Fiche de lecture — roman du XVIIIe siècle — lycée — environ 2 500 mots.
L'œuvre en quelques repères
L'auteur. Antoine François Prévost, dit l'abbé Prévost, mène une vie aussi agitée que celle de ses héros : novice chez les jésuites, soldat, moine bénédictin, il quitte son ordre sans autorisation, s'exile en Hollande et en Angleterre, vit de sa plume, de traductions et de journaux. On lui doit plusieurs longs romans et la traduction française de Clarisse Harlowe de Richardson.
Le livre. L'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut paraît en 1731 comme septième et dernier tome des Mémoires et aventures d'un homme de qualité, grand roman de Prévost. Le récit se détache vite de l'ensemble et connaît un succès de scandale ; Prévost en donne en 1753 une édition revue, avec quelques ajouts, qui sert de base à la plupart des éditions actuelles.
La forme. Un récit enchâssé. L'homme de qualité, le marquis de Renoncour, rapporte ce qu'un jeune homme, le chevalier des Grieux, lui a raconté de ses amours. Tout ce que nous savons de Manon passe donc par la voix de son amant.
Le découpage. Le roman n'est pas divisé en chapitres numérotés mais en deux parties continues. Pour répondre à la recherche d'un résumé de Manon Lescaut par chapitre, nous découpons chaque partie en épisodes, faciles à retrouver dans n'importe quelle édition. Nous terminons par une mise au point sur le mouvement littéraire auquel on rattache le roman.
Plan de la fiche
Première partie
- Le cadre : deux rencontres avec un jeune homme
- Amiens : le coup de foudre et la fuite
- Paris : la première trahison
- Saint-Sulpice : le séminariste reconquis
- Chaillot, l'incendie et le jeu
- Le vieux G... M..., Saint-Lazare et l'Hôpital
Seconde partie
- Le fils G... M... et la jeune fille envoyée en remplacement
- La dernière duperie et le Châtelet
- Le convoi des filles et la traversée
- La Nouvelle-Orléans, le duel et le désert
Étudier le roman
- Quel mouvement littéraire ?
- Les personnages
- Les thèmes
- Trois questions corrigées
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Première partie
Le cadre : deux rencontres avec un jeune homme
Dans un bourg de Normandie, Renoncour voit passer un convoi de femmes enchaînées que l'on conduit au Havre pour les embarquer vers l'Amérique. L'une d'elles frappe par sa beauté et sa noblesse. Un jeune homme accompagne le convoi, désespéré, sans un sou. Touché, Renoncour lui donne de l'argent.
Environ deux ans plus tard, à Calais, il retrouve ce jeune homme qui revient d'Amérique. Il l'emmène à son auberge, et le chevalier des Grieux accepte de lui raconter son histoire. À partir de là, c'est lui qui parle.
Amiens : le coup de foudre et la fuite
Des Grieux a dix-sept ans. Fils d'une bonne famille noble, il vient d'achever brillamment ses études de philosophie à Amiens et s'apprête à rentrer chez son père. Son ami Tiberge, garçon sérieux et pieux, l'accompagne. La veille de son départ, il voit descendre du coche d'Arras une jeune fille que l'on conduit au couvent, contre son gré semble-t-il. Il lui parle aussitôt. Elle s'appelle Manon Lescaut. Le soir même, ils décident de s'enfuir.
Tiberge devine le projet et tente de l'en dissuader. Des Grieux le trompe sur l'heure de son départ. Le lendemain, les deux jeunes gens partent pour Paris.
Paris : la première trahison
Ils s'installent ensemble à Paris et vivent quelques semaines d'un bonheur complet. Des Grieux songe à obtenir de son père la permission de se marier. Mais l'argent s'épuise, et il remarque des signes étranges : des provisions qui arrivent sans explication, une absence. Manon le trompe avec un riche fermier général, M. de B..., qui la paie.
Un soir, des laquais envoyés par le père de des Grieux l'enlèvent et le ramènent dans la maison familiale. Il comprend plus tard que M. de B..., avec l'accord de Manon, a lui-même averti la famille pour se débarrasser de lui.
Saint-Sulpice : le séminariste reconquis
Enfermé chez son père, des Grieux souffre, puis se calme grâce à Tiberge, qui l'encourage à se tourner vers Dieu. Il entre au séminaire de Saint-Sulpice et s'y distingue. Un an plus tard, il soutient avec éclat un exercice public de théologie à la Sorbonne.
Manon assiste à cette séance. Elle vient le voir au parloir de Saint-Sulpice, en larmes, lui demande pardon. Des Grieux résiste quelques instants, puis renonce à tout : vocation, réputation, avenir. Il s'enfuit de nouveau avec elle.
Chaillot, l'incendie et le jeu
Ils s'installent à Chaillot, près de Paris, avec l'argent que Manon a reçu de M. de B.... Leur vie est gaie et dépensière. Un incendie détruit la maison et leur fortune. Pour ne pas perdre Manon, que la pauvreté effraie, des Grieux accepte la proposition du frère de celle-ci, Lescaut, garde du corps et joueur : il apprend à tricher aux cartes dans une maison de jeu. Il gagne beaucoup, mais des domestiques les volent.
