Sonnet des Fleurs du mal expliqué vers à vers — niveau Lycée, préparation de l'épreuve orale — près de 1 900 mots.
Introduction
Quiconque a travaillé dans une pièce où vit un chat connaît la scène : l'animal choisit précisément la pile de feuilles que l'on est en train de lire, s'y installe, ferme les yeux et refuse de bouger. Il ne gêne pas vraiment ; il occupe le lieu de l'étude comme s'il en était le gardien. Baudelaire part de cette complicité discrète entre le chat et ceux qui pensent, puis la pousse beaucoup plus loin qu'une simple scène d'intérieur.
« Les Chats » appartient aux Fleurs du mal, recueil paru en 1857. C'est un sonnet en alexandrins, mais un sonnet peu orthodoxe : les deux quatrains n'emploient pas les mêmes rimes, et le même mot « fin » revient à la rime dans les deux tercets avec deux sens différents. Le poème est célèbre aussi parce que deux grands savants du XXe siècle, le linguiste Roman Jakobson et l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, lui ont consacré une étude devenue un classique de l'analyse structurale.
Le chat n'y fait rien de ce que fait un chat ordinaire : il ne chasse pas, ne joue pas, ne miaule pas. Il est aimé, il cherche l'ombre, il rêve. À mesure que le sonnet avance, il change pourtant d'échelle : animal du foyer, puis créature des ténèbres, puis sphinx du désert, enfin réserve d'étoiles.
Problématique : comment, en quatorze vers, Baudelaire fait-il grandir un animal domestique jusqu'à en faire une figure du rêve et de l'infini, miroir du poète ?
Plan détaillé
- Premier quatrain — Un chat aimé à l'âge mûr
- deux sortes d'hommes réunies par un même goût ;
- un animal qui ressemble à ceux qui l'aiment.
- Second quatrain — Un animal qui refuse de servir
- le goût de l'ombre et du savoir ;
- l'Érèbe éconduit : une fierté qui ne s'abaisse pas.
- Premier tercet — La pose du sphinx
- un rêve qui prend la forme d'une attitude ;
- un sommeil sans limite.
- Second tercet — Des étoiles dans la fourrure et les yeux
- l'étincelle et l'or ;
- le regard mystique, dernier mot du sonnet.
Il reste 1 670 mots (≈6 pages) de ce document
Accès illimité à 2 630 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. Premier quatrain : un chat aimé à l'âge mûr
Deux familles humaines réunies
Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison,
Le sonnet ne commence pas par les chats mais par ceux qui les aiment. Le titre annonçait un animal ; le premier vers présente deux catégories d'hommes, construites en parallèle : un nom suivi d'un adjectif (« amoureux fervents », « savants austères »). Les deux adjectifs semblent s'opposer terme à terme. « Fervents » évoque la chaleur de la passion, « austères » la froideur d'une vie consacrée au travail. L'alexandrin, coupé à l'hémistiche, sépare nettement les deux groupes, comme deux tempéraments que tout éloigne.
Le verbe du vers 2 les réunit pourtant. L'adverbe « également » a ici un double sens qu'il faut faire entendre : les uns et les autres aiment les chats « de la même façon », et ils les aiment « aussi », eux qui ont déjà l'amour ou le savoir. Le complément « dans leur mûre saison » ajoute une précision d'âge : ce goût vient avec la maturité, lorsque la vie active laisse place au repos et à la réflexion. La métaphore des saisons rapproche l'homme d'un fruit arrivé à son point d'équilibre, juste avant le déclin.
Un animal qui ressemble à ceux qui l'aiment
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Les chats n'apparaissent qu'au vers 3, en position de complément d'objet. Ils sont aimés, ils n'agissent pas encore. Le couple d'adjectifs « puissants et doux » reprend en petit l'opposition du vers 1 : la force rappelle l'ardeur des amoureux, la douceur le calme du savant. Le chat concilie ce que les hommes du premier vers séparent.
L'apposition « orgueil de la maison » le place au centre du foyer, comme un objet précieux qu'on montre. Mais le mot « orgueil » prépare déjà la « fierté » du vers 8 : ce n'est pas seulement la maison qui est fière de son chat, c'est le chat qui porte en lui une forme de hauteur.
