Fiche de lecture — roman paru en 1947 — niveau lycée — environ 2 500 mots.
Repères : l'auteur, la parution, la manière
L'auteur. Boris Vian (1920-1959) a mené plusieurs vies à la fois : ingénieur de formation, trompettiste amateur passionné de jazz, chroniqueur musical, parolier, traducteur de romans noirs américains, auteur de théâtre. Il a aussi publié, sous un faux nom d'auteur américain, des romans provocateurs qui firent scandale. Il meurt jeune, d'une crise cardiaque, avant d'avoir connu le succès de ses livres signés de son nom.
L'œuvre. L'Écume des jours paraît en 1947 chez Gallimard. Le livre passe presque inaperçu à sa sortie ; c'est la génération suivante, à partir des années 1960, qui en fait un roman culte, lu et relu par les lycéens et les étudiants.
Le genre. Un roman d'amour tragique raconté dans un monde légèrement décalé, où les objets vivent, où les mots prennent leur sens littéral et où les lois physiques obéissent aux émotions. On parle souvent de merveilleux ou de fantaisie ; il vaut mieux dire que Vian invente une réalité qui réagit au bonheur et au malheur des personnages.
Vian n'étant pas dans le domaine public, cette fiche raconte l'histoire avec ses propres mots et ne cite que des expressions de quelques mots.
Notre fil rouge : un baromètre en forme d'appartement
Dans la plupart des romans, le décor reste immobile pendant que les héros souffrent. Ici, c'est l'inverse. L'appartement de Colin est lumineux, vaste, peuplé d'une souris qui joue avec les rayons de soleil au début du livre ; à la fin, les murs se rapprochent, les vitres s'opacifient, le plafond descend. Nous lirons donc le roman comme on lit un baromètre : à chaque étape, nous noterons ce que devient la pièce, car elle dit l'état du couple plus sûrement que les dialogues.
Le découpage en chapitres étant bref et nombreux, nous avons préféré organiser le résumé par grandes étapes de l'histoire.
Plan de la fiche
Six étapes, de la lumière à l'ombre
- Étape 1 : un jeune homme riche qui veut tomber amoureux
- Étape 2 : la rencontre, le mariage et le départ
- Étape 3 : la fleur dans la poitrine
- Étape 4 : l'argent qui fond, le travail qui tue
- Étape 5 : Chick, Alise et le philosophe
- Étape 6 : l'enterrement et la souris
Comprendre le roman
- Les personnages, couple par couple
- Les thèmes : ce qui ronge le bonheur
- Une écriture qui prend les mots au mot
- Notre avis sur le roman
- Quatre questions pour vérifier sa lecture
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Six étapes, de la lumière à l'ombre
Étape 1 : un jeune homme riche qui veut tomber amoureux
Colin a une vingtaine d'années, une fortune suffisante pour ne pas travailler, et un appartement où tout semble fait pour le plaisir. Son cuisinier, Nicolas, prépare des plats extravagants en suivant les recettes d'un grand chef imaginaire. Une petite souris grise aux moustaches noires vit dans la cuisine et s'amuse avec la lumière. Colin possède un instrument de son invention, le pianocktail : chaque note jouée ajoute un alcool ou un sirop, si bien qu'un morceau de jazz se transforme en boisson.
Son meilleur ami, Chick, est ingénieur et beaucoup moins riche. Il dépense tout ce qu'il gagne pour acheter les livres et les objets de Jean-Sol Partre, un philosophe à la mode dont il collectionne la moindre trace. Chick présente à Colin Alise, la nièce de Nicolas, dont il est amoureux. Les trois jeunes gens vont patiner ensemble. Colin, en voyant Chick et Alise, s'aperçoit qu'il souffre de ne pas aimer quelqu'un. Il le dit presque comme on avoue une maladie.
Le baromètre : soleil, carreaux propres, souris joyeuse. Tout est clair.