Lescaut propose alors une autre solution : que Manon se laisse entretenir par un vieux libertin, M. de G... M.... Les deux amants décident de duper le vieillard : Manon accepte ses cadeaux et son argent, puis s'enfuit avec des Grieux, que l'on a présenté comme son jeune frère.
Le vieux G... M..., Saint-Lazare et l'Hôpital
Le vieux G... M... découvre la supercherie et les fait arrêter. Des Grieux est enfermé à Saint-Lazare, maison de correction tenue par des religieux ; Manon est envoyée à l'Hôpital général, où l'on enferme les filles de mauvaise vie.
À Saint-Lazare, des Grieux joue d'abord la docilité pour gagner la confiance du supérieur. Puis, avec un pistolet apporté par Lescaut, il s'évade ; dans la fuite, un domestique est tué. Il obtient ensuite l'aide d'un jeune homme bien placé, M. de T..., qui l'aide à faire sortir Manon de l'Hôpital, déguisée en homme. Lescaut est tué peu après par un joueur qu'il avait ruiné. La première partie se termine sur ce bonheur fragile, déjà taché de sang.
Seconde partie
Le fils G... M... et la jeune fille envoyée en remplacement
Les amants s'installent à Chaillot. Tiberge, toujours fidèle, prête de l'argent et tente sans succès de ramener son ami à la vertu. M. de T... leur présente un jeune homme, le fils du vieux G... M.... Celui-ci tombe amoureux de Manon et lui fait des offres magnifiques.
Manon accepte de le rejoindre, avec l'idée de le duper à son tour. Elle envoie à des Grieux une jolie fille pour le consoler en son absence, geste qui le blesse profondément : elle croit ne pas le trahir puisque son cœur lui reste, tandis que lui y voit l'insulte suprême.
La dernière duperie et le Châtelet
Des Grieux, avec l'aide de M. de T..., fait enlever le jeune G... M... et le fait retenir quelque temps, puis prend sa place auprès de Manon pour la soirée et la nuit. Mais le vieux G... M..., averti, survient avec la police. Les amants sont arrêtés. Des Grieux est conduit au Châtelet. Son père, prévenu, obtient sa libération, mais il est impuissant pour Manon : le vieux G... M... a obtenu qu'elle soit déportée en Amérique.
Une scène pathétique oppose le père et le fils : le père supplie, menace, puis repousse son fils qui choisit Manon.
Le convoi des filles et la traversée
Des Grieux engage quelques gardes pour attaquer le convoi qui emmène Manon au Havre, mais ils l'abandonnent. Il suit alors les charrettes à pied et à cheval. C'est à ce moment que Renoncour l'a croisé, au début du roman. Au Havre, il obtient de s'embarquer avec elle, en se faisant passer pour son mari.
La Nouvelle-Orléans, le duel et le désert
En Louisiane, à La Nouvelle-Orléans, ils sont accueillis avec bonté par le gouverneur. Ils vivent pauvrement mais paisiblement. Manon a changé : elle se montre tendre, sérieuse, fidèle. Des Grieux veut régulariser leur union par un vrai mariage et avoue au gouverneur qu'ils ne sont pas mariés.
Ce scrupule les perd. Le neveu du gouverneur, Synnelet, aime Manon, et son oncle décide de la lui donner. Des Grieux se bat en duel avec lui, le croit mort, et s'enfuit avec Manon dans le désert, espérant rejoindre une colonie anglaise. Épuisée, Manon meurt au petit matin dans ses bras. Il creuse la terre avec son épée pour l'ensevelir et se couche sur la tombe pour attendre la mort.
On le retrouve. Synnelet n'était que blessé. Tiberge, venu le chercher en Amérique, le ramène vers la France. À son retour, des Grieux apprend la mort de son père. Le récit s'arrête là, devant Renoncour, à Calais.
Quel mouvement littéraire ?
Répondre à la question « Manon Lescaut appartient à quel mouvement littéraire ? » demande de la prudence, car le roman ne se range pas dans une école constituée. Il faut plutôt le situer au croisement de plusieurs courants.
Un roman du XVIIIe siècle, au temps des Lumières. Il paraît dans la décennie des Lettres philosophiques de Voltaire et peu après les Lettres persanes. Mais ce n'est pas un roman philosophique : il ne critique pas les institutions de manière militante, même si l'on y voit la toute-puissance de l'argent et la justice arbitraire des lettres de cachet et des maisons de force.
Un héritage classique et moral. L'avis placé en tête par l'homme de qualité présente l'histoire comme un exemple instructif des ravages de la passion. Cette justification rappelle la tradition classique et la pensée religieuse du siècle précédent, marquée par l'augustinisme : la passion y est une force qui aveugle et entraîne au malheur. Des Grieux lui-même, dans une conversation avec Tiberge, oppose les plaisirs de l'amour à la vertu en des termes qui évoquent ces débats théologiques sur la grâce.
