Le Mort joyeux, Baudelaire : analyse linéaire (Spleen et Idéal)

1 925 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Sonnet de Baudelaire expliqué vers par vers — niveau lycée, oral de français — environ 1 900 mots.

Introduction

Certaines personnes rédigent aujourd'hui leurs obsèques dans le moindre détail : la musique, le cercueil en carton, les cendres dispersées en forêt, parfois le souhait de redevenir simplement de la terre. Organiser sa propre disparition revient à garder la main jusqu'au bout. Le locuteur de « Le Mort joyeux » pousse ce désir à l'extrême : il ne veut ni prêtre, ni pierre gravée, ni larmes, il veut une fosse qu'il aurait creusée lui-même et des vers pour seuls invités. Cette analyse linéaire de « Le Mort joyeux » de Baudelaire montre comment une bravade de carabin se change, au fil des quatorze vers, en confession.

Le poème appartient à « Spleen et Idéal », première section des Fleurs du mal. Il se trouve dans la partie finale de cette section, là où l'élan vers l'Idéal s'épuise et où se multiplient les pièces de l'ennui, de la cloche fêlée et de l'horloge, juste avant la série des poèmes intitulés « Spleen ». Le titre est un oxymore : un mort ne peut être joyeux, et la joie, d'ordinaire, s'oppose au deuil. Le choix du sonnet, forme noble héritée de Pétrarque et de Ronsard, accentue le scandale : le moule de la poésie amoureuse accueille une scène de pourriture. Les quatrains suivent des rimes croisées sur deux sons seulement, ce qui fait de ce sonnet une pièce volontairement irrégulière.

Problématique : comment ce sonnet, qui renverse tous les rites de la mort, fait-il de la provocation macabre l'expression la plus nue du spleen ?

Le texte se lit en trois mouvements : le premier quatrain dessine la tombe rêvée ; le second refuse les usages du deuil ; les tercets s'adressent aux vers et posent une dernière question, plus inquiète qu'il n'y paraît.

Plan détaillé

  1. Vers 1 à 4 — Une sépulture faite de ses mains
    • une terre grasse et vivante ;
    • le sommeil du requin : l'oubli comme élément naturel.
  2. Vers 5 à 8 — Le refus des rites
    • la haine déclarée des testaments et des tombeaux ;
    • les corbeaux plutôt que les larmes : une provocation de vivant.
  3. Vers 9 à 14 — L'invitation aux vers et la question finale
    • des compagnons aveugles et sourds, des « philosophes » ;
    • un corps « mort parmi les morts » : la joie retournée en désespoir.

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I. Vers 1 à 4 : une sépulture faite de ses mains

Une terre qui grouille

Dans une terre grasse et pleine d'escargots Je veux creuser moi-même une fosse profonde,

Le premier vers place le lecteur dans un lieu, avant même de nommer le sujet. Ce lieu n'a rien d'un cimetière : c'est un sol humide, fertile, habité. L'adjectif « grasse » appartient au vocabulaire du jardinier et du laboureur ; il évoque une matière lourde, collante, presque charnelle. Les « escargots » introduisent une note inattendue, à la fois triviale et un peu comique. On est loin de l'imaginaire romantique de la tombe sous les saules. Baudelaire choisit un décor bas, terre à terre au sens propre.

Le second vers fait entendre la volonté du locuteur avec une netteté remarquable : « Je veux ». Le présent du verbe vouloir n'exprime pas un rêve vague mais une décision. Le pronom renforcé « moi-même » insiste sur l'autonomie : celui qui parle refuse de confier son corps à d'autres mains. Ce geste de creuser sa propre fosse, habituellement associé à l'humiliation des condamnés, devient ici un acte d'orgueil. L'adjectif « profonde », à la rime, prolonge le mouvement vers le bas amorcé par la « terre grasse ».

