshabiller la déesse, dans une perspective érotique, mais c'est aussi dévoiler, révéler la vérité cachée du monde. L'expression « un à un » traduit la lenteur méthodique de la conquête : chaque voile est un degré de lumière supplémentaire, comme si le jour se dégageait progressivement des brumes.

La suite du cinquième paragraphe change brutalement de rythme. Les phrases nominales et les compléments de lieu se succèdent sans verbe principal : « Dans l'allée », « Par la plaine »… La syntaxe se désarticule pour mimer la course. Le poète agite les bras, poursuit, appelle ; il va jusqu'à « dénoncer » la déesse « au coq », trait d'humour qui fait du coq, annonciateur du jour, un complice ou un délateur.

Puis le décor devient urbain :

A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

Le passage à l'imparfait (« fuyait », « chassais ») installe une poursuite qui dure et semble ne jamais finir. La déesse s'éloigne vers les hauteurs, « clochers » et « dômes », points que la lumière touche d'abord. La comparaison « comme un mendiant » est remarquable : le poète conquérant redevient un pauvre qui quémande, humilié, essoufflé. Le verbe « chassais » a le sens de poursuivre un gibier : l'amour se fait traque.

Paragraphe 6 et phrase finale : l'étreinte et la chute

Une possession incomplète

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps.

Le retour au passé composé signale l'aboutissement, en écho à la première phrase. Le lieu a une forte valeur symbolique : « en haut » marque le point culminant, et le « laurier » est l'arbre d'Apollon, dieu de la poésie, celui dont on couronne les poètes. La conquête de l'aube coïncide ainsi avec une consécration poétique.

Mais l'étreinte reste partielle. La déesse est saisie avec ses voiles « amassés » : elle n'est pas entièrement dénudée, une part de mystère demeure. Surtout, l'opposition entre « un peu » et « immense » dit toute la disproportion de l'aventure : l'enfant ne peut embrasser qu'une infime partie de ce corps cosmique. La sensation est réelle, mais fugitive et incomplète.

La chute

L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Le passage à la troisième personne est saisissant. Le « je » disparaît et devient « l'enfant » : le narrateur se regarde de l'extérieur, comme dans un rêve où l'on se voit agir. Ce mot révèle aussi qui parlait depuis le début : un enfant, dont l'exaltation et les jeux expliquent la fantaisie du récit. Le verbe « tombèrent », au passé simple, est un mouvement inverse de toute l'ascension du texte. Après la montée vers les cimes, les clochers et le haut de la route, voici la chute « au bas du bois ». Cette chute peut se lire comme une union amoureuse, une étreinte qui roule à terre, mais aussi comme l'échec de l'élan : l'aube ne peut être tenue.

Le réveil

Au réveil il était midi.

La dernière phrase, isolée comme la première, dément tout le récit. Le mot « réveil » révèle après coup que l'aventure était un rêve, ou du moins une expérience de l'ordre du songe. L'imparfait « il était » marque un constat neutre, sans émotion. « Midi » est l'heure de la lumière pleine, verticale, sans ombre ni mystère : l'aube a disparu, absorbée dans le jour ordinaire.

La construction du texte en boucle apparaît alors : à « l'aube d'été » de l'ouverture répond le « midi » de la clôture. Ce qui ne pouvait être retenu dans la réalité a pourtant été fixé dans la prose.

Bilan

« Aube » est un récit initiatique en miniature. En sept paragraphes, Rimbaud fait passer le lecteur de l'immobilité au mouvement, de la nature à la ville, de la contemplation à la poursuite amoureuse, puis de l'exaltation à la chute. La personnification de l'aube en déesse, les synecdoques qui fragmentent le paysage, la variation des temps verbaux et la syntaxe disloquée de la course donnent au poème son énergie.

Mais le texte est surtout une allégorie de la création. Le poète-enfant réveille le monde, l'entend parler, lui arrache ses voiles et croit posséder sa beauté ; il n'en saisit pourtant qu'« un peu », et le réveil le rend au temps ordinaire. L'idéal poétique, chez Rimbaud, se vit comme une illumination : intense, brève, impossible à prolonger.

En ouverture, on peut rapprocher « Aube » de « Ma Bohème », où le jeune Rimbaud se figurait déjà en marcheur inspiré, en harmonie avec le ciel et les étoiles. La comparaison montre le chemin parcouru, du sonnet encore régulier au poème en prose libéré. On peut aussi penser au Spleen de Paris de Baudelaire, qui avait ouvert la voie du poème en prose.

Pistes pour l'entretien

  • Pourquoi peut-on parler de récit à propos de ce poème en prose ? Repérez les étapes.
  • Quel rôle jouent les changements de temps verbaux (passé composé, imparfait, passé simple) ?
  • Comment l'aube est-elle progressivement personnifiée ?
  • Quel sens donnez-vous à la dernière phrase ? Annule-t-elle l'expérience racontée ?

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Illuminations, édition de Louis Forestier dans Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, Gallimard, « Poésie/Gallimard ».
  • Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil.
  • Pierre Brunel, Rimbaud.
  • Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris (Petits poèmes en prose).