Fiche de lecture — Lycée et premier cycle universitaire — environ 2 300 mots. Gide est dans le domaine public ; la fiche résume avec ses propres mots et ne cite pas.
Ce qui circule
Le lecteur qui ouvre Les Faux-Monnayeurs se sent vite perdu : une trentaine de personnages, des familles entières, des lycéens, des pasteurs, des écrivains, des intrigues qui se croisent sans prévenir. Un fil permet de s'y retrouver. Dans ce roman, ce sont souvent des objets qui font avancer l'histoire en changeant de mains : des lettres découvertes par hasard, un bulletin de consigne ramassé sur le sol d'une gare, une fausse pièce en verre doré, un pistolet. Chacun de ces objets passe d'un personnage à l'autre et crée une rencontre, un départ ou un drame. Cette fiche suit leur trajet. On verra que le titre lui-même désigne un objet qui circule : la fausse monnaie, et avec elle toutes les valeurs truquées que le roman met en cause.
Présentation
L'auteur. André Gide (1869-1951) grandit dans un protestantisme rigoureux dont il passera sa vie à desserrer l'étreinte : presque tous ses livres demandent ce que vaut une morale qu'on n'a pas choisie, et à quel prix on peut être sincère. Le Nobel lui est attribué en 1947.
L'œuvre. Les Faux-Monnayeurs paraît en 1925. Gide avait qualifié ses livres précédents de récits ou de « soties » ; celui-ci est le seul qu'il appelle roman. Il le dédie à Roger Martin du Gard. Il publie aussi le Journal des Faux-Monnayeurs, carnet de travail où l'on suit la fabrication du livre.
La structure. Le roman est divisé en trois parties : la première se passe à Paris, la deuxième à Saas-Fée, en Suisse, la troisième de nouveau à Paris. Chaque partie compte de nombreux chapitres courts, qui alternent récit, lettres et pages de journal.
La particularité. Un des personnages, l'écrivain Édouard, est en train d'écrire un roman intitulé... Les Faux-Monnayeurs. Ce procédé, que Gide appelait lui-même « mise en abyme », fait du livre une réflexion sur la manière d'écrire un roman.
Plan de la fiche
Le roman en trois parties, objet par objet
- Première partie, Paris : les lettres et la valise
- Deuxième partie, Saas-Fée : la pièce de verre
- Troisième partie, Paris : le pistolet
Comprendre le roman
- Les personnages : quatre cercles
- La mise en abyme : le roman d'Édouard
- La fausse monnaie : une métaphore
- Avis
- Questions corrigées
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Le roman en trois parties, objet par objet
1. Première partie, Paris : les lettres et la valise
Les lettres. Le roman s'ouvre sur un lycéen, Bernard Profitendieu, qui découvre, en fouillant un tiroir de la maison familiale, de vieilles lettres d'amour adressées à sa mère. Il comprend qu'il n'est pas le fils de l'homme qui l'a élevé, un juge d'instruction respecté. Loin d'en être abattu, il y voit une libération : il n'a plus de dette envers ce père. Il lui écrit une lettre de rupture insolente et quitte la maison.
Il passe la nuit chez son ami Olivier Molinier. Celui-ci lui confie un secret : son frère aîné, Vincent, a eu une liaison avec une jeune femme mariée, et l'a abandonnée. Dans cette même nuit, on apprend aussi qu'Olivier attend avec impatience le retour de son oncle Édouard, écrivain, qu'il admire et qu'il aime.
Vincent et Laura. Le roman nous fait alors connaître Vincent. Étudiant en médecine, il a rencontré Laura dans un sanatorium où tous deux soignaient leur santé. Laura, fille d'un pasteur qui tient une pension pour lycéens, est mariée à un professeur, Félix Douviers. Enceinte de Vincent, elle est abandonnée par lui. Vincent, qui a perdu au jeu l'argent qu'il destinait à l'aider, tombe sous l'influence du comte de Passavant, écrivain mondain et manipulateur, qui lui présente une femme riche et sans scrupules, Lady Griffith. Vincent devient son amant.
La valise. Édouard revient d'Angleterre. À la gare, il laisse tomber par mégarde son bulletin de consigne. Bernard, qui rôdait là, le ramasse, récupère la valise et l'emporte. Il y trouve le journal intime d'Édouard. Il le lit et apprend tout : les souvenirs d'Édouard, ses projets de roman, ses sentiments pour Laura, qu'il a aimée autrefois, et une lettre désespérée de Laura qui lui demande de l'aide.
Bernard se rend à l'hôtel de Laura et s'y trouve quand Édouard arrive. Plutôt que de s'indigner du vol, Édouard est amusé par l'audace du jeune homme et l'engage comme secrétaire. Ce vol devient ainsi le point de départ d'une amitié.
Olivier et Passavant. Olivier, qui espérait retrouver Édouard, se sent supplanté par Bernard. Par dépit, il accepte la protection du comte de Passavant, qui lui propose de diriger une revue littéraire. Le jeune homme entre dans un monde brillant et frelaté.