Dormir comme un requin

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

La relative au subjonctif (« Où je puisse ») transforme la fosse en lieu de repos désiré. La locution « à loisir » est presque mondaine : le locuteur parle de sa tombe comme d'une chaise longue. Le verbe « étaler » ajoute une nuance de paresse et de sans-gêne. Quant aux « vieux os », ils surprennent : le sujet parle de son corps comme d'un squelette déjà usé, alors qu'il est vivant. Ce vieillissement anticipé est une marque du spleen baudelairien, celui d'un homme qui se sent plus vieux que son âge, comme dans le poème où il déclare avoir plus de souvenirs que s'il avait mille ans.

Le dernier vers du quatrain repose sur une comparaison étrange. Le sommeil du mort, d'ordinaire comparé à celui d'un enfant ou d'un juste, est ici comparé à celui d'un requin. L'animal est un prédateur, solitaire, silencieux, qui se déplace dans son élément sans effort. Le mort voudrait être dans l'oubli comme le requin dans l'eau : chez lui, enveloppé, libre. Le parallélisme « dans l'oubli » / « dans l'onde » souligne cette équivalence, et l'allitération en [d] (« dormir », « dans », « dans l'onde ») donne au vers un rythme sourd. Le requin apporte aussi une note de férocité : même mort, le locuteur garde quelque chose d'agressif.

II. Vers 5 à 8 : le refus des rites

Une double haine

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;

Le deuxième quatrain s'ouvre sur un vers parfaitement symétrique : deux hémistiches, deux fois le verbe « hais », deux compléments qui commencent par la même consonne. Cette anaphore donne au refus une force de manifeste. Le testament et le tombeau sont les deux moyens que la société offre aux morts pour survivre : l'un prolonge la volonté par l'écrit, l'autre prolonge la présence par la pierre. Le locuteur rejette l'un et l'autre. Il ne veut laisser ni héritage ni monument.

On peut y lire une pique contre la bourgeoisie du temps, attachée aux successions et aux concessions : le dandy préfère la disparition pure aux affaires d'héritage.

Les corbeaux plutôt que les larmes

Plutôt que d'implorer une larme du monde, Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

La comparaison « Plutôt que… j'aimerais mieux » organise une alternative brutale. D'un côté, la pitié humaine, réduite à « une larme » unique et quémandée : le verbe « implorer » suggère une humiliation. De l'autre, les corbeaux, oiseaux charognards et symboles traditionnels de malheur. Le choix est vite fait.

Le mot « Vivant », isolé en tête de vers et suivi d'une virgule, est le plus audacieux du quatrain. Le locuteur ne se contente pas d'accepter que les oiseaux dévorent son cadavre : il serait prêt à les inviter de son vivant. Le verbe « inviter » appartient au registre de la politesse et des réceptions ; il annonce le festin des tercets. L'infinitif « saigner », employé de manière transitive, fait du corps une bête qu'on égorge. L'expression « tous les bouts » est familière, presque grossière, et réduit le corps à des morceaux. Enfin, « carcasse immonde » reprend l'idée des « vieux os » : le locuteur se décrit lui-même avec un dégoût qui ressemble à du mépris de soi. La rime « monde / immonde » est éloquente : le monde des vivants et la carcasse se répondent, comme si l'un ne valait pas mieux que l'autre.

III. Vers 9 à 14 : l'invitation aux vers et la question finale

Une apostrophe solennelle

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;

Le premier tercet change de ton. L'interjection « Ô » et l'exclamation donnent à l'adresse une solennité d'hymne : le poète parle aux vers comme on parle aux dieux ou à la Muse. Le jeu sur le mot est évident pour un lecteur attentif : les « vers » de terre et les vers du poème s'écrivent de la même façon. Le sonnet lui-même devient une nourriture offerte à ces lecteurs singuliers.

Le groupe « noirs compagnons » donne aux vers une dignité presque fraternelle : ils deviennent la seule compagnie que le mort accepte. Mais l'expression « sans oreille et sans yeux » rappelle qu'ils ne peuvent ni entendre ni voir. L'impératif « Voyez » est donc un paradoxe : le poète demande de regarder à des créatures aveugles. Toute l'adresse sonne faux, et cette fausseté est voulue. Le poète joue la comédie de la fête devant un public qui ne peut rien percevoir.

