Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 450 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Victor Hugo (1802-1885), chef de file du romantisme. Depuis la préface de Cromwell et la bataille d'Hernani, il défend un théâtre nouveau, qui mêle le sublime et le grotesque et refuse les unités classiques.
Genre. Drame romantique en cinq actes et en alexandrins, créé en 1838 pour l'inauguration du théâtre de la Renaissance, à Paris, avec Frédérick Lemaître dans le rôle-titre. Chaque acte porte un titre : « Don Salluste », « La Reine d'Espagne », « Ruy Blas », « Don César », « Le Tigre et le Lion ».
Contexte. L'action se déroule à Madrid à la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Charles II, souverain faible et absent. L'Espagne, jadis maîtresse d'un empire, est ruinée et pillée par ses grands. Hugo, qui écrit sous la monarchie de Juillet, parle aussi de son temps : d'une noblesse qui s'accroche à ses privilèges et d'un peuple qui aspire à monter. Dans sa préface, il propose lui-même une lecture symbolique : Ruy Blas représente le peuple, Don Salluste la noblesse qui calcule, Don César la noblesse qui s'effondre en riant, et la reine une figure de l'idéal.
Le fil conducteur de cette fiche : la pièce des costumes
Ruy Blas est une pièce où l'on change d'habit plus souvent que de lieu. Un laquais endosse le manteau d'un grand d'Espagne ; un grand d'Espagne tombe sur scène en haillons ; un ministre déchu revient déguisé en domestique. Chaque costume est un mensonge et une vérité à la fois : il cache l'identité légale, mais il révèle ce que vaut l'homme qui le porte. Nous suivrons la pièce à travers ces vêtements, jusqu'au moment où Ruy Blas, au dernier acte, retire lui-même son déguisement pour mourir sous son vrai nom.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : la livrée et le manteau
- Acte II : une reine en cage, une lettre et un bout de dentelle
- Acte III : le ministre et le valet
- Acte IV : un grand seigneur tombé de la cheminée
- Acte V : le nom retrouvé
Analyse
- Tableau des déguisements
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture du drame romantique
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : la livrée et le manteau
Dans un salon du palais, Don Salluste de Bazan, ministre puissant, apprend sa disgrâce. Il a séduit une suivante de la reine et refusé de l'épouser ; la reine, Marie de Neubourg, l'exile. Salluste jure de se venger d'elle, et d'une manière qui la déshonore.
Il fait venir son cousin, Don César de Bazan, grand seigneur ruiné qui vit en bohème dans les bas-fonds de Madrid sous le nom de Zafari. Salluste lui propose de payer ses dettes en échange d'un service. César, joyeux et sans le sou, accepte d'abord ; mais quand il comprend qu'il s'agit de nuire à une femme, il refuse avec éclat. Salluste le fait aussitôt enlever par des alguazils, avec ordre de le livrer à des corsaires.
Salluste a un laquais, Ruy Blas, ancien étudiant pauvre et poète, que la misère a réduit à la livrée. Le hasard veut que Ruy Blas et César se reconnaissent : ce sont deux anciens compagnons de jeunesse. Ruy Blas lui confie un secret insensé : il aime la reine, qu'il guette dans les jardins, sur le banc où elle aime s'asseoir et où il dépose des fleurs.
Salluste a tout entendu. Il fait écrire à Ruy Blas, sous sa dictée, des papiers dont l'un reconnaît qu'il est le laquais du marquis. Puis il lui fait quitter la livrée, lui donne le manteau et l'épée d'un gentilhomme, et le présente à des courtisans comme son cousin Don César, revenu de voyage. Son seul ordre : plaire à la reine et lui obéir, à lui. Le valet est devenu seigneur ; le piège est tendu.
Acte II : une reine en cage, une lettre et un bout de dentelle
La reine s'ennuie à mourir dans un palais régi par l'étiquette. La camerera mayor, la duchesse d'Albuquerque, lui interdit tout : rire, ouvrir une fenêtre, broder autrement que selon l'usage. Le roi chasse et ne vient jamais. La reine pense à son pays, l'Allemagne, et à un inconnu.
Car elle a trouvé sur son banc des fleurs et une lettre d'amour non signée, où l'auteur se compare à un « ver de terre amoureux d'une étoile ». Elle a aussi trouvé, accroché à une grille, un morceau de dentelle tachée de sang. Elle garde la lettre sur son cœur, puis se reproche cette faiblesse.
On annonce un écuyer porteur d'une lettre du roi : c'est Ruy Blas, sous le nom de Don César. Le message royal est d'une platitude comique : le roi annonce qu'il fait grand vent et qu'il a tué six loups. Ruy Blas, ému, défaille. La reine remarque sa main blessée et la dentelle de sa manchette : elle comprend que c'est lui qui a escaladé le mur.
Don Guritan, vieux galant de la reine, flaire un rival et provoque Ruy Blas en duel. Pour sauver le jeune homme sans rien dire, la reine charge Guritan d'une mission lointaine auprès de son père, en Allemagne, et l'éloigne de Madrid.
