Explication linéaire d'un poème tardif de Baudelaire — Lycée, pour l'oral de français — texte d'environ 1 850 mots.
Introduction
Il existe une manière très particulière de parler à un enfant qui pleure le soir : on baisse la voix, on promet que la nuit arrive, on lui prend la main et on l'emmène ailleurs, loin du bruit. « Recueillement » commence exactement sur ce ton. Mais l'enfant que le poète console, c'est sa propre douleur.
Ce sonnet est l'un des derniers poèmes de Baudelaire. Paru d'abord en revue, il a ensuite rejoint Les Fleurs du mal dans les éditions qui ont suivi celle de 1857. Il appartient donc à la période où le poète, malade, endetté, isolé, a fait de la souffrance une compagne quotidienne. Le titre lui-même est riche : se recueillir, c'est se rassembler en soi, faire silence, mais c'est aussi l'attitude que l'on a devant une tombe. Les deux sens sont présents dans le texte.
La forme est un sonnet en alexandrins dont les quatrains reprennent les mêmes rimes croisées. Les majuscules sont nombreuses : la Douleur, le Soir, le Plaisir, les Années, le Regret, le Soleil, la Nuit deviennent des personnages. Le poème est une petite scène allégorique où une seule voix parle, celle du poète, qui s'adresse tour à tour à sa Douleur et au lecteur.
Problématique : comment Baudelaire transforme-t-il la douleur, d'abord traitée comme une enfant qu'on gronde, en compagne d'une promenade du soir qui finit par l'apaiser ?
Plan détaillé
- Vers 1 à 4 — Parler à sa douleur
- un impératif tendre ;
- le Soir exaucé, une ombre à double effet.
- Vers 5 à 9 (jusqu'à « Loin d'eux ») — S'écarter de la foule
- la multitude esclave du Plaisir ;
- une invitation à fuir, main dans la main.
- Vers 9 à 14 — Le spectacle du crépuscule
- un ciel peuplé de mortes et de souvenirs ;
- le soleil qui meurt et la Nuit qu'on entend marcher.
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I. Vers 1 à 4 : parler à sa douleur
Un impératif tendre
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Le premier vers surprend par sa simplicité. « Sois sage » est une formule de la vie domestique, celle qu'on adresse à un enfant. Le poète tutoie sa Douleur, la personnifie et lui parle comme un adulte patient. L'apostrophe lyrique « ô ma Douleur », avec son interjection solennelle, contraste avec la familiarité de l'injonction : le registre élevé de la poésie rencontre la parole quotidienne.
Le possessif « ma » est essentiel. La douleur n'est pas un ennemi extérieur ; elle appartient au poète, elle vit avec lui. Le comparatif « plus tranquille » suppose qu'elle s'agitait jusque-là. On comprend qu'elle est une enfant turbulente, que le poète ne cherche pas à chasser mais à calmer. Il ne rejette pas sa souffrance : il la garde près de lui et s'en occupe.
Les deux impératifs, « Sois » et « tiens-toi », encadrent le vers et lui donnent une fermeté douce. La virgule après « sage » et celle qui suit l'apostrophe ralentissent le rythme : la voix se fait apaisante dès les premières syllabes.
Le Soir exaucé
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Le vers 2 justifie la demande de calme. L'imparfait « réclamais » rappelle une attente répétée, presque capricieuse : la Douleur voulait le soir comme un enfant réclame l'heure du coucher. Le poète répond par une succession de trois propositions brèves, séparées par des points-virgules. Le rythme haché imite la progression de la tombée du jour, d'abord attendue, puis en marche, enfin présente.
Le présentatif « le voici » a quelque chose de théâtral : le poète montre le soir comme on désigne un personnage qui entre en scène. Les deux points qui suivent annoncent la description de ce qu'il apporte.
Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
L'obscurité n'est pas brutale : le verbe « enveloppe » en fait un tissu, presque une couverture. La ville entière y est prise. Mais le vers 4 introduit une division. Le parallélisme « Aux uns… aux autres… » partage l'humanité en deux groupes : le soir n'a pas le même effet sur tous. L'opposition entre « la paix » et « le souci » prépare la suite du poème. Il y aura ceux pour qui la nuit est un refuge, et ceux pour qui elle est une inquiétude. Le poète va choisir son camp.
II. Vers 5 à 9 : s'écarter de la foule
La multitude esclave du Plaisir
Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Le second quatrain s'ouvre sur une subordonnée de temps qui étire la phrase sur quatre vers. Le complément du nom placé avant le nom, dans « des mortels la multitude », produit une inversion savante. Le mot « mortels » rappelle la condition périssable de tous, tandis que « multitude » efface les individus dans la masse. L'adjectif « vile », rejeté à la rime, exprime un mépris net : Baudelaire se tient à distance de la foule.
Le vers 6 retourne l'image habituelle du plaisir. On imagine le plaisir comme une récompense ; ici, il est un « bourreau », armé d'un « fouet ». La foule ne se divertit pas librement : elle est poussée, frappée, contrainte. L'apposition « ce bourreau sans merci » insiste sur sa cruauté. Les plaisirs du soir parisien, fêtes, cafés, divertissements, sont présentés comme un esclavage.
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Le vers 7 contient un paradoxe saisissant. Le verbe « cueillir » appartient au registre agréable, on cueille des fleurs ou des fruits ; mais ce que la foule récolte, ce sont des « remords ». La fête produit la culpabilité qu'elle prétendait faire oublier. L'adjectif « servile » fait écho à « vile » par la rime et reprend l'idée d'esclavage du vers précédent. Ce soir de plaisir est un soir d'asservissement.
On peut rapprocher ce passage d'un thème constant chez Baudelaire : le divertissement comme fuite vaine devant l'ennui, qui laisse l'homme plus vide qu'avant.
Une invitation à fuir
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici, Loin d'eux.
Après la longue subordonnée, la proposition principale tombe enfin, et elle est d'une grande simplicité. Le poète reprend l'apostrophe, « Ma Douleur », sans l'interjection « ô » cette fois, comme si la familiarité avait grandi. Le geste de donner la main est celui d'un parent avec un enfant, ou celui de deux amants. La Douleur devient compagne de promenade.
Le rythme de ces vers est remarquable. Les impératifs « donne-moi » et « viens » se suivent comme des paroles chuchotées. Surtout, la phrase déborde du quatrain : « Loin d'eux » est rejeté au début du premier tercet. Ce rejet, rare entre deux strophes de sonnet, mime le mouvement même de la fuite. Le poète et sa Douleur quittent le quatrain de la foule pour entrer dans l'espace des tercets, où il n'y aura plus personne d'autre qu'eux. La forme du poème accomplit la séparation que la phrase annonce.
Le choix s'explique : la foule cherche à oublier sa douleur dans le bruit, le poète choisit de rester avec la sienne dans le silence. C'est le sens profond du titre : le recueillement est un refus du divertissement.
III. Vers 9 à 14 : le spectacle du crépuscule
Un ciel peuplé de mortes et de souvenirs
Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
L'impératif « Vois » invite la Douleur à regarder, et le lecteur avec elle. Il gouverne une série d'infinitifs qui se succèdent jusqu'à la fin du poème : « se pencher », « Surgir », « s'endormir ». Le tableau est construit comme une suite d'apparitions.
Les « défuntes Années » sont personnifiées en femmes âgées accoudées aux balcons. L'image transforme le ciel du soir en façade d'immeuble ou en loge de théâtre, d'où des spectatrices regardent le monde. L'adjectif « défuntes » donne à ces années le statut de mortes : le passé du poète revient sous la forme de fantômes. Les « robes surannées », démodées, vieillies, ajoutent une touche presque attendrissante. La rime entre « Années » et « surannées » est particulièrement riche, puisque le second mot contient le premier : le passé se retrouve jusque dans la sonorité.
