Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 200 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622-1673), comédien, chef de troupe et auteur, protégé de Louis XIV. Il est alors au cœur d'une crise : son Tartuffe, qui met en scène un faux dévot, vient d'être interdit en 1664 sous la pression du parti dévot.
Genre. Dom Juan ou le Festin de pierre est une comédie en cinq actes et en prose, créée au théâtre du Palais-Royal en 1665. La pièce mêle pourtant les registres : farce avec les paysans et le valet, comédie de mœurs avec le créancier, pathétique avec Done Elvire, fantastique et tragique avec la statue du Commandeur.
Contexte et sources. Molière reprend un mythe déjà célèbre, né en Espagne avec El burlador de Sevilla, attribué à Tirso de Molina, et repris par des troupes italiennes et françaises. Le public vient voir le « festin de pierre », c'est-à-dire le spectacle de la statue qui marche et des machines. Mais Molière fait de son héros un grand seigneur libertin, qui rejette la morale et la religion, et il glisse dans la pièce une attaque contre l'hypocrisie religieuse. Après une quinzaine de représentations à succès, la pièce disparaît de l'affiche ; elle ne sera plus jouée dans sa version originale du vivant de Molière.
Pourquoi la lire. Dom Juan est l'un des personnages les plus fascinants du théâtre français : séducteur, raisonneur, courageux et odieux à la fois. Le couple qu'il forme avec Sganarelle, valet peureux et bavard, porte toute la pièce.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : le portrait du « grand seigneur méchant homme » et le départ d'Elvire
- Acte II : le naufrage et la séduction des paysannes
- Acte III : la forêt, le Pauvre, les frères d'Elvire et le tombeau du Commandeur
- Acte IV : les visiteurs importuns et le souper avec la statue
- Acte V : la fausse conversion et le châtiment
Analyse
- Les personnages
- Les grands thèmes
- L'écriture : mélange des registres et structure
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : un portrait avant l'entrée en scène
La pièce s'ouvre sur un dialogue entre Sganarelle et Gusman, écuyer de Done Elvire. Sganarelle commence par un éloge comique du tabac, puis brosse le portrait de son maître avant même que celui-ci paraisse : Dom Juan épouse toutes les femmes qu'il veut séduire, ne croit ni au Ciel ni à l'enfer, et vit sans loi. Le valet résume sa crainte dans une formule restée célèbre : « un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ». Or Dom Juan vient d'abandonner Elvire, qu'il a enlevée d'un couvent pour l'épouser.
Dans la scène 2, Dom Juan expose à Sganarelle sa philosophie de l'inconstance : la fidélité serait une prison, et le plaisir de l'amour tiendrait à la conquête, non à la possession. Il compare la séduction à une guerre où l'on réduit peu à peu les résistances, et se rêve en conquérant. Il annonce son nouveau projet : enlever une jeune fiancée lors d'une promenade en mer.
Elvire arrive alors (scène 3). Dom Juan se dérobe, pousse maladroitement Sganarelle à répondre à sa place, puis invente une excuse religieuse : il l'aurait quittée par scrupule, pour ne pas offenser le Ciel. Elvire, blessée, l'avertit que le Ciel le punira.
Acte II : la comédie paysanne
L'acte se déroule à la campagne, au bord de la mer. Pierrot, paysan au parler patois, raconte à Charlotte, sa fiancée, comment il a sauvé de la noyade deux messieurs dont la barque a chaviré : le projet d'enlèvement a échoué. Dom Juan, à peine sauvé, remarque Charlotte et la séduit en quelques répliques, en lui promettant le mariage. Pierrot proteste ; il reçoit des soufflets.
Survient Mathurine, une autre paysanne à qui Dom Juan a aussi promis le mariage. Dans une scène de farce, Dom Juan, placé entre les deux jeunes femmes, murmure à chacune qu'elle est la préférée. Sganarelle tente de les avertir que son maître est « l'épouseur du genre humain », mais se rétracte dès que Dom Juan revient. À la fin de l'acte, on prévient Dom Juan que des cavaliers le cherchent : il décide de se déguiser et propose même à Sganarelle de prendre ses habits, ce qui terrifie le valet.
Acte III : la forêt et le tombeau
Déguisé en médecin, Sganarelle s'amuse de son nouveau prestige et engage avec son maître une discussion sur la religion (scène 1). Dom Juan refuse de dire ce qu'il croit, sinon que deux et deux font quatre. Sganarelle, voulant prouver l'existence de Dieu par la perfection du corps humain, s'emporte, tourne sur lui-même et tombe : son raisonnement s'effondre au sens propre.
Scène 2, la scène du Pauvre. Un ermite qui demande l'aumône indique le chemin. Dom Juan lui offre un louis d'or à condition qu'il jure. Le Pauvre refuse, préférant mourir de faim. Dom Juan finit par lui donner la pièce « pour l'amour de l'humanité », formule qui substitue une valeur humaine à la charité chrétienne. La scène fut jugée scandaleuse et coupée dès les premières représentations.