Étape 2 : la rencontre, le mariage et le départ
Chez une amie, Isis, qui fête l'anniversaire de son chien, Colin rencontre une jeune fille qui porte le nom d'un morceau de Duke Ellington : Chloé. Il est maladroit, elle est douce, et un petit nuage rose finit par les envelopper quand ils se promènent ensemble. Ils se voient de plus en plus et décident vite de se marier.
Le mariage est somptueux. Colin paie une cérémonie très chère, avec un cortège, une musique spectaculaire et des officiants grotesques que Vian décrit avec une ironie mordante pour l'Église. Généreux, Colin offre aussi à Chick une grosse somme pour qu'il puisse épouser Alise.
Les jeunes mariés partent en voyage vers le sud dans une grande voiture conduite par Nicolas. Le paysage traversé est sinistre : une région de mines où des ouvriers travaillent dans la misère. Un froid traverse la voiture, et Chloé est prise d'une toux.
Le baromètre : le nuage rose est le dernier signe d'une lumière sans mélange. Avec le froid entré par une vitre, quelque chose se fissure.
Étape 3 : la fleur dans la poitrine
De retour à Paris, Chloé s'affaiblit. Un médecin, le professeur Mangemanche, découvre la cause : un nénuphar pousse dans son poumon droit. Le traitement est aussi poétique qu'absurde. Il faut la priver d'eau presque complètement et l'entourer de fleurs en permanence, pour que d'autres fleurs fassent peur à celle qui la ronge.
Colin achète des fleurs chaque jour, en quantités énormes. On opère Chloé ; le nénuphar est retiré, mais l'autre poumon commence à être atteint. La maladie revient sous une autre forme.
Le baromètre : l'appartement commence à rétrécir. Les fenêtres laissent passer moins de lumière, les coins s'arrondissent, la souris s'inquiète. Le décor fait corps avec la poitrine de Chloé, qui se resserre.
Étape 4 : l'argent qui fond, le travail qui tue
Les fleurs et les soins coûtent une fortune. Colin vend ses biens, puis son pianocktail. Nicolas, qui vieillit à vue d'œil, est envoyé travailler chez des amis plus riches. Colin, qui n'avait jamais travaillé, doit chercher un emploi.
Les métiers qu'il trouve sont des cauchemars. D'abord, il doit faire pousser des canons de fusil en couchant son corps nu sur la terre pour la réchauffer : la chaleur humaine sert à fabriquer des armes. Le travail le vide de ses forces, et ce qu'il fait pousser finit par trahir son épuisement. Plus tard, il est chargé de surveiller une réserve. Enfin, il obtient un poste encore plus terrible : on l'envoie annoncer leurs malheurs aux gens, la veille du jour où ils arrivent. Un jour, il trouve sur sa liste une adresse qui est la sienne.
Le baromètre : la chambre de Chloé n'est plus qu'un couloir étroit. La lumière vient d'une seule fenêtre ternie.
Étape 5 : Chick, Alise et le philosophe
Pendant ce temps, l'histoire du second couple tourne mal. Chick, au lieu d'épouser Alise avec l'argent offert par Colin, le dépense en objets liés à Partre. Il délaisse son travail, s'endette, ne paie plus ses impôts. Alise, désespérée, comprend que le philosophe lui a volé son amant.
Elle va trouver Partre et lui demande de cesser de publier, pour que Chick cesse d'acheter. Devant son refus, elle le tue avec un arrache-cœur, un instrument qui extrait le cœur de la poitrine. Puis elle met le feu aux librairies qui vendent ses livres. Elle meurt dans l'un de ces incendies.
Au même moment, des agents viennent saisir les biens de Chick. Il tente de défendre sa collection, et il est tué par les policiers. Son corps tombe au milieu des livres qu'il a préférés à la femme qu'il aimait.