Le vers 4 repose sur une double comparaison, soulignée par la répétition de « comme eux ». Frileux, sédentaires : ces adjectifs décrivent des êtres qui restent près du feu et ne sortent guère. L'amoureux enfermé avec l'aimée, le savant dans son cabinet, le chat sur son coussin partagent la même vie d'intérieur. Le quatrain se referme sur l'image d'une maison close et chaude, où trois sortes d'êtres se reconnaissent. Rien encore ne laisse prévoir l'élargissement qui va suivre.
II. Second quatrain : un animal qui refuse de servir
Le goût de l'ombre et du savoir
Amis de la science et de la volupté, Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
Le pronom « Ils » change tout : les chats deviennent sujet. Après avoir été aimés, ils agissent et choisissent. L'apposition « Amis de la science et de la volupté » reprend exactement les deux familles du premier vers, mais dans l'ordre inverse : la science renvoie aux savants, la volupté aux amoureux. Le chat n'est plus seulement aimé par ces hommes ; il partage leurs passions. Il devient leur égal.
Le vers 6 en dit davantage. Le verbe « cherchent » suppose une volonté : le chat ne subit pas l'obscurité, il la désire. Les deux compléments vont crescendo. « Le silence » reste paisible ; « l'horreur des ténèbres » est beaucoup plus inquiétant. Le mot « horreur » garde ici son sens ancien de frisson sacré devant l'obscurité. La maison chaude du premier quatrain s'ouvre sur une nuit profonde.
L'Érèbe éconduit
L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Le vers 7 introduit une référence mythologique. L'Érèbe désigne, chez les Grecs, les ténèbres des profondeurs et le monde souterrain des morts. Le poète imagine que ce dieu des ombres aurait voulu des chats comme chevaux d'attelage, des « coursiers funèbres » pour son char. L'image est saisissante : le petit félin du foyer est rêvé en monture infernale.
Mais cette image n'existe qu'à l'irréel. Le subjonctif plus-que-parfait « eût pris », à valeur de conditionnel passé, et la subordonnée « S'ils pouvaient » indiquent que cela n'a pas eu lieu. La raison tient dans le dernier vers du quatrain : les chats ne savent pas plier. L'inversion poétique (« au servage incliner ») retarde le mot « fierté », rejeté à la rime, qui sonne comme une conclusion. Même la puissance des enfers ne peut les domestiquer.
On reconnaît ici un trait que Baudelaire prête volontiers au poète et au dandy : l'indépendance absolue, le refus de se mettre au service de quiconque. Le chat n'est pas un chien ; il accepte la maison, pas la servitude. L'animal qui semblait docile au vers 3 se révèle insoumis, et cette insoumission le rapproche de l'artiste.
III. Premier tercet : la pose du sphinx
Un rêve devenu attitude
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Le passage aux tercets correspond à un nouveau changement d'échelle. Après la maison et les enfers, voici le désert. Le gérondif « en songeant » est central : c'est en rêvant que les chats se transforment. L'observation est exacte, chacun a vu un chat couché les pattes avant tendues, la tête droite. Baudelaire reconnaît dans cette posture celle des sphinx d'Égypte.
L'adjectif « nobles » poursuit le thème de la fierté. Le pluriel « grands sphinx » et l'expression « au fond des solitudes » agrandissent le cadre : le pluriel « solitudes » désigne les étendues désertes, mais suggère aussi la solitude morale de celui qui pense. Le sphinx, dans la légende grecque, est en outre l'être qui pose des énigmes. Le chat devient gardien d'un secret, figure d'une sagesse silencieuse qu'on ne peut percer.
L'enjambement entre les vers 9 et 10 étire la phrase comme le corps de l'animal s'étire : la syntaxe imite l'allongement du sphinx.
Un sommeil sans fin
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;
Le vers 11 prolonge la rêverie. Le verbe « semblent » maintient une incertitude : les sphinx paraissent dormir, mais peut-être veillent-ils. L'expression « un rêve sans fin » donne à cette immobilité une dimension d'éternité. Les statues de pierre traversent les siècles ; le chat, en adoptant leur pose, rejoint ce temps immobile. Le « rêve » fait aussi écho au « songeant » du vers 9 : le tercet est encadré par le vocabulaire du songe.