2. Deuxième partie, Saas-Fée : la pièce de verre
Le voyage. Édouard, Bernard et Laura partent pour Saas-Fée, dans les Alpes suisses. Laura y cherche le calme ; Édouard y poursuit un projet qu'il a accepté par affection pour son vieux professeur de piano, La Pérouse : retrouver Boris, petit-fils de ce dernier, et le ramener à Paris.
Boris. L'enfant est soigné par une psychanalyste, Mme Sophroniska, qui tente de le libérer d'angoisses liées à des pratiques secrètes et à un mot magique de son enfance, une sorte de formule talisman. Il est très attaché à Bronja, la fille de Sophroniska, une petite fille fragile et rêveuse.
La pièce de verre. C'est à Saas-Fée qu'Édouard expose longuement sa conception du roman devant ses compagnons. Il veut écrire un livre qui contiendrait tout, sans s'attacher à une intrigue, qui montrerait la lutte entre la réalité et ce qu'on en fait. Il intitulera ce livre Les Faux-Monnayeurs, sans savoir encore où cela le mènera. Bernard sort alors de sa poche une pièce de dix francs qu'un épicier lui a donnée : elle est fausse, faite de verre recouvert d'une mince couche d'or. Elle a presque le son d'une vraie. L'objet entre dans la discussion et tend un miroir au projet d'Édouard : son roman ne serait-il pas lui aussi une monnaie qui sonne presque juste ?
Bernard et Laura. Pendant ce séjour, Bernard éprouve pour Laura un amour respectueux, presque chevaleresque, qui le transforme. Laura, elle, se résigne à rentrer auprès de son mari, qui accepte de l'accueillir avec l'enfant.
3. Troisième partie, Paris : le pistolet
La pension Vedel-Azaïs. De retour à Paris, Édouard place Boris dans la pension tenue par la famille de Laura : le grand-père Azaïs, vieux pasteur pieux et aveugle aux réalités, le pasteur Vedel, débordé, et leurs enfants. Bernard y devient répétiteur. On y croise Rachel, la sœur aînée de Laura, qui sacrifie sa vie pour la maison ; Armand, le frère cynique ; Sarah, la cadette, libre et provocante, avec qui Bernard passe une nuit.
Le banquet. Olivier, dans le sillage de Passavant, assiste à un banquet littéraire où la jeunesse d'avant-garde se moque de tout. L'écrivain Alfred Jarry y fait une apparition provocante. Olivier s'enivre, se dispute, se sent perdu. Le lendemain, il rejoint enfin Édouard, et l'on comprend qu'ils deviennent amants. Après une nuit de bonheur trop intense, Olivier tente de se suicider ; Édouard le sauve.
Bernard. Bernard passe son baccalauréat, puis s'interroge sur ce qu'il doit faire de sa vie. Une nuit, au jardin du Luxembourg, il vit une étrange lutte avec un ange, épisode symbolique où il affronte sa propre conscience. Il quitte finalement Édouard et apprend que M. Profitendieu, l'homme qu'il a renié, souffre de son absence. Il décide de rentrer chez lui.
La fausse monnaie. Pendant ce temps, l'enquête de M. Profitendieu progresse : une bande organisée fait écouler de fausses pièces par l'intermédiaire de lycéens. Derrière eux se cache un aventurier, Strouvilhou. Parmi les élèves impliqués figure Georges Molinier, le plus jeune frère d'Olivier, et un garçon pervers, Ghéridanisol. Le juge prévient discrètement Édouard, oncle de Georges, pour éviter un scandale.
Le pistolet. Les mêmes lycéens forment une société secrète qui se donne des épreuves de courage. Ils prennent Boris pour cible. Bronja est morte entre-temps, et l'enfant est seul. Ghéridanisol organise un tirage au sort truqué qui désigne Boris pour se tirer une balle, en pleine étude, avec un pistolet que l'on croit non chargé. Ce pistolet appartient à La Pérouse, qui l'avait gardé pour son propre suicide. Ghéridanisol sait qu'il est chargé. Boris meurt devant ses camarades et son grand-père.
La fin. Édouard refuse d'utiliser ce drame dans son roman : la réalité lui paraît trop brutale, trop invraisemblable. Le livre se termine sur une note inattendue : Édouard note sa curiosité de connaître Caloub, le petit frère de Bernard. Le roman s'arrête au moment où une nouvelle histoire pourrait commencer.
Les personnages : quatre cercles
Pour ne pas se perdre, on peut répartir les personnages en quatre cercles.
Les jeunes gens en quête d'eux-mêmes. Bernard, qui s'affranchit de sa famille et apprend à se donner des règles ; Olivier, plus fragile, déchiré entre Édouard et Passavant ; Vincent, qui se perd dans la débauche et la folie.
Les adultes qui écrivent. Édouard, l'écrivain sincère mais hésitant, qui observe plus qu'il n'agit ; Passavant, son contraire, l'écrivain à la mode qui fabrique de la fausse littérature.
