Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 350 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622-1673), comédien et directeur de troupe. Quand il crée Le Misanthrope, il sort de deux combats épuisants : Tartuffe est interdit, Dom Juan a disparu de l'affiche. Il est malade, et sa vie conjugale avec Armande Béjart, plus jeune que lui, passe pour orageuse.
Genre. Comédie en cinq actes et en alexandrins, créée en 1666 au théâtre du Palais-Royal, sous le titre complet Le Misanthrope ou l'Atrabilaire amoureux. C'est une grande comédie : vers, cinq actes, peinture des mœurs et des caractères, presque sans farce.
Contexte. La pièce se passe dans le salon de Célimène, à Paris, dans le monde des courtisans et des précieuses. On y fréquente la cour, on y lit des vers, on y médit. L'« honnête homme » de l'époque doit plaire, éviter l'excès, s'adapter aux usages : c'est exactement ce qu'Alceste refuse.
Le fil conducteur de cette fiche : un tribunal qui ne ferme jamais
Un procès traverse toute la pièce sans qu'on le voie jamais : Alceste est en justice contre un adversaire qu'il juge malhonnête, et il refuse d'aller solliciter les juges, comme c'était l'usage. Ce procès invisible donne la clé de la pièce. Dans le salon de Célimène, on ne cesse de juger : un sonnet, des absents, une lettre, des sentiments. Les maréchaux de France arbitrent une querelle, deux marquis concluent un pacte pour départager leurs chances, et le dernier acte ressemble à une audience où l'accusée est confrontée à ses propres écrits. Nous suivrons donc la comédie comme une série de jugements, rendus par un homme qui exige la vérité dans un monde qui vit de la complaisance.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : l'accusation contre la politesse, puis le procès du sonnet
- Acte II : Célimène sommée de choisir, et le tribunal des portraits
- Acte III : le pacte des marquis et le duel des deux femmes
- Acte IV : la pièce à conviction
- Acte V : le verdict et le désert
Analyse
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture : une comédie sérieuse
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : l'accusation contre la politesse, puis le procès du sonnet
La pièce s'ouvre en pleine querelle. Alceste reproche à son ami Philinte d'avoir embrassé avec effusion un homme dont il connaît à peine le nom. Pour Alceste, ces démonstrations sont des mensonges : il veut que chaque parole sorte du cœur et qu'on dise aux gens ce qu'on pense d'eux. Philinte défend une sagesse plus souple : les hommes sont ce qu'ils sont, mieux vaut s'en accommoder avec calme que s'en indigner.
On apprend deux choses. D'abord, Alceste a un procès et refuse de rendre visite aux juges, persuadé que la justice de sa cause suffit ; il préférerait presque perdre, pour avoir le plaisir de constater la corruption du monde. Ensuite, cet ennemi de la complaisance aime Célimène, une jeune veuve coquette et médisante, qui incarne tout ce qu'il condamne. Philinte s'en étonne : Éliante, la cousine de Célimène, sincère et estimable, lui conviendrait mieux.
Entre Oronte, gentilhomme qui accable Alceste de protestations d'amitié et lui demande son avis sur un sonnet de sa composition (scène 2). Philinte le flatte. Alceste tente d'abord de se dérober, fait semblant de parler d'un autre poète, puis éclate : le sonnet est mauvais, plein de pointes et d'affectation. Quand Oronte se défend en disant qu'il l'a écrit en un quart d'heure, Alceste répond que le temps ne fait rien à l'affaire. Il lui oppose une vieille chanson populaire, maladroite mais sincère, qu'il préfère à tous les ornements. Oronte, vexé, s'en va : la querelle est lancée.
Acte II : Célimène sommée de choisir, et le tribunal des portraits
Alceste reproche à Célimène d'accueillir trop d'admirateurs et de ne décourager personne. Elle répond avec esprit : faut-il qu'elle chasse les gens à coups de bâton ? Il lui demande des preuves de préférence ; elle lui en donne une, légère, en lui disant qu'il a l'avantage d'être aimé. Alceste n'est pas dupe et reconnaît qu'il ne peut se défaire de cet amour.
Arrivent deux marquis, Acaste et Clitandre, puis Éliante et Philinte. La conversation devient une scène de portraits (scène 4) : on cite un nom, Célimène en fait la caricature. Défilent un bavard qui ne dit rien, un homme qui fait le mystérieux pour des riens, un autre qui ne parle que de ses relations, un qui se croit plus fin que tout le monde. Chacun est jugé en quelques vers, en son absence. Les marquis applaudissent. Alceste s'en prend alors non à Célimène, mais à ceux qui l'encouragent par leurs rires. Éliante, elle, explique avec douceur que l'amour sait transformer les défauts en qualités.
Un garde vient chercher Alceste : les maréchaux de France, chargés de régler les querelles d'honneur entre gentilshommes, le convoquent à propos de l'affaire du sonnet. Alceste promet de comparaître, mais jure qu'il ne trouvera jamais ces vers bons, à moins d'un ordre exprès du roi.