Dom Juan se porte ensuite au secours d'un gentilhomme attaqué par des brigands : c'est Dom Carlos, frère d'Elvire, qui cherche à venger l'honneur de sa sœur sans connaître le visage du coupable. Quand arrive Dom Alonse, l'autre frère, qui reconnaît Dom Juan, Carlos obtient par reconnaissance un délai : la vengeance est seulement différée.
Enfin, Dom Juan et Sganarelle découvrent le tombeau du Commandeur, que Dom Juan a tué six mois plus tôt. Par défi, il fait inviter la statue à souper. La statue baisse la tête en signe d'acceptation. Sganarelle est épouvanté ; Dom Juan refuse de voir là un signe.
Acte IV : les importuns et le souper
Chez lui, Dom Juan veut souper tranquillement, mais les visites se succèdent. Monsieur Dimanche, un marchand à qui il doit de l'argent, est accablé de politesses, de questions sur sa famille et de compliments, puis reconduit à la porte sans avoir pu réclamer sa dette : c'est une scène de comédie de mœurs sur le mépris aristocratique.
Dom Louis, son père, vient ensuite lui reprocher sa conduite dans une longue tirade sur la vraie noblesse : la naissance ne vaut rien sans la vertu. Dom Juan l'écoute avec insolence, lui conseille de s'asseoir pour parler plus à son aise, et souhaite sa mort dès qu'il est sorti.
Elvire revient, voilée. Elle a renoncé à son amour, veut se retirer dans un couvent et supplie Dom Juan de se convertir pour échapper au châtiment. La scène est pathétique ; Dom Juan n'y voit qu'un charme nouveau et voudrait la retenir. Au souper arrive la statue du Commandeur, qui invite à son tour Dom Juan à venir souper avec elle le lendemain. Dom Juan accepte.
Acte V : l'hypocrite et le châtiment
Dom Juan annonce à son père qu'il se repent ; Dom Louis, bouleversé de joie, le croit. Mais seul avec Sganarelle (scène 2), Dom Juan révèle qu'il s'agit d'une ruse : dans une grande tirade, il fait l'éloge de l'hypocrisie, ce « vice à la mode » qui permet de tout faire à l'abri d'un masque de dévot. Molière règle ici ses comptes avec ceux qui ont fait interdire Tartuffe.
Dom Carlos vient exiger qu'il épouse sa sœur ; Dom Juan se retranche derrière le Ciel, qui lui inspirerait de vivre dans la retraite. Le duel est fixé. Un spectre en femme voilée, puis sous la figure du Temps, l'invite au repentir ; il refuse. La statue paraît, lui demande sa main ; Dom Juan la donne, se sent brûlé par un feu invisible, et la terre s'ouvre pour l'engloutir. Reste Sganarelle, seul, qui énumère tous ceux que son maître a offensés et réclame ses gages : la pièce s'achève sur un cri comique.
Les personnages
Dom Juan. Grand seigneur, jeune, séduisant, éloquent. Il se veut libre de toute contrainte : morale, religion, parole donnée, dette. Il a pourtant des qualités : courage physique (il secourt Carlos), lucidité, esprit. Son défaut principal n'est pas seulement le libertinage des mœurs, c'est le refus obstiné de reconnaître toute autorité. Il ne change jamais, sauf pour devenir pire encore à l'acte V.
Sganarelle. Valet peureux, gourmand, bavard, superstitieux. Il condamne son maître en paroles mais lui obéit en actes. Ses raisonnements pour défendre la religion sont confus et ridicules, ce qui rend ambiguë la leçon de la pièce : la morale est défendue par le personnage le moins convaincant.
Done Elvire. Seule figure tragique. Trahie à l'acte I, elle est furieuse ; à l'acte IV, elle a dépassé la passion et parle avec une douceur religieuse. Son évolution montre la conversion véritable, à l'opposé de celle, feinte, de Dom Juan.
Dom Louis. Le père, représentant de l'ordre aristocratique et moral. Sa tirade définit l'idéal noble que son fils trahit.
Les victimes et les témoins. Charlotte, Mathurine et Pierrot (la naïveté paysanne), le Pauvre (la foi sincère), M. Dimanche (la bourgeoisie méprisée), Dom Carlos (l'honneur généreux) et Dom Alonse (l'honneur vindicatif).
La statue du Commandeur. Incarnation du surnaturel et de la justice divine, elle parle peu mais agit.
Les grands thèmes
La séduction et l'inconstance. Dom Juan aime conquérir, non aimer. Le mariage devient pour lui un instrument : il en fait la promesse comme d'autres font un compliment.