Étape 6 : l'enterrement et la souris
Chloé meurt. Colin n'a plus d'argent : l'enterrement est celui des pauvres. Les porteurs la manipulent sans égard, le cortège est misérable, la cérémonie est expédiée. L'Église qui avait vendu un mariage fastueux traite le deuil d'un homme ruiné avec mépris.
Colin passe désormais ses journées au bord d'un lac, à guetter un nénuphar qui pourrait sortir de l'eau, comme s'il attendait encore quelque chose de la fleur qui a tué sa femme. Il ne mange plus.
Le roman s'achève sur un dialogue entre la souris et un chat. La souris, qui ne supporte plus de voir Colin dépérir dans un appartement devenu presque inhabitable, demande au chat de la tuer. Elle place sa tête dans sa gueule et attend qu'on lui marche sur la queue. Des fillettes aveugles approchent en chantant : l'une d'elles marchera sur la queue du chat sans le voir.
Le baromètre : l'appartement s'est presque refermé. La souris, qui jouait au soleil au premier chapitre, préfère mourir que rester dans le noir.
Les personnages, couple par couple
Colin et Chloé. Colin est d'abord un enfant gâté, rêveur, généreux, qui ne connaît ni le travail ni le manque. L'amour le transforme : il accepte tout, la ruine, l'humiliation, les métiers absurdes, pour garder Chloé en vie. Chloé est l'un des personnages les moins décrits du roman ; elle est surtout une présence, une douceur, puis un corps qui s'épuise. Vian l'associe à la musique, au nuage, aux fleurs, c'est-à-dire à ce qui est beau et fragile.
Chick et Alise. Ils forment le couple miroir. Chick aime Alise, mais il aime plus encore une passion de collectionneur qui le dévore. Alise est le personnage le plus lucide et le plus actif du livre : elle seule tente d'agir contre ce qui détruit son amour, et sa violence naît d'un désespoir qu'elle ne peut confier à personne.
Jean-Sol Partre. Caricature transparente de Jean-Paul Sartre, que Vian connaissait et fréquentait. Le portrait n'est pas une attaque contre la philosophie, plutôt contre la mode intellectuelle qui transforme un penseur en idole et ses lecteurs en consommateurs.
La souris. Personnage muet devenu inoubliable, elle est le témoin le plus fidèle du malheur de Colin, et sa fin donne au roman sa dernière image.
Les thèmes : ce qui ronge le bonheur
L'amour et la jeunesse. Le roman célèbre la joie d'aimer à vingt ans : le patin, les promenades, la musique, l'humour partagé. Mais il montre que ce bonheur repose sur des conditions fragiles, la santé, l'argent, l'insouciance. Quand l'une cède, tout le reste suit.
La maladie comme métamorphose du monde. Le nénuphar n'est pas un simple symbole de la tuberculose ou de tout autre mal réel. Il fait de la maladie une chose belle et monstrueuse à la fois, une fleur qui tue. Le décor qui se resserre traduit ce que ressent l'entourage d'un malade : le monde se réduit à une chambre.
Le travail. Vian en donne une vision féroce. Les métiers de Colin consument le corps et l'âme : la chaleur humaine sert à fabriquer des armes, la parole sert à annoncer le malheur.
L'argent. Au début, il permet la fantaisie ; ensuite, son absence ferme toutes les portes. Le contraste entre le mariage et l'enterrement montre une société qui mesure la dignité d'un homme à ce qu'il peut payer.
La passion qui aliène. La collection de Chick est l'autre maladie du livre. Elle ne vient pas d'une fleur, mais d'un désir de posséder qui remplace l'amour réel. Partre est moins coupable que l'adoration dont il est l'objet.
Une écriture qui prend les mots au mot
Les expressions prises à la lettre. Le procédé le plus célèbre du roman consiste à rendre concrète une image figée de la langue. Un personnage qui « se met en quatre » pourrait vraiment se découper ; une pièce qui manque de chaleur devient réellement plus petite. Le lecteur rit, puis s'aperçoit que ces jeux de mots portent souvent une tristesse.
