Résumé par mouvements et fiche de lecture — Lycée (Seconde et Première, le roman et le récit ; parcours sur la guerre et le témoignage) — environ 2 200 mots.
Présentation de l'œuvre
L'auteur. Laurent Gaudé, né en 1972, écrit d'abord pour le théâtre. Cris, paru chez Actes Sud en 2001, est son premier roman. Suivront notamment La Mort du roi Tsongor et Le Soleil des Scorta, prix Goncourt 2004. On reconnaît déjà dans Cris ce qui fera son style : des phrases qui se répètent comme des incantations, des personnages pris dans une épreuve qui les dépasse, une écriture faite pour être dite à voix haute.
Le genre. Un roman polyphonique : il n'y a pas de narrateur unique, mais une succession de voix à la première personne. Chaque section porte le nom de celui qui parle. Le lecteur doit reconstituer l'action à partir de ces monologues qui se croisent, se répondent, parfois se contredisent.
Le cadre. Le front de la Grande Guerre, en 1916, l'année des batailles d'usure. Gaudé ne raconte pas une bataille célèbre avec ses dates et ses cartes : il enferme le lecteur dans un secteur de tranchées, entre les lignes et l'arrière immédiat.
Le sujet. Pendant qu'un soldat, Jules, quitte le front pour sa permission, ses camarades restent et vivent une offensive. Entre les deux, un cri court tout le livre : celui des blessés, celui des gazés, celui d'une étrange créature qui hante le no man's land.
Un fil conducteur : écouter plutôt que lire
Résumer Cris comme un récit ordinaire, ce serait passer à côté du livre. Gaudé construit un roman pour l'oreille : la question n'est pas seulement « que se passe-t-il ? » mais « qui parle, d'où, et qu'entend-il ? ». Cette fiche propose donc deux outils : un tableau des voix, comme on lirait la distribution d'une pièce ou les pupitres d'un orchestre, puis un résumé par mouvements, au sens musical. Le roman n'étant pas divisé en chapitres numérotés mais en prises de parole, ce découpage en mouvements est le nôtre ; il regroupe les sections selon la progression de l'action.
Plan de la fiche
Les voix
- Tableau des principaux locuteurs
Résumé en cinq mouvements
- Le départ : celui qui s'en va, ceux qui restent
- L'assaut : la boue, le fer, le gaz
- L'ambulance : compter les corps
- L'homme-cochon : la bête entre les lignes
- L'arrière : un cri qui ne se tait pas
Analyse
- Thèmes
- Écriture : la polyphonie et l'incantation
- Comparaison avec d'autres récits de 14-18
- Avis argumenté
- Questions de compréhension avec corrigé
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Les voix
| Voix | Position | Ce qu'elle porte |
|---|---|---|
| Jules | dans le train, puis loin du front | la culpabilité de celui qui part, l'impossibilité d'oublier |
| Marius | dans la tranchée | la colère, la haine, l'obsession de l'homme-cochon |
| Boris | parmi les hommes de l'assaut | la jeunesse exposée, la blessure |
| Le lieutenant Rénier | à la tête des hommes | le poids des ordres qu'il doit transmettre |
| Dermoncourt | à l'ambulance, médecin | l'épuisement de celui qui répare des corps sans fin |
| Le gazé | voix sans nom | la souffrance pure, une parole qui se décompose |
| L'homme-cochon | entre les lignes | presque pas de mots : des grognements, la guerre devenue bête |
D'autres soldats prennent brièvement la parole, mais ces voix forment l'ossature du livre. On remarque qu'aucune n'appartient à un général ou à un journaliste : Gaudé ne donne la parole qu'à ceux qui sont au contact de la douleur.
Résumé en cinq mouvements
1. Le départ : celui qui s'en va, ceux qui restent
Le roman s'ouvre sur un mouvement contraire à celui des récits de guerre habituels : quelqu'un quitte le front. Jules a obtenu sa permission. Il traverse les boyaux, rejoint l'arrière, monte dans un train. Mais partir ne le soulage pas. Il pense à ceux qu'il laisse, et une voix l'accompagne, insistante, comme si la guerre refusait de le lâcher.
En contrepoint, les camarades restés en ligne parlent. Ils savent qu'une offensive se prépare. On attend, on astique, on se tait. Marius rumine sa rage ; Rénier sait qu'il devra donner l'ordre de sortir. Dès ce premier mouvement, Gaudé installe le principe du livre : deux lignes qui s'éloignent, le train et la tranchée, mais qui restent reliées par le son.