Acte III : le ministre et le valet
Six mois ont passé. Le laquais, toujours sous le nom de Don César, est devenu duc d'Olmedo et premier ministre, porté par la faveur de la reine. Au conseil, les ministres se disputent les revenus de l'État comme on se partage un butin. Ruy Blas entre et les foudroie dans une longue tirade qui commence par une ironie célèbre : « Bon appétit, messieurs ! » Il leur reproche de dépecer une Espagne ruinée, dont les soldats ne sont plus payés et dont l'empire se défait. Les ministres sortent, humiliés.
La reine, cachée, a tout entendu. Elle sort de sa cachette, bouleversée d'admiration, et lui avoue qu'elle l'aime, qu'elle a reconnu l'auteur de la lettre. Ruy Blas est au sommet de son bonheur.
Il reste seul. Une porte s'ouvre : c'est Don Salluste, déguisé en valet. En quelques gestes, il remet chaque chose à sa place : il ordonne à Ruy Blas de fermer une fenêtre, de ramasser un mouchoir, et Ruy Blas obéit. Le premier ministre redevient laquais devant son maître. Salluste lui annonce qu'il doit se tenir prêt, sans lui dire pour quoi, et le renvoie attendre ses ordres dans une petite maison isolée.
Acte IV : un grand seigneur tombé de la cheminée
Dans la petite maison, Ruy Blas comprend que Salluste prépare un piège contre la reine. Il tente de la faire prévenir de ne pas sortir du palais, puis s'en va prier.
C'est alors que le vrai Don César, échappé aux corsaires, tombe par la cheminée, dépenaillé, affamé, joyeux. L'acte devient une fantaisie presque bouffonne. César trouve à manger et à boire, se sert dans la garde-robe, et reçoit tour à tour des visiteurs qui le prennent pour le maître des lieux : un laquais lui apporte une bourse pleine d'or, une duègne vient confirmer un rendez-vous galant, Don Guritan, revenu, vient se battre avec le prétendu Don César. César, ravi d'avoir une affaire d'honneur, se bat et tue Guritan.
Don Salluste arrive et trouve son cousin, qui dérange tous ses plans. Il le fait arrêter par un alcade en le faisant passer pour un voleur. Le grand seigneur en haillons est emmené : c'est le monde à l'envers, mais Salluste, qui sait manier les apparences, l'emporte encore.
Acte V : le nom retrouvé
La nuit, dans la même maison. Ruy Blas, désespéré, a préparé du poison. La reine arrive : un billet l'a attirée là. Salluste paraît, ferme les portes et dévoile son plan. La reine est compromise : on l'a trouvée la nuit chez un homme. Elle n'a qu'un choix : signer un acte de renonciation et fuir avec son amant, ou subir le scandale. Et cet amant, révèle Salluste, n'est pas Don César : c'est son laquais.
Ruy Blas confirme. Puis il retourne la situation. Il désarme Salluste, l'insulte en le traitant enfin d'égal à égal, le pousse dans la pièce voisine et le tue. Il revient et demande pardon à la reine, qui le repousse d'abord, humiliée d'avoir aimé un valet. Il boit le poison. La reine comprend alors la grandeur de cet homme, lui pardonne et l'appelle par son nom, Ruy Blas. Il meurt dans ses bras, heureux d'avoir entendu ce nom de sa bouche.
Tableau des déguisements
| Personnage | Vêtement | Ce qu'il cache | Ce qu'il révèle |
|---|---|---|---|
| Ruy Blas, acte I | livrée de laquais | un poète, un esprit élevé | une société qui écrase le mérite |
| Ruy Blas, actes II-III | manteau de grand seigneur | un valet | un vrai homme d'État |
| Salluste, acte III | habit de valet | le maître | que le pouvoir ne tient qu'à un secret |
| Don César, acte IV | haillons, puis habits volés | un grand d'Espagne | une noblesse gaie, ruinée, encore honorable |
| Ruy Blas, acte V | il quitte le masque | plus rien | l'homme seul, avec son nom |
Les personnages
Ruy Blas. Valet par nécessité, poète par nature, ministre par imposture. Il prouve que le génie et la vertu ne dépendent pas de la naissance. Mais il reste prisonnier de son secret : son élévation repose sur un mensonge que Salluste peut à tout moment révéler. Sa mort est la seule issue pour reprendre son vrai nom sans détruire la reine.
La reine. Jeune princesse allemande mariée à un roi absent, étouffée par l'étiquette. Elle aime l'idéal qu'elle voit en Ruy Blas et se montre courageuse en politique. Sa réaction au dernier acte, d'abord le recul, puis le pardon, lui donne une vérité humaine.
Don Salluste. Le « tigre » du dernier titre, sans doute. Intelligent, froid, patient, il manipule les êtres comme des pions. Pour lui, un laquais n'est pas un homme. Il incarne la noblesse qui méprise et calcule.
Don César. Le personnage le plus inattendu : un grand seigneur devenu vagabond, poète du ruisseau, gourmand, insouciant, mais qui refuse de nuire à une femme. Il apporte le grotesque, au sens hugolien : le mélange de la bouffonnerie et de la noblesse.