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Regret, autre allégorie, sort des eaux comme une divinité ou un noyé. L'association « Regret souriant » forme un oxymore. Le regret, d'ordinaire, fait souffrir ; ici, il sourit. Cette alliance de mots résume tout le poème : la souffrance, accueillie, devient douce. Le mouvement vertical est également intéressant : les Années se penchent du haut, le Regret monte d'en bas. Le paysage est encadré par le ciel et l'eau, comme une scène que l'on contemple.
Le soleil qui meurt et la Nuit qu'on entend
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Le Soleil, lui aussi personnifié, est « moribond » : il agonise. Mais le verbe « s'endormir » adoucit cette mort, qui devient un sommeil. L'« arche » peut évoquer l'arche d'un pont, celle d'un monument parisien, ou une voûte de ciel. Le coucher du soleil est vu comme une mort paisible, sans violence.
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Le dernier vers change de sens : après « Vois », voici « Entends ». La nuit ne se regarde plus, elle s'écoute. Cette synesthésie fait passer de la vue à l'ouïe, comme si l'obscurité, devenue complète, ne laissait plus que les sons. La répétition de l'impératif « Entends » ralentit le vers et lui donne une douceur de berceuse.
La comparaison avec « un long linceul » est funèbre : le linceul est le drap dont on enveloppe les morts. Le verbe « traînant » donne à ce tissu le mouvement lent d'une robe de deuil. On retrouve le verbe « enveloppe » du vers 3, mais le voile de la ville est devenu un suaire. Pourtant, rien n'est effrayant : la Nuit est « douce », et elle « marche ». Le dernier mot du poème est un verbe de mouvement calme, qui fait sentir l'arrivée progressive de l'obscurité.
L'apostrophe a encore changé. Ce n'est plus « ô ma Douleur » ni « Ma Douleur », mais « ma chère ». La souffrance est devenue une compagne aimée, presque une femme. Le chemin parcouru depuis le premier vers est complet : on est passé de l'enfant qu'on gronde à l'être cher qu'on tient près de soi.
Conclusion
« Recueillement » décrit un apprivoisement. Au premier vers, la Douleur s'agite et le poète doit la calmer ; au dernier, elle est sa « chère », et tous deux écoutent la Nuit approcher. Entre les deux, le poète a choisi de s'écarter de la foule qui fuit sa souffrance dans des plaisirs cruels, et le rejet de « Loin d'eux » inscrit ce choix dans la forme même du sonnet. Les images de mort, années défuntes, soleil moribond, linceul, ne sont plus menaçantes : elles composent un tableau apaisé où le passé et la fin sont acceptés.
Le poème montre une évolution possible de l'esthétique baudelairienne. Là où d'autres pièces des Fleurs du mal font du spleen une crise violente, celle-ci propose une sagesse : vivre avec sa douleur plutôt que la fuir. On peut lire en contrepoint « Spleen (Quand le ciel bas et lourd…) », où l'angoisse submerge le poète au lieu de se laisser conduire. On peut aussi penser aux poèmes en prose du Spleen de Paris consacrés au crépuscule, où Baudelaire observe également l'effet du soir sur les habitants de la ville.
Questions possibles à l'entretien
- Pourquoi « Sois sage » ? La formule fait de la Douleur une enfant agitée et du poète un adulte qui la console : la souffrance est gardée, non chassée.
- Quel est l'effet du rejet « Loin d'eux » ? La phrase franchit la limite entre quatrain et tercet, et la forme du sonnet réalise la fuite loin de la foule.
- Comment comprendre le titre ? Se recueillir, c'est rentrer en soi et faire silence, mais aussi se tenir devant les morts ; les images funèbres des tercets justifient ce second sens.
Bibliographie
- Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.
- Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.
- Claude Pichois et Jean Ziegler, Baudelaire, biographie.