2. L'assaut : la boue, le fer, le gaz
Les hommes sortent de la tranchée. Les voix se raccourcissent, s'essoufflent, se coupent. Il n'y a plus de vue d'ensemble : chacun ne voit que quelques mètres de terre retournée, les barbelés, le camarade qui tombe à côté. Les obus labourent tout. Boris est touché. Le gaz s'en mêle : une nappe qui rampe, les masques, la toux, la brûlure. C'est ici que la voix du gazé devient la plus présente, en phrases hachées, répétées, où le corps qui étouffe impose son rythme à la langue.
Le lecteur ne sait pas toujours qui avance et qui recule, et c'est voulu : l'assaut est vécu comme un chaos où l'on perd ses repères, son nom, son corps.
3. L'ambulance : compter les corps
Le troisième mouvement se déplace vers le poste de secours. Le médecin Dermoncourt reçoit les blessés par vagues. Il ampute, recoud, trie : qui sauver, qui laisser. Sa voix est celle d'un homme compétent et dépassé, qui sait que chaque geste réussi sera aussitôt annulé par la vague suivante. Il ne parle pas d'héroïsme, mais de chairs, de scies, de manque de tout.
Ce mouvement change la perspective : la guerre n'est plus vue par celui qui risque d'être tué, mais par celui qui ramasse ce qu'elle laisse. Il montre que l'arrière immédiat n'est pas un abri.
4. L'homme-cochon : la bête entre les lignes
Dans le no man's land, entre les deux tranchées, vit une créature que les soldats appellent l'homme-cochon. On l'entend grogner la nuit ; on l'aperçoit parfois, couverte de boue, rôdant parmi les cadavres. Est-ce un soldat devenu fou, un déserteur des deux camps, une hallucination collective ? Le roman ne tranche pas complètement. Pour Marius, la créature devient une obsession : elle incarne tout ce qu'il hait dans cette guerre, et il veut s'en prendre à elle.
Ce mouvement est le cœur fantastique du livre. L'homme-cochon est la guerre elle-même faite chair : un être qui a perdu la parole humaine et ne pousse plus que des cris. Le titre du roman trouve ici son sens le plus inquiétant.
5. L'arrière : un cri qui ne se tait pas
Le dernier mouvement revient vers Jules. Il est loin du front, dans un monde de civils qui ne savent pas, ou ne veulent pas savoir. Mais les cris le suivent. La voix du gazé, les camarades laissés derrière, le vacarme de l'assaut auquel il n'a pas participé : tout revient dans sa tête. La permission, qui devait être une parenthèse de paix, devient une autre forme d'épreuve.
Le roman ne se termine ni sur une victoire ni sur un retour apaisé. Il se clôt sur l'idée que celui qui a connu le front ne peut plus vraiment en sortir. Les cris sont devenus intérieurs.
Thèmes
La déshumanisation. De la parole articulée de Jules au grognement de l'homme-cochon, le livre dessine une descente : la guerre retire peu à peu aux hommes ce qui les fait humains, le langage d'abord.
La culpabilité du survivant. Jules n'a rien fait de mal : il a eu sa permission. Pourtant il se sent coupable d'être vivant et loin. Ce sentiment, que l'on retrouve dans de nombreux témoignages d'anciens combattants, est au centre du personnage.
Le corps souffrant. Gaudé n'épargne rien : blessures, gaz, amputations. Mais il n'y a pas de goût du spectaculaire ; le corps est décrit parce qu'il est la seule réalité qui reste.
La fraternité. Les voix se répondent, s'inquiètent les unes des autres. Même dans le chaos, on pense au camarade. La polyphonie elle-même est une forme de solidarité : aucun ne parle seul.
Le cri comme langage. Le titre résume le projet : quand les mots ne suffisent plus, il reste le cri. Écrire la guerre, pour Gaudé, c'est essayer de transcrire ce cri.
Écriture : la polyphonie et l'incantation
- La première personne partout : chaque section est un monologue intérieur. Le lecteur est enfermé dans une conscience à la fois, sans recul.
- L'absence de narrateur : personne n'explique, personne ne résume. C'est au lecteur de reconstruire la chronologie.