Les familles. Les Profitendieu, les Molinier, les Vedel-Azaïs, la famille La Pérouse. Gide les montre minées par l'hypocrisie, les secrets et les apparences.
Les corrupteurs. Strouvilhou, Ghéridanisol, Lady Griffith : ceux qui entraînent les autres vers le mal par intérêt ou par jeu.
La mise en abyme : le roman d'Édouard
Un roman dans le roman. Édouard écrit un livre qui porte le même titre que celui de Gide. Le lecteur lit donc à la fois une histoire et la réflexion d'un personnage sur la manière dont il faudrait raconter cette histoire.
Le journal d'Édouard. Une partie importante du texte est constituée de ce journal, où Édouard commente les événements, ses lectures, ses projets. Il y défend l'idée d'un « roman pur », débarrassé des descriptions et des explications psychologiques faciles.
Un écrivain qui échoue. Édouard ne parvient jamais à écrire son roman. Il parle beaucoup de la réalité mais recule devant elle, comme le montre son refus d'intégrer la mort de Boris. Gide, lui, l'intègre : la différence entre les deux livres est là.
Le Journal des Faux-Monnayeurs. Gide prolonge le jeu en publiant son propre carnet de travail. Le lecteur peut ainsi comparer trois niveaux : le roman de Gide, le journal d'Édouard, et le journal de Gide.
La fausse monnaie : une métaphore
Au sens propre. Les fausses pièces écoulées par les lycéens constituent l'intrigue policière du roman.
Au sens figuré. Tout le monde, ou presque, fabrique de la fausse monnaie : Passavant avec sa fausse littérature, la famille Vedel-Azaïs avec sa fausse vertu, Vincent avec ses faux sentiments, les adultes avec leurs mensonges. Le roman pose la question de la sincérité : comment distinguer le vrai du faux dans les sentiments, les valeurs, les livres ?
Une réponse ouverte. Bernard est le seul personnage qui semble trouver une forme d'authenticité, en retournant vers le père qu'il avait rejeté. Mais le roman ne donne pas de leçon : il laisse chaque personnage avec ses contradictions.
Avis
Les Faux-Monnayeurs est un livre exigeant, et l'on peut se sentir découragé par la multiplication des personnages et des intrigues. Il vaut pourtant la peine qu'on s'y accroche : c'est un roman qui réfléchit à ce qu'est un roman, et qui le fait sans cesser de raconter une histoire. La scène de la pièce de verre, la lutte de Bernard avec l'ange ou la mort de Boris restent longtemps en mémoire.
On peut reprocher à Gide une certaine froideur : les personnages sont souvent observés de haut, comme des pièces d'un mécanisme. La mort de Boris, notamment, choque par la manière presque détachée dont elle est racontée. Mais cette distance est voulue : elle oblige le lecteur à juger lui-même. C'est un livre qui fait réfléchir à la fois à la morale et à la littérature.
Questions corrigées
1. Quel événement déclenche le départ de Bernard ? La découverte de lettres d'amour adressées à sa mère, qui lui révèlent qu'il n'est pas le fils de M. Profitendieu. Il y voit une libération et quitte la maison.
2. Comment Bernard entre-t-il au service d'Édouard ? En ramassant le bulletin de consigne qu'Édouard a laissé tomber à la gare, il récupère sa valise et lit son journal. Il retrouve Laura, rencontre Édouard, qui l'engage comme secrétaire au lieu de le dénoncer.
3. Que représente la pièce de verre que Bernard montre à Édouard ? Une fausse pièce qui imite presque parfaitement la vraie. Elle illustre le thème du faux et de l'apparence, et renvoie au projet d'Édouard, dont le roman pourrait lui aussi être une fausse monnaie littéraire.
4. Pourquoi parle-t-on de mise en abyme ? Parce qu'un personnage, Édouard, écrit un roman portant le même titre que celui de Gide. Le roman contient donc une réflexion sur sa propre fabrication.
5. Comment meurt Boris, et quelle est la réaction d'Édouard ? Désigné par un tirage au sort truqué, il se tire une balle en pleine étude avec le pistolet de son grand-père, que ses camarades savaient chargé. Édouard refuse d'utiliser ce drame dans son roman, le jugeant trop brutal.
Conclusion
Les Faux-Monnayeurs fait circuler des lettres, une valise, une fausse pièce et un pistolet pour montrer comment les êtres se croisent, se trompent et se transforment. Gide y mêle une histoire de jeunes gens en quête de liberté et une réflexion sur l'écriture. Pour prolonger, on lira le Journal des Faux-Monnayeurs, ou Les Caves du Vatican, du même Gide, autre livre où le hasard et l'acte gratuit bousculent la morale.
Bibliographie
- André Gide, Les Faux-Monnayeurs, Gallimard.
- André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, Gallimard.
- André Gide, Les Caves du Vatican.
- André Gide, Les Nourritures terrestres.