Cahiers de Douai de Rimbaud : résumé, thèmes et fiche de lecture

2 576 mots · ≈9 pages · Lycée · Fiche de lecture

Fiche de lecture — Lycée (Première, parcours « émancipations créatrices ») — environ 2 500 mots. Les poèmes de Rimbaud sont dans le domaine public ; seuls quelques vers sûrs sont cités.

Un recueil sauvé par une désobéissance

Au printemps qui suit l'automne de Douai, Rimbaud écrit à Paul Demeny, le jeune poète à qui il avait confié ses feuillets, pour lui demander de brûler ces vers qu'il juge désormais naïfs. Demeny ne brûle rien. Le livre que l'on étudie existe donc contre la volonté de son auteur, et c'est peut-être la meilleure entrée dans l'œuvre : un adolescent qui change si vite qu'il renie à dix-sept ans ce qu'il a écrit à seize.

Cette fiche choisit de lire les vingt-deux poèmes à hauteur de pieds. Les chaussures reviennent sans cesse dans le recueil : on les use, on les déchire, on en tire les élastiques comme des cordes de lyre. Suivre les semelles du poète, c'est suivre ses fugues, et comprendre que chez lui la marche et le vers sont un seul et même mouvement d'émancipation.

Présentation

L'auteur. Arthur Rimbaud naît à Charleville, dans les Ardennes, en octobre 1854. Élève brillant, couvert de prix de vers latins, il étouffe dans une ville de garnison et sous l'autorité d'une mère rigide. Son professeur de rhétorique, Georges Izambard, lui prête des livres et devient son confident.

Les circonstances. À la fin de l'été 1870, alors que la guerre contre la Prusse vient d'éclater, Rimbaud fugue vers Paris. Il voyage sans billet, est arrêté à l'arrivée et enfermé à la prison de Mazas. Izambard le fait libérer et l'héberge à Douai, chez des parentes à lui. C'est là que l'adolescent recopie au propre ses poèmes. Rentré à Charleville, il repart presque aussitôt, en octobre, vers la Belgique (Charleroi, Bruxelles), puis revient à Douai, où il recopie une seconde série. Les deux ensembles, quinze poèmes puis sept, sont remis à Demeny.

Le titre. « Cahiers de Douai » ou « recueil Demeny » sont des noms d'éditeurs. Rimbaud n'a pas composé un livre : il a mis au propre un dossier de candidature au statut de poète.

Le parcours. Au programme du bac, le recueil est associé au parcours « émancipations créatrices ». On s'y émancipe de la famille, de l'école, de l'Empire, et des modèles poétiques qu'on imite encore.

Plan de la fiche

Les vingt-deux poèmes en quatre chemins

  1. La route : fugue et bohème
  2. Le poing levé : révolte et satire
  3. La peau : désir, corps, ironie amoureuse
  4. Le champ de bataille : la guerre de 1870

Lire le recueil

  • Deux poèmes à connaître de près
  • La forme : un sonnet qu'on bouscule
  • Les enjeux pour l'oral et l'écrit du bac
  • Avis
  • Questions corrigées

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Les vingt-deux poèmes en quatre chemins

Le classement par thèmes est celui de cette fiche : dans les manuscrits, les poèmes ne sont pas regroupés ainsi, et plusieurs d'entre eux appartiennent à deux chemins à la fois. Voici la liste des pièces habituellement rattachées aux cahiers : Première soirée, Sensation, Le Forgeron, Soleil et Chair, Ophélie, Bal des pendus, Le Châtiment de Tartufe, Vénus Anadyomène, Les Reparties de Nina, À la musique, Les Effarés, Roman, Morts de Quatre-vingt-douze…, Le Mal, Rages de Césars, Rêvé pour l'hiver, Le Dormeur du val, Au Cabaret-Vert, La Maline, L'Éclatante Victoire de Sarrebrück, Le Buffet, Ma Bohème.

1. La route : fugue et bohème

Sensation. Deux quatrains seulement, et tout au futur. Le poète n'est pas encore parti : il s'imagine marchant dans les blés, l'herbe fraîche sous les pieds, la tête nue au vent. Le premier vers, « Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers », pose le programme du recueil : sortir. Le poème se termine sur une comparaison avec un bohémien et un bonheur qui ressemble à celui que donnerait une femme. La nature remplace la parole : il ne parlera pas, ne pensera rien, il sentira.