- Les répétitions : Gaudé reprend des phrases, des mots, des débuts de paragraphe, comme des refrains. Ce procédé, venu du théâtre et de la poésie, donne au texte un rythme de lamentation.
- Le rythme haché : pendant l'assaut et pour le gazé, les phrases raccourcissent, se brisent, se réduisent parfois à quelques mots. La syntaxe mime le souffle.
- Le fantastique discret : l'homme-cochon introduit une part de légende dans un roman par ailleurs très concret.
- Un roman-théâtre : la liste des voix ressemble à une distribution. Le texte se prête d'ailleurs à la lecture à plusieurs voix en classe.
Comparaison avec d'autres récits de 14-18
- Henri Barbusse, Le Feu (1916) : écrit au front, il donne la parole collective à une escouade. Cris reprend cette idée du groupe, mais en la fragmentant en monologues.
- Erich Maria Remarque, À l'Ouest rien de nouveau : un narrateur unique, le jeune Paul Bäumer, côté allemand. Cris refuse au contraire le point de vue unique.
- Maurice Genevoix, Ceux de 14 : le témoignage précis d'un officier. Gaudé, né longtemps après, n'est pas témoin : il écrit de la fiction pour faire entendre ce que les témoignages ont transmis.
Cette comparaison permet de répondre à une question fréquente au lycée : peut-on écrire la guerre sans l'avoir vécue ? Cris répond que la fiction peut transmettre une expérience à condition de trouver une forme neuve.
Avis argumenté
Cris déroute au premier abord : on se demande qui parle, on revient en arrière, on confond deux voix. Ce trouble fait partie de l'expérience voulue par Gaudé : le lecteur est désorienté comme un soldat dans la fumée. Le livre est court, dense, parfois éprouvant, mais il ne cherche jamais l'effet facile. L'homme-cochon reste la trouvaille la plus marquante : on peut y voir un monstre, une victime ou un miroir, et c'est cette ambiguïté qui le rend inoubliable. On regrettera peut-être que certains personnages restent esquissés ; mais c'est le prix d'une forme qui fait passer la voix avant la psychologie. Pour un lycéen, c'est un excellent texte pour comprendre que la forme d'un roman est déjà un sens.
Questions de compréhension (avec corrigé)
1. Qu'est-ce qu'un roman polyphonique ? Appliquez la définition à Cris. Corrigé : un roman où plusieurs voix racontent, sans narrateur unique qui organise tout. Dans Cris, chaque section est confiée à un personnage différent (Jules, Marius, Dermoncourt, le gazé…), et le lecteur reconstruit l'action à partir de ces monologues.
2. Pourquoi le roman commence-t-il par un départ en permission ? Corrigé : parce qu'il permet de montrer la guerre de deux côtés à la fois, depuis le front et depuis l'arrière, et d'introduire le thème de la culpabilité du survivant : Jules part, mais la guerre ne le quitte pas.
3. Que représente l'homme-cochon ? Corrigé : plusieurs lectures sont possibles : un soldat devenu fou, une légende de tranchée, une image de la guerre qui transforme l'homme en bête. Il incarne la perte du langage et de l'humanité.
4. Comment l'écriture traduit-elle la violence de l'assaut et du gaz ? Corrigé : par des phrases courtes, hachées, des répétitions, une syntaxe qui se brise comme le souffle d'un homme qui étouffe. La forme imite l'expérience physique.
5. Expliquez le titre. Corrigé : les cris sont ceux des blessés, des gazés, de l'homme-cochon, mais aussi ceux qui résonnent dans la tête de Jules. Le cri est ce qui reste quand le langage échoue, et le roman tente de le faire entendre.
Conclusion
Cris est moins un récit de bataille qu'une expérience d'écoute. En distribuant la parole entre ceux qui partent, ceux qui restent, ceux qui soignent et ceux qui n'ont plus de mots, Laurent Gaudé fait de la Grande Guerre un chœur de douleurs. Pour prolonger, on peut confronter le roman aux Paroles de poilus, recueil de lettres authentiques, et se demander ce que la fiction ajoute au témoignage.
Bibliographie
- Laurent Gaudé, Cris, Actes Sud, 2001 (repris en coll. « Babel »).
- Henri Barbusse, Le Feu.
- Maurice Genevoix, Ceux de 14.
- Erich Maria Remarque, À l'Ouest rien de nouveau.