Le libertinage. Au XVIIe siècle, le libertin est d'abord un esprit libre qui doute des dogmes religieux, avant d'être un débauché. Dom Juan est les deux. Sa formule arithmétique (deux et deux font quatre) suggère un rationalisme sec qui refuse tout ce qui ne se démontre pas.
L'hypocrisie. Thème central de l'acte V. L'hypocrisie est présentée comme plus dangereuse que l'impiété affichée, car elle s'abrite derrière la vertu. C'est le lien direct avec Tartuffe.
Le rapport maître-valet. Le couple comique dénonce aussi un ordre social : le maître dispose du valet, qui n'a d'autre arme que la parole et finit par ne penser qu'à ses gages.
Le Ciel et le châtiment. Les avertissements se multiplient (Elvire, Dom Louis, le spectre, la statue). La fin semble édifiante, mais elle est confiée au surnaturel et suivie du cri comique de Sganarelle : le spectateur peut se demander si Molière punit sincèrement son héros ou s'il cède aux conventions du mythe.
L'écriture : registres et structure
La pièce ne respecte pas les règles classiques. L'unité de lieu est rompue (palais, bord de mer, forêt, tombeau, appartement), l'unité de temps aussi (l'action dure environ deux jours), et l'unité d'action se réduit à un fil : la course du héros vers sa perte. La structure est presque épisodique, faite de rencontres successives, comme un voyage.
Le mélange des registres est constant : farce (soufflets, patois, valet déguisé), comédie de mœurs (M. Dimanche), pathétique (Elvire), fantastique (la statue qui bouge), tragique (le dénouement). Cette variété rapproche la pièce de la tragi-comédie et des pièces à machines.
Enfin, la prose permet des registres de langue très variés : patois de Pierrot, préciosité ironique des tirades de Dom Juan, éloquence noble de Dom Louis, maladresse de Sganarelle.
Avis argumenté
Dom Juan déroute d'abord le lecteur : la pièce semble décousue, et le héros n'évolue pas. Mais c'est précisément ce qui fait sa force. Molière construit une suite d'épreuves où chaque personnage offre à Dom Juan une chance de changer, et où chaque refus l'enferme davantage. Le plaisir vient aussi de l'ambiguïté : on condamne le séducteur, mais on admire son aplomb ; on souhaite sa chute, mais on se méfie des moralistes ridicules ou intéressés qui l'entourent. La tirade sur l'hypocrisie reste d'une actualité frappante, à l'heure où l'image publique compte souvent plus que la conduite réelle. On peut toutefois regretter que les femmes, Elvire exceptée, soient réduites à des proies naïves. La pièce mérite d'être lue, et plus encore vue : sa dimension spectaculaire ne se révèle pleinement que sur scène.
Questions de compréhension et corrigé
1. Pourquoi Dom Juan n'apparaît-il pas dans la première scène ? Molière retarde son entrée pour créer l'attente. Le spectateur le découvre d'abord à travers le portrait que fait Sganarelle, ce qui oriente le jugement : on sait d'emblée qu'il est un séducteur sans foi ni loi.
2. Quel est l'enjeu de la scène du Pauvre (acte III, scène 2) ? Dom Juan veut prouver que la foi cède devant l'intérêt. Le Pauvre résiste : sa foi est sincère. Dom Juan perd le pari mais donne quand même le louis « pour l'amour de l'humanité », ce qui remplace la charité chrétienne par une générosité purement humaine.
3. En quoi l'acte V marque-t-il une aggravation du personnage ? Jusque-là, Dom Juan affichait son impiété. En devenant hypocrite, il ajoute le mensonge à l'irréligion et se sert de la religion pour se protéger. C'est, pour Molière, le dernier degré du vice, celui qui appelle le châtiment.
4. Pourquoi la dernière réplique est-elle comique ? Sganarelle, au lieu de tirer une leçon morale, réclame ses gages. Le dénouement surnaturel est ainsi ramené à l'intérêt matériel d'un valet, ce qui laisse planer un doute sur le sérieux de la morale finale.
5. Citez deux registres présents dans la pièce, avec un exemple. Le registre comique, avec les soufflets donnés à Pierrot ou la chute de Sganarelle à l'acte III ; le registre pathétique, avec la dernière visite d'Elvire à l'acte IV.
Conclusion
Dom Juan est une comédie inclassable, où Molière fait d'un mythe espagnol une réflexion sur la liberté, la foi et le mensonge social. Le héros fascine parce qu'il pousse jusqu'au bout le refus de toute loi. Pour prolonger, on peut comparer la pièce au Tartuffe, autre portrait d'hypocrite, ou à l'opéra Don Giovanni de Mozart, qui reprend le même mythe avec une autre fin musicale.
Bibliographie
- Molière, Dom Juan ou le Festin de pierre.
- Molière, Le Tartuffe ou l'Imposteur.
- Tirso de Molina (attribué), El burlador de Sevilla.
- Jean Rousset, Le Mythe de Don Juan, Armand Colin.