Les mots inventés. Le pianocktail, l'arrache-cœur, des noms de plats ou de danses imaginaires : Vian crée un vocabulaire qui fait du monde un lieu à la fois familier et étrange.
La musique. Le jazz, et Duke Ellington en particulier, irrigue tout le livre. Le rythme des phrases, les variations sur un même motif, les ruptures de ton rappellent une improvisation. Le prénom même de l'héroïne vient d'un morceau.
Le mélange des registres. Le comique, le poétique, la satire et le tragique alternent sans transition. Ce mélange empêche le sentimentalisme et rend la fin plus cruelle.
L'avant-propos. Vian y affirme, avec un humour sérieux, que deux choses seulement comptent : l'amour, avec de jolies filles, et la musique des grands jazzmen ; tout le reste peut disparaître. Il ajoute que son histoire est vraie justement parce qu'il l'a inventée. Cette page donne la clé : le roman n'est pas réaliste, il est fidèle à une vérité intérieure.
Notre avis sur le roman
L'Écume des jours déroute souvent au premier contact : le début ressemble à un jeu de langage gratuit. Il faut l'accepter comme un temps de grâce, car cette légèreté donne toute sa force à la suite. Plus le livre avance, plus les inventions verbales se chargent de douleur.
La grande réussite de Vian est d'avoir trouvé une forme pour dire le chagrin sans pathos. Au lieu de décrire les sentiments de Colin, il fait rétrécir les murs, vieillir le cuisinier, mourir la souris. Le lecteur ne lit pas la tristesse, il la voit s'installer dans les objets.
On peut juger la satire de Partre un peu datée, ou trouver Chloé trop effacée, réduite à l'objet de l'amour masculin. Ces limites n'empêchent pas le roman de toucher. Il pose une question qui ne vieillit pas : que reste-t-il d'un bonheur lorsque le monde réel, avec ses factures et ses usines, finit par entrer dans la chambre ?
Quatre questions pour vérifier sa lecture
1. Quelle est la maladie de Chloé et comment la soigne-t-on ? Un nénuphar pousse dans son poumon droit. Le médecin prescrit de ne presque plus lui donner à boire et de l'entourer de fleurs fraîches pour effrayer celle qui la ronge. L'opération retire le nénuphar, mais l'autre poumon est bientôt atteint.
2. Pourquoi l'appartement de Colin rétrécit-il ? Le décor suit l'état du couple et de la maison. Plus Chloé s'affaiblit et plus Colin s'appauvrit, plus les pièces se resserrent et s'assombrissent. C'est une manière de rendre visible le malheur sans le commenter.
3. Que fait Alise pour sauver Chick, et comment finit-elle ? Elle va voir Jean-Sol Partre pour lui demander d'arrêter de publier. Devant son refus, elle le tue avec un arrache-cœur, puis brûle les librairies qui vendent ses ouvrages. Elle périt dans un incendie.
4. Que révèle le dernier métier de Colin ? Il doit annoncer aux gens les malheurs qui vont leur arriver. Le travail devient la forme la plus pure de la cruauté sociale, et il finit par toucher Colin lui-même, quand il découvre son propre nom sur sa liste.
Conclusion
L'Écume des jours raconte une histoire simple, un amour fauché par la maladie, mais la raconte dans une langue qui réinvente le monde à chaque page. Le décor qui se referme, du soleil sur le carrelage au trou noir de la fin, tient lieu de commentaire. Pour prolonger, on peut comparer le roman avec une autre histoire d'amour où la société broie les amants, comme La Dame aux camélias de Dumas fils, ou lire L'Arrache-cœur, autre roman de Vian au titre emprunté à l'arme d'Alise.
Bibliographie
- Boris Vian, L'Écume des jours.
- Boris Vian, L'Arrache-cœur.
- Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias.
- Jean-Paul Sartre, La Nausée.