Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 450 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Jean Racine (1639-1699), orphelin élevé à Port-Royal par les jansénistes, devenu le grand rival de Corneille avec Andromaque, Britannicus ou Bérénice. Phèdre est sa dernière tragédie profane ; après elle, il quitte le théâtre pour devenir historiographe du roi et ne reviendra à la scène qu'avec deux pièces bibliques, Esther et Athalie.
Genre. Tragédie en cinq actes et en alexandrins, créée en 1677 à l'Hôtel de Bourgogne, d'abord sous le titre Phèdre et Hippolyte. Elle respecte les règles classiques : une journée, un lieu (Trézène, ville du Péloponnèse), une action.
Sources et contexte. Racine reprend l'Hippolyte d'Euripide et la Phèdre de Sénèque. Il modifie le mythe en inventant à Hippolyte un amour pour Aricie et en confiant la calomnie à la nourrice Œnone plutôt qu'à Phèdre elle-même. Une cabale soutint au même moment une Phèdre concurrente de Pradon ; la pièce de Racine s'imposa pourtant. Dans sa préface, Racine présente son héroïne comme une femme qui n'est ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente, entraînée par une passion qu'elle condamne.
Le fil conducteur de cette fiche : quatre aveux et un silence
Dans Phèdre, il ne se passe presque rien sur scène, sinon des paroles. Mais chaque parole engage une vie. La pièce avance par aveux : Phèdre avoue à Œnone, puis à Hippolyte ; Hippolyte avoue à Aricie, puis à son père ; Phèdre avoue enfin à Thésée. Et le moment décisif est un silence : à l'acte IV, Phèdre, qui pourrait sauver Hippolyte, se tait. Nous suivrons donc la pièce comme une série de paroles prononcées trop tôt ou trop tard.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : la reine qui ne veut plus voir le jour
- Acte II : deux déclarations dans la même journée
- Acte III : le retour qui glace tout le monde
- Acte IV : la calomnie, la malédiction, le silence
- Acte V : le récit de la mer et la parole finale
Analyse
- Tableau des aveux
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture racinienne
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : la reine qui ne veut plus voir le jour
Thésée, roi d'Athènes, a disparu depuis six mois. À Trézène, son fils Hippolyte annonce à son gouverneur Théramène qu'il veut partir à sa recherche. Théramène devine un autre motif : Hippolyte fuit quelque chose. Le jeune homme, qui se flattait de mépriser l'amour, finit par avouer qu'il aime Aricie, dernière survivante d'une famille ennemie que Thésée a fait massacrer et qu'il a condamnée à ne jamais se marier. Aimer Aricie, c'est désobéir au père.
La nourrice Œnone vient demander qu'on laisse seule sa maîtresse : Phèdre, épouse de Thésée, dépérit depuis des jours, refuse de manger et veut mourir sans dire pourquoi. Phèdre entre, épuisée, gênée par ses voiles et ses ornements, cherchant le soleil et le fuyant à la fois : elle descend du Soleil par sa mère, et sa honte supporte mal la lumière.
La scène 3 est la grande scène d'aveu à Œnone. Phèdre tourne longtemps autour du nom. Elle évoque les amours malheureuses de sa famille, sa mère Pasiphaé, sa sœur Ariane abandonnée : « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! » Œnone, à bout, prononce elle-même le nom d'Hippolyte, et Phèdre répond par un vers devenu célèbre : « C'est toi qui l'as nommé. » Elle raconte alors la naissance de sa passion, dès le premier regard : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ». Elle a tout essayé pour la combattre, jusqu'à faire exiler Hippolyte, en vain.
Coup de théâtre : Panope annonce la mort de Thésée. La situation change. Le trône est à prendre, Athènes hésite entre le fils de Phèdre, Hippolyte et Aricie. Œnone convainc Phèdre de vivre pour son enfant et lui fait valoir que sa flamme, désormais, n'a plus rien de criminel. Phèdre accepte de vivre : c'est la première fois qu'elle cède à sa nourrice.