Ce vers est le seul du premier tercet à porter une rime masculine, et sa rime ne trouvera son écho qu'au tercet suivant. Le lecteur reste ainsi en suspens, comme dans un sommeil qui n'aurait pas de terme.
IV. Second tercet : des étoiles dans la fourrure et les yeux
L'étincelle et l'or
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Le dernier tercet descend dans le corps même de l'animal. Les « reins » désignent ici le dos et les flancs, mais le mot évoque aussi, dans la langue ancienne, la force vitale et le désir. L'adjectif « féconds » renvoie à la fertilité : le chat est une puissance de vie, et non seulement une silhouette rêveuse.
Les « étincelles » ont une origine très concrète. Quand on caresse un chat dans l'obscurité, sa fourrure crépite et produit parfois de petites lueurs. Baudelaire part de ce phénomène physique et le qualifie de « magiques » : l'électricité devient sortilège. On mesure ici le procédé du poème tout entier, qui consiste à partir d'une observation exacte pour la faire basculer dans le merveilleux.
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Le regard achève la transformation. Les « parcelles d'or » sont les petites taches dorées de l'iris du chat. La comparaison « ainsi qu'un sable fin » rappelle le désert des sphinx : le sable du vers 13 répond aux solitudes du vers 10. La rime « fin » / « fin » mérite d'être relevée : le même mot désigne au vers 11 l'absence de terme (« sans fin ») et au vers 13 la finesse d'une poussière. Ce jeu fait se rejoindre l'infini et l'infime, le temps sans borne et le grain minuscule.
Le verbe « Étoilent », placé en tête du dernier vers, opère l'ultime agrandissement : les yeux du chat deviennent un ciel nocturne. L'adverbe « vaguement » adoucit la vision ; l'éclat est diffus, comme une lueur lointaine. Le dernier mot, « mystiques », place l'animal du côté de l'invisible et du sacré. Le regard du chat semble contempler un autre monde, ou le contenir.
Il faut noter que le sonnet se termine sur les yeux du chat, alors qu'il avait commencé sur les hommes qui le regardent. Le mouvement s'est inversé : ce n'est plus l'homme qui contemple l'animal, c'est l'animal qui porte en lui l'infini que l'homme cherche.
Conclusion
Le sonnet suit une trajectoire continue d'élargissement. Le chat est d'abord objet d'affection dans une maison close, puis sujet qui choisit l'ombre et refuse de servir, puis sphinx immobile au milieu du désert, enfin ciel étoilé condensé dans un regard. Chaque étape reprend un mot de la précédente pour l'agrandir : l'orgueil devient fierté, le songe devient rêve sans fin, le sable du désert devient poussière d'or.
Ce chat ressemble beaucoup au poète tel que Baudelaire le conçoit : sensible à la volupté et à la pensée, attiré par la nuit, rebelle à toute servitude, capable de transformer le réel en vision. Le poème fonctionne comme un autoportrait indirect, où l'animal sert de masque.
Pour prolonger, on peut lire l'autre poème du recueil intitulé « Le Chat », qui commence par une invitation à l'animal à venir se coucher sur le cœur du poète, et où le chat est étroitement associé à la femme aimée. On peut aussi comparer avec « L'Albatros » : l'oiseau maladroit sur le pont du navire et le chat souverain dans la maison sont deux faces opposées de la même figure du poète, l'une humiliée, l'autre invincible.
Questions possibles à l'entretien
- Pourquoi les chats ne deviennent-ils sujets qu'au vers 6 ? Le poème leur donne progressivement une volonté : d'abord aimés, ils finissent par agir, rêver et contempler.
- Que signifie le refus de l'Érèbe ? La fierté du chat le rend insoumis même aux puissances infernales ; c'est une image de l'indépendance de l'artiste.
- Quel est l'effet de la double rime en « fin » ? Elle relie l'éternité du rêve et la finesse du sable d'or, l'infiniment grand et l'infiniment petit.
Bibliographie
- Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, section « Spleen et Idéal ».
- Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, « "Les Chats" de Charles Baudelaire », article paru dans la revue L'Homme.
- Claude Pichois et Jean Ziegler, Baudelaire, biographie.