Don Guritan et la duchesse d'Albuquerque. Les figures d'une cour figée, l'un dans le point d'honneur, l'autre dans l'étiquette.
Les thèmes
L'ascension sociale et le mérite. La question centrale est celle de la préface : que vaut un homme du peuple quand on lui donne le pouvoir ? Ruy Blas répond : mieux que les grands qui le possèdent par naissance. Mais la pièce montre aussi que la société ne lui pardonnera pas son origine.
L'amour impossible. Un laquais et une reine : la distance est maximale. L'image du ver de terre et de l'étoile la résume. L'amour élève Ruy Blas, mais le condamne.
La décadence de l'Espagne. La tirade de l'acte III fait le bilan d'un empire en ruine, pillé par ses élites. Le spectateur de 1838 pouvait y lire un avertissement adressé à tous les gouvernements.
Le masque et l'identité. Qui est-on vraiment : son nom, son habit, ses actes ? Ruy Blas porte le nom de César, César perd le sien, Salluste prend l'habit d'un valet. Le dénouement tranche : l'identité, c'est le nom qu'on assume à la fin, et ce que l'on a fait.
L'écriture du drame romantique
Le mélange des registres. L'acte IV, presque entièrement comique, est encadré par le sublime de l'acte III et le tragique de l'acte V. Hugo applique ce qu'il a théorisé dans la préface de Cromwell : le grotesque et le sublime coexistent comme dans la vie.
La liberté par rapport aux règles. L'action dure plus de six mois, se déroule dans plusieurs lieux (palais, appartement de la reine, petite maison), et mêle une intrigue amoureuse à une intrigue politique.
L'alexandrin assoupli. Hugo disloque le vers : répliques coupées, enjambements, mots familiers à la rime. Les monologues de César jouent sur les noms propres et les images de la misère, la tirade de Ruy Blas sur l'accumulation et l'ironie.
Les contrastes visuels. Le théâtre romantique pense en images : la reine derrière une tapisserie, un homme qui tombe d'une cheminée, un valet qui ferme une fenêtre sur ordre. Chaque acte offre un tableau.
Avis argumenté
Ruy Blas se lit avec un plaisir immédiat, parce que la pièce combine une intrigue de suspense et des morceaux de bravoure. On peut trouver l'intrigue invraisemblable : un laquais devenu premier ministre en six mois, un cousin qui tombe par la cheminée au bon moment. Mais cette invraisemblance assumée fait partie du jeu romantique, qui préfère la vérité des passions à la vraisemblance des faits. Ce qui frappe le plus aujourd'hui, c'est la question sociale : un jeune homme brillant sans fortune ni relations, qui ne peut réussir qu'en prenant l'identité d'un autre, rappelle des situations bien réelles d'imposteurs ou de transfuges de classe. La fin, où la reine ne pardonne qu'au mourant, montre avec amertume la force des préjugés. C'est une pièce généreuse, parfois excessive, toujours vivante.
Questions de compréhension et corrigé
1. Pourquoi Salluste choisit-il Ruy Blas pour sa vengeance ? Parce que Ruy Blas aime la reine et qu'il est son laquais : il le tient par les papiers qu'il lui a fait signer. Le scandale serait complet si la reine se révélait amoureuse d'un domestique.
2. Quel est le sens de la lettre du roi à l'acte II ? Sa brièveté dérisoire montre l'indifférence et la médiocrité du roi. Elle contraste avec la lettre passionnée de l'inconnu et explique pourquoi la reine se tourne vers Ruy Blas.
3. Que dénonce Ruy Blas dans la tirade « Bon appétit, messieurs ! » ? La corruption des ministres, qui se partagent les ressources d'un pays ruiné au lieu de le gouverner. L'ironie de l'apostrophe initiale transforme le conseil en festin de prédateurs.
4. À quoi sert l'acte IV ? Il ralentit l'action par une fantaisie comique, mais il fait progresser l'intrigue : César dérange les plans de Salluste et tue Guritan. Il illustre aussi le mélange des registres propre au drame romantique.
5. Pourquoi Ruy Blas se suicide-t-il alors qu'il a tué Salluste ? Le secret est connu de la reine, et elle l'a d'abord repoussé. Il ne peut ni redevenir laquais ni rester ministre. La mort lui permet de retrouver son nom et de recevoir le pardon de la reine sans la compromettre.
Conclusion
Ruy Blas est un drame de l'ascension et de la chute, où les vêtements trompent et les actes révèlent. Hugo y donne au peuple un visage noble et à la noblesse le visage du calcul ou de la déchéance joyeuse. Pour prolonger, on peut lire Hernani, autre drame espagnol de Hugo, ou Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, où maîtres et valets échangent aussi leurs habits, mais pour un tout autre résultat.
Bibliographie
- Victor Hugo, Ruy Blas et sa préface.
- Victor Hugo, préface de Cromwell.
- Victor Hugo, Hernani.
- Anne Ubersfeld, Le Roi et le Bouffon, José Corti.