Acte III : le pacte des marquis et le duel des deux femmes
Acaste, très content de lui, se croit irrésistible. Clitandre et lui conviennent d'un pacte : celui qui pourra montrer une preuve certaine de la préférence de Célimène, l'autre lui cédera la place.
Arsinoé, une amie de Célimène qui affiche une grande vertu, vient lui rendre visite. Elle lui rapporte, par charité dit-elle, les médisances qu'on fait sur sa conduite. Célimène lui renvoie exactement le même discours, en lui rapportant à son tour ce qu'on dit de sa pruderie, de son âge et de son hypocrisie (scène 4). La scène est un duel en symétrie : deux tirades construites sur le même modèle, polies à la surface, féroces au fond.
Restée avec Alceste, Arsinoé le flatte, lui propose d'appuyer sa carrière à la cour, puis lui offre de lui prouver l'infidélité de Célimène. Elle possède une lettre de la main de Célimène, adressée à Oronte. Alceste la suit.
Acte IV : la pièce à conviction
Philinte raconte à Éliante comment s'est réglée l'affaire du sonnet devant les maréchaux : Alceste a fini par accepter une réconciliation, mais en des termes si raides qu'ils restent presque une insulte. Philinte avoue à Éliante qu'il l'aime ; elle laisse entendre qu'elle pourrait l'épouser si Alceste lui échappait.
Alceste arrive, bouleversé, la lettre à la main. Il offre son cœur à Éliante, par vengeance. Elle le calme : ce dépit passera.
La confrontation avec Célimène (scène 3) est le sommet de la pièce. Alceste accuse, lettre en main. Célimène nie d'abord que la lettre soit adressée à un homme, prétend qu'elle pourrait être destinée à une femme, puis, devant son insistance, change de tactique : elle se fâche, refuse de se justifier et lui reproche de la soupçonner. Alceste finit par lui demander de faire au moins semblant d'être fidèle, pour qu'il puisse la croire. L'accusateur supplie l'accusée.
La fin de l'acte revient à la farce avec Dubois, le valet d'Alceste, qui annonce une catastrophe sans arriver à l'expliquer : il faut fuir, une affaire grave se prépare, et il a oublié sur la table un papier essentiel.
Acte V : le verdict et le désert
Alceste a perdu son procès. Son adversaire l'emporte, et répand en outre le bruit qu'Alceste serait l'auteur d'un livre scandaleux. Alceste en tire la conclusion qu'il attendait : la société est corrompue, il va la quitter.
Avant de partir, il veut une réponse de Célimène. Oronte, de son côté, exige la même chose. Les deux hommes la somment de choisir devant témoins. Célimène se dérobe, prend Éliante à témoin, qui refuse de trancher.
Les marquis entrent avec des lettres. Le pacte a joué : chacun a reçu une lettre où Célimène se moquait des autres. On les lit à haute voix. Chaque admirateur y découvre son portrait : le marquis ridicule, l'homme aux rubans verts, l'auteur du sonnet. Le procédé que Célimène appliquait aux absents se retourne contre elle. Acaste, Clitandre et Oronte se retirent ; Arsinoé, qui espérait recueillir Alceste, se retire piquée quand il lui fait comprendre qu'il ne veut pas d'elle.
Alceste propose alors son pardon à une condition : que Célimène renonce au monde et le suive dans la solitude. Elle refuse, à vingt ans, de s'enterrer ; elle accepterait le mariage, mais pas le désert. Alceste rompt. Il se tourne un instant vers Éliante, qui s'est promise à Philinte. Il part chercher un lieu écarté où l'on puisse vivre en homme d'honneur. Philinte et Éliante décident de le suivre pour tenter de le retenir.
Les personnages
Alceste. L'« atrabilaire », c'est-à-dire l'homme à la bile noire, d'humeur sombre et irritable. Il exige la vérité, refuse les compliments, juge sévèrement. Mais il est aussi orgueilleux : il veut qu'on le distingue, et sa franchise l'emporte souvent sur la justice. Surtout, il se contredit : il aime la femme la plus mondaine du salon et lui pardonne ce qu'il ne pardonne à personne.
Célimène. Vingt ans, veuve, libre, spirituelle, entourée. Elle gouverne son salon par l'esprit et la médisance. On peut la juger coquette et cruelle ; on peut aussi voir une jeune femme qui refuse de dépendre d'un homme et qui sait que sa liberté tient à son jeu.
Philinte. L'ami d'Alceste, qui défend la modération et la tolérance. Il n'est pas un hypocrite : il voit les vices du monde aussi bien qu'Alceste, mais il choisit de ne pas s'en indigner.
Éliante. Cousine de Célimène, sincère sans être dure. Elle est peut-être le personnage le plus juste de la pièce, celui qui concilie vérité et bienveillance.
Oronte. Gentilhomme vaniteux, poète médiocre, rival d'Alceste.