Le roman-mémoires et le réalisme. Le récit à la première personne, raconté après coup, donne une forte impression de vérité. Les lieux sont réels (Amiens, Paris, Chaillot, Saint-Lazare, Le Havre, La Nouvelle-Orléans), les questions d'argent omniprésentes : on compte les louis, on calcule les dépenses. Prévost participe ainsi à l'essor du roman réaliste de son siècle, aux côtés de Marivaux romancier.
La sensibilité. Le roman fait une large place aux larmes, aux élans du cœur, à la pitié. Des Grieux revendique la délicatesse de ses sentiments comme une forme de noblesse. On rattache cette dimension au courant de la sensibilité, qui se développe au XVIIIe siècle et culminera avec La Nouvelle Héloïse de Rousseau.
Un pressentiment du romantisme ? La passion absolue, plus forte que la famille, la religion et la loi, la mort de l'héroïne dans un paysage désert, la solitude du héros sur la tombe : tout cela annonce des thèmes que le romantisme exaltera. On parle parfois de préromantisme, mais le terme est rétrospectif et doit être employé avec précaution : Prévost ne pouvait pas savoir qu'il « préparait » un mouvement à venir, et son écriture reste claire, sobre, très classique dans sa langue.
En résumé : un roman de la première moitié du XVIIIe siècle, écrit dans une langue classique, encadré par un discours moral hérité du XVIIe siècle, mais qui, par son réalisme et sa peinture de la passion, ouvre la voie au roman sensible puis romantique.
Les personnages
Des Grieux. Jeune noble promis à un brillant avenir, il sacrifie tout à Manon. Il est à la fois victime et complice : il triche, ment, tue. Narrateur de sa propre histoire, il plaide sa cause et cherche à émouvoir son auditeur ; il faut donc lire son récit avec un certain recul.
Manon. Nous ne la connaissons que par le regard de son amant. Elle aime le plaisir et redoute la pauvreté ; elle trompe sans se croire infidèle. Son énigme fait sa force : est-elle légère, calculatrice, sincère ? La Louisiane semble la transformer, ce qui rend sa mort d'autant plus poignante.
Tiberge. L'ami fidèle, la voix de la vertu. Il ne cesse d'aider des Grieux sans approuver sa conduite.
Lescaut. Le frère de Manon, joueur et sans scrupules, qui pousse sa sœur vers les hommes riches.
Les G... M... père et fils, M. de B..., Synnelet. Les rivaux, presque tous puissants et riches, qui font de Manon un objet que l'on achète.
Le père de des Grieux. L'autorité familiale, sévère puis désolée.
Les thèmes
La passion fatale. Des Grieux décrit son amour comme une force qu'il ne contrôle pas. Le roman pose la question de la liberté : est-il responsable ou entraîné ?
L'argent. Il gouverne l'intrigue. Chaque trahison de Manon commence par un manque d'argent ; chaque crime de des Grieux vise à s'en procurer. Le roman est l'un des premiers à donner une telle place aux comptes.
La vertu et le vice. Tiberge et Renoncour incarnent la morale ; le récit pourtant rend la faute émouvante, ce qui fit scandale.
L'enfermement et la fuite. Couvent, maison paternelle, Saint-Lazare, Hôpital, Châtelet : le récit est une suite d'enfermements et d'évasions, jusqu'à l'espace ouvert et mortel du désert.
Trois questions corrigées
1. Pourquoi le récit enchâssé est-il important ? Il fait de des Grieux le seul juge de son histoire. Il raconte pour se justifier et toucher Renoncour ; le lecteur entend donc un plaidoyer. Ce dispositif explique pourquoi Manon reste insaisissable.
2. Le roman est-il moral ? L'avis de l'auteur l'affirme, et les malheurs des héros semblent punir leurs fautes. Mais le récit rend la passion si belle et si touchante que la leçon se brouille ; c'est ce qui explique l'interdiction du livre peu après sa parution.
3. Peut-on dire que Manon Lescaut est un roman romantique ? Non, au sens strict : le romantisme est un mouvement du XIXe siècle. On peut en revanche relever des thèmes qui l'annoncent (passion absolue, mort de l'aimée, nature déserte), tout en rappelant que la langue et le cadre moral restent ceux de l'âge classique.
Conclusion
Manon Lescaut est un roman court qui résume une vie de démesure : deux fuites, plusieurs trahisons, des enfermements à répétition, un exil et une mort. Il ne relève pas d'un mouvement unique mais d'un moment, celui où la morale classique ne suffit plus à contenir la peinture de la passion. Pour prolonger, on pourra lire les opéras qu'il a inspirés, de Massenet et de Puccini, ou comparer Manon avec la Marguerite de La Dame aux camélias de Dumas fils, qui s'en souvient explicitement.
Bibliographie
- Abbé Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut.
- Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse.
- Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias.
- Jean Sgard, Prévost romancier.