Acte II : deux déclarations dans la même journée
Aricie confie à sa suivante Ismène qu'elle aime Hippolyte, précisément parce qu'il paraît insensible. Hippolyte vient lui rendre sa liberté et lui offrir le trône d'Athènes, auquel elle a des droits ; il se réservera Trézène, et le fils de Phèdre la Crète. Puis, malgré lui, il lui déclare son amour, avec la gaucherie d'un homme qui n'a jamais parlé ainsi.
Phèdre arrive pour plaider la cause de son fils. Mais la conversation dérive. Elle parle de Thésée en des termes qui conviennent mieux au fils qu'au père : elle imagine qu'elle aurait guidé Hippolyte dans le labyrinthe à la place d'Ariane. Hippolyte comprend et recule, horrifié. Phèdre, démasquée, se livre entièrement, se traite de monstre, lui demande de la frapper ; comme il refuse, elle lui arrache son épée et sort. C'est cette épée, restée aux mains de Phèdre, qui deviendra la preuve de la calomnie.
À la fin de l'acte, Théramène apporte deux nouvelles : Athènes s'est prononcée pour le fils de Phèdre, et une rumeur dit Thésée vivant.
Acte III : le retour qui glace tout le monde
Phèdre, honteuse, s'accroche pourtant à un dernier espoir : elle envoie Œnone offrir la couronne à Hippolyte, en pensant que l'ambition le touchera. Seule, elle supplie Vénus de rendre Hippolyte amoureux à son tour.
Œnone revient en courant : Thésée est de retour. Phèdre se voit perdue ; Hippolyte parlera, et elle a son épée. Œnone propose de prendre les devants et d'accuser Hippolyte d'avoir voulu séduire sa belle-mère. Phèdre, épuisée, ne dit ni oui ni non ; elle laisse faire, ce qui revient à consentir.
Thésée entre, heureux de revoir sa famille. Il est accueilli par une phrase glaciale de Phèdre, qui se dit indigne de l'approcher, et par la demande d'Hippolyte de quitter Trézène. Le héros qui a vaincu tant de monstres découvre qu'il rentre dans une maison où chacun le fuit. Il exige des explications.
Acte IV : la calomnie, la malédiction, le silence
Œnone accuse Hippolyte devant Thésée et montre l'épée. Thésée la croit aussitôt. Quand Hippolyte paraît, son père le chasse et, sans attendre, prie Neptune, qui lui doit une faveur, de le venger. Hippolyte ne peut pas révéler la vérité sans déshonorer Phèdre, et son respect pour son père lui interdit de l'accuser. Il se défend par sa réputation de chasteté : « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur ». Pour prouver qu'il ne désire pas Phèdre, il avoue qu'il aime Aricie. Thésée y voit un mensonge de plus.
Phèdre, saisie de remords, vient pourtant demander à Thésée d'épargner son fils. Elle est peut-être sur le point de tout dire. Mais Thésée lui apprend, au détour d'une phrase, qu'Hippolyte prétend aimer Aricie. Phèdre découvre qu'elle a une rivale et qu'Hippolyte, insensible pour elle, ne l'est pas pour une autre. Elle se tait.
Restée seule, elle se livre à la jalousie : elle imagine les deux jeunes gens se voyant librement, à la lumière, pendant qu'elle se cache. Puis la conscience revient : elle se voit coupable d'adultère en pensée, d'inceste, de calomnie, et se représente son père Minos jugeant les morts aux Enfers. Quand Œnone tente encore de la consoler en minimisant sa faute, Phèdre la rejette avec violence et la maudit. La servante qui a toujours parlé à sa place est chassée.
Acte V : le récit de la mer et la parole finale
Aricie presse Hippolyte de se justifier ; il refuse de salir Phèdre. Ils décident de fuir ensemble et de se marier devant les dieux, dans un temple hors de la ville. Aricie, face à Thésée, lui laisse entendre qu'il se trompe, sans trahir le secret.