Au Cabaret-Vert et La Maline. Les deux sonnets racontent des haltes pendant la fugue belge, à Charleroi. Dans le premier, le voyageur a usé ses bottines aux cailloux depuis huit jours ; il s'assoit, allonge les jambes sous la table, commande des tartines et du jambon que lui sert une fille rieuse. Le bonheur tient dans une chope de bière et un rayon de soleil tardif. Dans le second, une servante tourne autour du garçon attablé, fait mine d'avoir froid à la joue et cherche à se faire embrasser. Le bonheur, ici, c'est d'avoir faim et de manger.

Rêvé pour l'hiver. Daté d'un trajet en wagon, le poème imagine un voyage en compartiment avec une jeune femme, contre les coussins bleus, pendant que la nuit fait grimacer les ombres derrière la vitre. La rêverie est tendre, mais déjà tournée vers un « plus tard » : le poète voyage plus vite dans sa tête que le train.

Ma Bohème. Le dernier poème des cahiers referme la boucle ouverte par Sensation : ce qui était au futur est maintenant au passé. Le garçon a marché, les poings dans ses poches trouées, le paletot usé jusqu'à devenir presque imaginaire. Il dort à la belle étoile, son « auberge » est la Grande Ourse, il compose ses rimes sur le bord des routes en s'identifiant au Petit Poucet. Le sonnet finit sur une image étonnante : assis dans le fossé, il tire sur les élastiques de ses souliers abîmés comme sur les cordes d'une lyre, un pied ramené contre le cœur.

2. Le poing levé : révolte et satire

Le Forgeron. Le plus long poème du recueil. Un forgeron du peuple, en 1792, entre aux Tuileries et parle à Louis XVI d'égal à égal. Il raconte la misère des paysans, la prise de la Bastille, la fierté d'un peuple qui ne baisse plus la tête. Le roi, livide, ne répond rien. Le poème, très marqué par Hugo, vaut par son énergie physique : le forgeron parle avec son corps.

Morts de Quatre-vingt-douze… Sonnet de colère contre un journaliste bonapartiste qui invoquait les soldats de la Révolution pour exalter la guerre de l'Empire. Rimbaud lui répond que ces morts-là ne combattaient pas pour un empereur, et qu'il vaut mieux les laisser dormir que les enrôler dans une propagande.

Le Châtiment de Tartufe. Le personnage de Molière devient un dévot que quelqu'un, en pleine rue, déshabille de sa soutane. Il se retrouve nu de la tête aux pieds. Le poème règle ses comptes avec la religion de façade que le jeune Rimbaud voit autour de lui à Charleville.

À la musique. Sur la place de la gare de Charleville, un jeudi soir, la musique militaire joue devant les bourgeois. Rimbaud aligne leurs silhouettes avec une méchanceté réjouissante : le notaire, les rentiers, les épiciers retraités qui parlent traités et tabac. Puis le regard bascule : le poète, débraillé, suit des jeunes filles sous les marronniers. Le poème oppose deux corps, celui de la ville ankylosée et celui de l'adolescent qui ne tient pas en place.

Les Effarés. Cinq enfants pauvres, agenouillés dans la neige, regardent par le soupirail d'une boulangerie le boulanger enfourner son pain. Accroupis contre la grille, ils ont le nez collé à la chaleur. Rimbaud ne fait pas de discours : il montre la faim par les yeux de ceux qui la subissent, avec une tendresse mêlée d'ironie : la chaleur du four est pour eux un spectacle, presque une messe.

Le Buffet. Un vieux meuble de chêne sombre, ouvert, livre des parfums de vin, de linge jauni, de fichus de grand-mère, de mèches de cheveux. Le passé familial est rangé là, et le poète l'écoute sans s'y enfermer.

3. La peau : désir, corps, ironie amoureuse

Première soirée. Une jeune femme à demi dévêtue, assise dans une chaise, des baisers sur la cheville puis plus haut, et des rires qui cachent un consentement. Le poème joue sur la légèreté et le badinage.