Arsinoé. La prude, qui cache sous la vertu la jalousie et le désir. Elle est la parente du faux dévot de Tartuffe.
Acaste et Clitandre. Deux marquis ridicules, contents d'eux, qui servent de public et finissent par démasquer Célimène.
Les thèmes
La sincérité et la politesse. C'est le débat de l'acte I : faut-il tout dire ou ménager les autres ? La pièce ne tranche pas. Alceste a raison sur le sonnet, mais tort de croire qu'on peut vivre sans aucune concession.
La justice et le jugement. Le procès perdu, le tribunal des maréchaux, les portraits, la lettre, la lecture publique de l'acte V : la pièce est une galerie de jugements. Elle montre que tout le monde juge, et que celui qui accuse le plus finit lui-même jugé.
L'amour et la contradiction. Alceste aime contre ses principes. Cette contradiction fait de lui un personnage comique, et aussi humain.
La société mondaine. Le salon de Célimène est un petit théâtre de la cour : on y vit sous le regard des autres, on y cultive l'apparence, la réputation, l'esprit.
L'écriture : une comédie sérieuse
Peu d'action, beaucoup de débat. La pièce progresse par conversations. Le comique vient moins des situations que du décalage entre le caractère d'Alceste et les circonstances : il dit des vérités au mauvais moment, à la mauvaise personne.
Le comique de répétition et de symétrie. Les scènes se répondent : Alceste sommant Célimène de choisir revient deux fois ; la scène entre Célimène et Arsinoé est construite comme un miroir ; le portrait des absents à l'acte II trouve son retour à l'acte V, quand les lettres font le portrait des présents.
L'alexandrin conversationnel. Molière brise le vers par des répliques courtes, des interruptions, des enjambements, pour rendre la vivacité de la conversation. La scène du sonnet joue sur l'opposition entre les vers précieux d'Oronte et la vieille chanson que cite Alceste.
Une fin sans fête. Pas de mariage général : Alceste s'en va seul, Célimène reste seule. Ce dénouement amer a fait dire que la pièce frôle la tragédie.
Avis argumenté
Le Misanthrope est une comédie qui fait peu rire aux éclats, mais qui fait réfléchir longtemps. Le plus fort est que Molière ne donne raison à personne : Alceste est admirable dans son exigence et insupportable dans son orgueil ; Philinte est raisonnable mais un peu trop résigné ; Célimène est brillante et cruelle. Rousseau, dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles, reprochera à Molière d'avoir ridiculisé l'homme vertueux ; on peut lui répondre que Molière ne ridiculise pas la vertu, mais la vertu qui ne se supporte qu'à condition d'être seule. Aujourd'hui, la pièce parle à tous ceux qui hésitent entre dire ce qu'ils pensent et préserver les relations, au travail, en famille ou sur les réseaux, où chacun commente et juge. On peut trouver la pièce un peu statique, mais sa justesse psychologique compense largement.
Questions de compréhension et corrigé
1. Sur quoi porte la dispute de la première scène ? Sur la sincérité : Alceste reproche à Philinte d'avoir fait des démonstrations d'amitié à un inconnu. Il défend une franchise absolue, Philinte une indulgence raisonnable. Ce débat pose le problème de toute la pièce.
2. Pourquoi la scène du sonnet est-elle comique ? Parce qu'Alceste, qui prône la franchise, commence par biaiser et parler d'un autre poète avant d'exploser. Le décalage entre ses principes et sa gêne, puis la vanité blessée d'Oronte, créent le comique.
3. Quel est l'intérêt de la scène des portraits ? Elle montre l'esprit de Célimène, sa cruauté et le plaisir que prend la société à la médisance. Elle prépare aussi le dénouement : ce que Célimène fait aux absents lui sera fait à l'acte V.
4. Comment Célimène se défend-elle face à la lettre ? Elle ne s'explique pas : elle conteste d'abord le destinataire, puis retourne la situation en accusant Alceste de manquer de confiance. C'est lui qui finit par la supplier.
5. Le dénouement est-il comique ? Il ne l'est guère. Le séducteur n'est pas puni, le mariage du héros n'a pas lieu, Alceste s'exile. Seule l'union annoncée de Philinte et d'Éliante rappelle la comédie traditionnelle. La fin laisse un goût amer.
Conclusion
Le Misanthrope est une comédie où tout le monde juge et où personne ne sort indemne du jugement. Molière y pose une question qui reste ouverte : peut-on vivre parmi les hommes sans mentir un peu ? La réponse d'Alceste, le désert, est aussi un aveu d'échec. Pour prolonger, on peut lire Tartuffe, autre comédie sur le masque, et la Lettre à d'Alembert de Rousseau, qui prend la défense d'Alceste.
Bibliographie
- Molière, Le Misanthrope ou l'Atrabilaire amoureux.
- Molière, Le Tartuffe ou l'Imposteur.
- Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
- Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Gallimard.
- Jacques Guicharnaud, Molière, une aventure théâtrale, Gallimard.