Le doute gagne Thésée. Il veut interroger Œnone : on lui apprend qu'elle s'est jetée dans la mer. Phèdre, dit-on, erre comme une folle. Thésée supplie Neptune de suspendre sa vengeance. Trop tard.
Théramène arrive pour le récit de la mort d'Hippolyte (scène 6). Sur le rivage, un monstre est sorti des flots ; Hippolyte l'a blessé, mais ses chevaux affolés l'ont entraîné et traîné sur les rochers. Il est mort en recommandant Aricie à son père. Le récit, long et précis, fait voir ce que la bienséance interdit de montrer.
Phèdre entre enfin, après avoir pris du poison. Elle avoue à Thésée toute la vérité, innocente Hippolyte et charge Œnone. Elle meurt sur scène, en des vers qui reprennent le thème de la lumière : la mort rend au jour la pureté que ses yeux souillaient. Thésée, accablé, décide de reconnaître Aricie comme sa fille.
Tableau des aveux
| Moment | Qui parle | À qui | Conséquence |
|---|---|---|---|
| Acte I | Hippolyte | Théramène | il avoue un amour défendu par son père |
| Acte I | Phèdre | Œnone | le secret sort ; Œnone devient dangereuse |
| Acte II | Hippolyte | Aricie | l'amour partagé crée une rivale sans le savoir |
| Acte II | Phèdre | Hippolyte | l'épée reste entre ses mains : la preuve est fabriquée |
| Acte IV | Hippolyte | Thésée | la vérité sur Aricie est prise pour un mensonge |
| Acte IV | Phèdre | personne | silence : elle laisse condamner Hippolyte |
| Acte V | Phèdre | Thésée | l'aveu complet arrive quand tout est perdu |
Chaque aveu est fait à la mauvaise personne ou au mauvais moment. La seule parole qui aurait tout sauvé est celle que Phèdre retient.
Les personnages
Phèdre. Fille de Minos et de Pasiphaé, petite-fille du Soleil. Sa passion n'est pas un choix : elle la vit comme une maladie et une malédiction de Vénus contre sa famille. Sa grandeur tient à sa lucidité : elle se juge plus sévèrement que quiconque. Elle n'agit presque jamais directement, elle laisse faire, et c'est sa culpabilité.
Hippolyte. Fils de Thésée et d'une Amazone, chasseur, élevé dans le refus de l'amour. Sa vertu est réelle, mais elle le rend raide et maladroit. Sa délicatesse le perd : il préfère être condamné que dénoncer sa belle-mère.
Thésée. Héros vainqueur de monstres, mais aussi séducteur au passé chargé. Il juge vite, maudit vite, et comprend trop tard. Il incarne l'autorité aveugle.
Œnone. La nourrice, qui aime Phèdre d'un amour sans morale. Elle parle quand sa maîtresse se tait et devient l'exécutrice de ce que Phèdre n'ose pas vouloir. Racine lui donne la faute la plus basse pour préserver la noblesse de son héroïne.
Aricie. Captive politique, fière et lucide. Son amour pour Hippolyte est le seul de la pièce qui soit partagé et légitime aux yeux des dieux ; c'est aussi lui qui déclenche la jalousie fatale.
Théramène. Le confident et le narrateur du dénouement : sa voix fait exister la mer, le monstre et la mort.
Les thèmes
La passion comme fatalité. Phèdre ne se sent pas libre : Vénus poursuit sa lignée. On a souvent rapproché cette vision de la pensée janséniste, pour laquelle l'homme sans la grâce ne peut que pécher. Phèdre voit le bien et ne peut le faire.
La faute et le regard. Phèdre ne supporte ni la lumière ni les yeux des autres. Son grand-père le Soleil la voit, son père Minos la jugera. La honte précède même l'acte : elle se sent coupable d'un désir qu'elle n'a pas réalisé.
Le père et le fils. La pièce oppose un père qui maudit et un fils qui se tait par respect. La malédiction, prononcée en un instant, ne peut plus être reprise : la parole paternelle a une force terrible.