Les Reparties de Nina. Long dialogue où un jeune homme décrit à Nina une escapade à la campagne : les bois, le lait tiède, la ferme, une vie sensuelle et libre. Elle le laisse parler pendant des strophes entières, puis répond d'un mot qu'elle pense à son bureau. La rêverie s'effondre : Rimbaud n'est pas dupe de son propre élan d'évasion.

Roman. Dès le premier vers, « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », le poème se moque gentiment de l'âge qu'il célèbre (Rimbaud, rappelons-le, n'a pas dix-sept ans). Un soir de juin, l'air sent la vigne et la bière, un garçon tombe amoureux d'une passante, écrit des sonnets, puis l'histoire s'éteint. La dernière strophe reprend le premier vers, mais on a vécu entre-temps tout un petit roman.

Vénus Anadyomène. La déesse qui sort de l'onde, motif de mille tableaux, devient une femme grosse et vieillissante qui sort d'une baignoire en fer-blanc. Rimbaud détaille la nuque, les reins, la peau, jusqu'au dernier vers, d'une crudité volontaire : elle est « Belle hideusement d'un ulcère à l'anus ». Le poème est une provocation contre la beauté de convention.

Soleil et Chair. À l'inverse, un hymne ample à la nature païenne et à l'amour charnel, qui regrette le temps des dieux antiques où le corps n'était pas un péché.

Ophélie. L'héroïne de Shakespeare flotte sur l'eau noire depuis mille ans, comme un grand lys. Rimbaud la fait mourir d'avoir trop rêvé : d'amour, de liberté, d'infini. C'est le poème le plus musical du recueil et, d'une certaine manière, un portrait du poète lui-même en être qu'un trop grand rêve peut emporter.

4. Le champ de bataille : la guerre de 1870

Le Dormeur du val. Un jeune soldat repose dans un vallon ensoleillé, au bord d'une rivière. Tout le sonnet le décrit comme un dormeur : pâle, souriant comme un enfant malade, les pieds dans les glaïeuls. Le dernier vers révèle la vérité : il porte deux trous rouges au côté droit. Le choc vient du contraste entre la douceur de la nature et la mort qu'elle berce.

Le Mal. Pendant que les mitrailleuses fauchent les soldats par milliers, pendant que les mères pleurent, Dieu somnole dans le luxe des églises et ne se réveille qu'au tintement des pièces que ces mères lui offrent. Le poème lie la guerre et la religion dans une même accusation.

Rages de Césars. Un homme pâle marche dans les pelouses, un cigare aux lèvres : c'est l'empereur déchu, prisonnier après la défaite. Rimbaud imagine ce qu'il remâche, et la vanité de vingt ans de pouvoir.

L'Éclatante Victoire de Sarrebrück. Le poème décrit une gravure patriotique vendue en Belgique, qui célèbre une petite escarmouche du début de la guerre comme un triomphe. L'empereur trône, raide, au centre ; autour de lui, les soldats prennent des poses de soldats d'images. Rimbaud se moque de cette imagerie officielle en la décrivant avec un sérieux faussement admiratif.

Bal des pendus. Au gibet, des squelettes dansent pour le diable, s'entrechoquent, perdent leurs os. Rimbaud s'amuse ici avec le grotesque et le rythme.

Deux poèmes à connaître de près

Ma Bohème : le poète comme vagabond. Le sous-titre, Fantaisie, prévient qu'il ne faut pas tout prendre au sérieux. Le sonnet est construit sur un décalage constant entre la misère réelle (poches crevées, culotte trouée, souliers blessés) et la grandeur des images (la Muse, les étoiles, la lyre). L'enjeu est là : le vagabond s'émancipe de la pauvreté non pas en s'enrichissant, mais en la transfigurant par le langage. On remarquera les enjambements et rejets qui font déborder la phrase d'un vers à l'autre, comme un marcheur qui ne s'arrête pas au bout de la ligne. Les pieds, au sens métrique et au sens propre, sont au centre du poème.

Le Dormeur du val : la dénonciation par le silence. Le poème ne contient aucun mot contre la guerre. Tout repose sur le dernier vers, que le lecteur relit ensuite à la lumière de ce qu'il a vu sans le voir : la pâleur, le froid, l'immobilité. La nature, appelée à bercer le soldat parce qu'il a froid, devient à la fois mère et tombe. C'est un sonnet qui apprend à lire les indices.