Le second vers reprend le titre en le développant : le mort est « libre et joyeux ». La liberté renvoie au refus des rites du second quatrain ; la joie est celle d'une délivrance. La rime plate « yeux / joyeux » enferme le mot de joie dans le voisinage de l'aveuglement.

Des philosophes nés de la pourriture

Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

Ce vers est une double apposition, qui accorde aux vers deux titres contradictoires. « Philosophes » est ironique : les vers, en réduisant tout corps à la même matière, enseignent la vanité de toute chose, à la manière des moralistes ou des peintres de vanités. « Viveurs » désigne ceux qui profitent de la vie, les noceurs : les vers sont des fêtards qui se nourrissent de morts. L'expression « fils de la pourriture » parodie les généalogies nobles ou bibliques. Elle rappelle aussi « Une charogne », où la décomposition grouille d'une vie nouvelle.

Une invitation sans remords

À travers ma ruine allez donc sans remords,

L'impératif « allez » est une permission, presque un ordre. La particule « donc » ajoute une nuance d'encouragement familier. Le mot « ruine » désigne le cadavre comme un édifice effondré : c'est l'image architecturale de la vanité. L'expression « sans remords » renverse la morale : on n'a pas à s'excuser de dévorer quelqu'un qui consent. Elle annonce aussi la fin, où le mot de « torture » va reparaître.

La question finale

Et dites-moi s'il est encor quelque torture Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

Le poème s'achève sur une interrogation indirecte, alors même qu'il se clôt par un point d'exclamation. Ce mélange dit l'ambiguïté du ton : défi bravache et angoisse réelle. Le locuteur demande aux vers s'il reste une souffrance possible pour lui. La réponse implicite est double. D'un côté, la question est un défi : rien ne peut plus l'atteindre, il est au-delà de la douleur. De l'autre, elle trahit qu'il a déjà connu toutes les tortures, et que la mort physique n'ajoutera rien à une mort intérieure déjà accomplie.

C'est là que le poème bascule. Le « vieux corps sans âme » n'est pas seulement le cadavre futur : c'est l'homme présent, vidé par l'ennui. L'expression finale, « mort parmi les morts », avec sa répétition du même mot, enferme le locuteur dans une communauté funèbre. Il ne se sent pas plus vivant que les cadavres qui l'entourent. La joie du titre s'éclaire alors : elle est celle de quelqu'un qui n'a plus rien à perdre, parce qu'il a déjà tout perdu. La rime « remords / morts » scelle ce constat : aucune morale, aucune vie ne subsiste.

Conclusion

« Le Mort joyeux » commence comme une provocation de jeune homme qui veut choquer le bourgeois : une fosse grasse, des escargots, des corbeaux, des vers invités à table. Baudelaire y renverse méthodiquement les usages funéraires de son temps, refuse la pitié, le notaire et la pierre tombale, et revendique une mort sans témoins humains. Le sonnet, forme élégante, sert de cadre à ce tableau répugnant, ce qui accentue le contraste propre aux Fleurs du mal : faire naître une beauté formelle de la matière la plus basse.

Mais le dernier vers retourne la bravade. Si le mort est joyeux, c'est qu'il n'a plus d'âme à faire souffrir. La provocation est le masque d'un désespoir : celui du spleen, qui fait du vivant un cadavre avant l'heure. La joie affichée devient la forme la plus amère de la mélancolie.

En ouverture, on peut rapprocher ce sonnet de « Une charogne », où la décomposition est décrite à une femme aimée, et du « Squelette laboureur » des « Tableaux parisiens », qui imagine que même la mort ne garantit pas le repos. Hors de Baudelaire, la danse macabre médiévale, où les morts entraînent gaiement les vivants de toutes conditions, offre une version collective de cette gaieté funèbre.

Bibliographie

  • Les Fleurs du mal, Baudelaire : « Spleen et Idéal », dont « Une charogne », et « Le Squelette laboureur » dans les « Tableaux parisiens ».
  • Jean-Paul Sartre, Baudelaire.
  • Georges Blin, Le Sadisme de Baudelaire.