Le monstre. Thésée est le tueur de monstres ; Phèdre se dit monstre ; un monstre sorti de la mer tue Hippolyte. Le mot circule dans toute la pièce, comme si le désordre intérieur devait finir par prendre corps.
L'écriture racinienne
Une langue limpide et chargée. Le vocabulaire est restreint, sans mots bas, mais les métaphores de la flamme, du poison, du jour et de la nuit tissent un réseau serré. L'alexandrin donne à la plainte une régularité qui la rend plus poignante.
L'aveu par détours. Phèdre ne dit jamais les choses directement. Elle passe par la généalogie, par l'image du labyrinthe, par le tutoiement qui surgit puis s'efface. C'est au spectateur de mesurer ce que cachent les phrases.
Le récit. La mort d'Hippolyte n'est pas montrée, elle est racontée, conformément aux bienséances. Mais le récit de Théramène, avec ses détails visuels et sonores, est l'un des moments les plus spectaculaires du théâtre classique.
La structure. Le retour de Thésée au milieu de la pièce partage l'action en deux : avant, un monde sans père où tout semble permis ; après, le retour de la loi et la catastrophe.
Avis argumenté
Phèdre peut sembler austère : pas d'action visible, peu de personnages, une langue noble. Pourtant, la tension ne retombe jamais, parce que le spectateur sait toujours plus que Thésée et attend chaque fois la parole qui viendrait tout réparer. Le plus troublant est que Phèdre n'est jamais simplement odieuse : on la plaint au moment même où elle laisse mourir un innocent. On peut regretter que Racine charge autant Œnone, qui sert de bouc émissaire commode. Mais ce partage de la faute pose une vraie question moderne : est-on coupable de ce que l'on a laissé faire ? C'est ce qui rend la pièce si vivante, bien au-delà de son décor mythologique.
Questions de compréhension et corrigé
1. Pourquoi Phèdre fait-elle prononcer le nom d'Hippolyte par Œnone ? Elle ne peut pas supporter de nommer elle-même l'objet d'une passion qu'elle juge criminelle. En laissant Œnone dire le nom, elle reporte sur une autre la responsabilité de la parole : ce geste annonce toute la suite, où la nourrice agira à sa place.
2. Quel rôle joue l'annonce de la mort de Thésée ? Elle libère la parole. Puisque le mari est mort, la passion semble moins coupable, et Phèdre ose se déclarer à l'acte II. La fausse nouvelle rend possible l'aveu qui, au retour de Thésée, deviendra une faute.
3. Pourquoi Hippolyte ne dit-il pas la vérité à son père ? Par respect pour Thésée, qu'il ne veut pas humilier, et par délicatesse envers Phèdre. Sa vertu l'enferme : la vérité accuserait l'épouse de son père.
4. Qu'apprend Phèdre à l'acte IV et pourquoi cela change-t-il tout ? Elle apprend qu'Hippolyte aime Aricie. La jalousie l'emporte sur le remords : elle renonce à sauver Hippolyte. C'est le tournant tragique de la pièce.
5. Pourquoi le dénouement passe-t-il par un récit ? Les règles classiques interdisent de montrer la violence et le sang. Racine compense par la puissance du récit de Théramène, qui fait imaginer au spectateur la mer, le monstre et la mort du héros.
Conclusion
Phèdre est la tragédie d'une parole qui circule mal : elle s'échappe quand il faudrait la taire, elle se tait quand il faudrait la dire. Racine y concentre ses grands sujets, la passion, la culpabilité, la lucidité impuissante. Pour prolonger, on peut lire l'Hippolyte d'Euripide pour mesurer ce que Racine a changé, ou Andromaque, autre chaîne de passions où chacun aime qui ne l'aime pas.
Bibliographie
- Jean Racine, Phèdre, et sa préface.
- Euripide, Hippolyte.
- Sénèque, Phèdre.
- Roland Barthes, Sur Racine, Seuil.
- Lucien Goldmann, Le Dieu caché, Gallimard.