La forme : un sonnet qu'on bouscule

La virtuosité d'un élève. Le recueil compte de nombreux sonnets (Ma Bohème, Le Dormeur du val, Au Cabaret-Vert, La Maline, Le Buffet, Vénus Anadyomène, Le Mal, Rages de Césars…) et quelques longs poèmes en alexandrins. Rimbaud prouve qu'il maîtrise les formes apprises. Il imite Hugo dans Le Forgeron, Banville et les Parnassiens dans Soleil et Chair.

Les écarts. Mais il bouscule déjà ce cadre : vocabulaire familier ou trivial (bière, jambon, culotte, derrière), rejets brusques, ponctuation qui casse le rythme, sujets bas traités dans la forme la plus noble. Le sonnet, forme de l'amour courtois et de l'éloge, sert à décrire une serveuse ou une baignoire. La révolte passe par les objets (un cigare, une tartine, un meuble) plutôt que par les idées.

Les enjeux pour le bac

  • Émancipation du corps : marcher, manger, désirer, avoir froid. Le recueil réhabilite les sensations contre la morale.
  • Émancipation politique : contre l'Empire, la guerre, l'hypocrisie religieuse, la bourgeoisie de province.
  • Émancipation poétique : apprendre les règles, puis les tordre. Les cahiers montrent un poète en train de devenir lui-même, avant la rupture plus radicale des lettres de mai 1871, dont l'une est adressée au même Demeny.
  • Les limites de l'émancipation : Nina, Ophélie, le retour au foyer sous escorte. Le recueil sait que la liberté se paie.

Avis

La force de ces cahiers tient à leur inégalité. On y voit un adolescent imiter encore Hugo avec un peu trop de grandes phrases, puis, quelques pages plus loin, trouver en quatorze vers une liberté de ton qu'aucun poète de son époque n'avait. On n'y lit pas un chef-d'œuvre fini : on assiste à une métamorphose. Certains poèmes longs paraissent datés à côté des sonnets de la route, mais ce contraste fait partie du sujet.

Questions corrigées

1. Pourquoi peut-on dire que Sensation et Ma Bohème encadrent le recueil ? Le premier imagine la fugue au futur, le second la raconte au passé. Entre les deux, le projet est devenu une expérience vécue. Les deux poèmes partagent le motif de la marche dans la nature et l'idée que le bonheur vient des sensations.

2. Comment Le Dormeur du val dénonce-t-il la guerre sans la nommer ? Par un effet de chute. Le poème accumule des indices discrets (pâleur, lit vert, nature qui doit le réchauffer) et ne révèle la mort qu'au dernier vers. Le lecteur ressent le choc que le poète veut provoquer.

3. Que tourne en dérision Vénus Anadyomène ? L'idéal de beauté féminine hérité de la mythologie et de la peinture. La naissance de la déesse devient la sortie de bain d'une femme laide, décrite avec crudité. C'est une émancipation contre la poésie convenue.

4. Quel rôle jouent les objets du quotidien dans le recueil ? Tartines, chope, souliers, buffet : ils montrent que tout peut devenir matière poétique, au service de la satire ou de la tendresse.

5. Pourquoi le recueil convient-il au parcours « émancipations créatrices » ? Parce qu'il montre à la fois un jeune homme qui fuit sa famille et sa ville, un poète qui s'oppose au pouvoir et à la religion, et un écrivain qui commence à se libérer des formes et des modèles qu'il a appris.

Conclusion

Les Cahiers de Douai sont l'album d'un été de fugues. Les semelles s'y usent et la langue s'y aiguise au même rythme. Rimbaud aurait voulu qu'on les oublie ; heureusement pour nous, Demeny les a gardés. Pour prolonger, on lira la lettre dite « du Voyant », adressée au même destinataire quelques mois plus tard, qui montre jusqu'où le poète voulait aller ensuite, puis Le Bateau ivre, où la fugue devient un voyage intérieur.

Bibliographie

  • Arthur Rimbaud, Poésies.
  • Arthur Rimbaud, lettres à Georges Izambard et à Paul Demeny (mai 1871).
  • Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.
  • Victor Hugo, Les Châtiments.