Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 300 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Jean Racine (1639-1699) a trente ans lorsqu'il fait jouer Britannicus à l'Hôtel de Bourgogne, en 1669. Il a triomphé deux ans plus tôt avec Andromaque. Avec cette nouvelle pièce, il s'attaque au terrain de son aîné Corneille : l'histoire romaine et la tragédie politique. La création est accueillie froidement, en partie à cause d'une cabale ; la pièce s'impose ensuite comme l'une des plus jouées de son théâtre.
Source. Racine suit de près l'historien latin Tacite, qu'il appelle dans sa préface le plus grand peintre de l'Antiquité. Il prend quelques libertés, qu'il assume : il fait de Junie une jeune fille innocente et la fait entrer chez les Vestales, alors que l'histoire ne dit rien de tel.
Le sujet. Rome, au début du règne de Néron, vers 55 après J.-C. Néron est empereur depuis peu. Il n'a pas encore commis les crimes qui l'ont rendu célèbre ; Racine choisit de le montrer, selon une formule de sa préface, en « monstre naissant ». La pièce raconte le premier crime : l'empoisonnement de son demi-frère Britannicus, fils de l'empereur Claude, héritier légitime évincé.
Forme. Tragédie en cinq actes et en alexandrins. Unité de lieu (une salle du palais de Néron), de temps (une journée, de l'aube au soir), d'action.
L'idée directrice : la bataille pour l'oreille de Néron
Britannicus ne porte pas le nom de son vrai sujet. Le centre de la pièce est Néron, et toute l'action consiste à savoir qui l'influencera. Quatre voix se le disputent : Agrippine, la mère qui l'a fait empereur et veut continuer de régner par lui ; Burrhus, le gouverneur honnête qui voudrait en faire un prince vertueux ; Narcisse, l'affranchi qui flatte ses pires penchants ; Junie, enfin, qui n'essaie pas de le gouverner et qui, par son refus, le blesse plus que tous les autres. À la fin de chaque acte, nous ferons le point : qui tient Néron ? Le spectateur assiste à un vote dont le résultat est le meurtre.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : une mère à la porte de son fils
- Acte II : une nuit d'enlèvement, une scène sous surveillance
- Acte III : l'arrestation
- Acte IV : trois conseillers en une heure
- Acte V : le festin, le poison, la prophétie
L'analyse
- Tableau : qui tient Néron à la fin de chaque acte
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture
- Avis argumenté
- Cinq questions de compréhension et leur corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : une mère à la porte de son fils
C'est l'aube. Agrippine attend devant l'appartement de Néron, accompagnée de sa confidente Albine. La situation est en elle-même un aveu : la mère toute-puissante, qui a fait épouser à son fils la fille de Claude et l'a fait adopter pour l'imposer comme héritier, en est réduite à guetter son réveil. Elle explique ses inquiétudes : pendant la nuit, Néron a fait enlever Junie, jeune princesse descendante d'Auguste et fiancée à Britannicus. Agrippine y voit un acte dirigé contre elle, car elle avait favorisé ce projet de mariage pour garder un moyen de pression sur son fils.
Burrhus sort de chez l'empereur. Agrippine l'accuse de détourner Néron d'elle. Le gouverneur répond avec fermeté : Néron n'est plus un enfant, Rome a besoin d'un empereur et non d'une mère qui gouverne par procuration. Puis Britannicus arrive, désespéré, accompagné de son gouverneur Narcisse. Agrippine lui propose une alliance. Resté seul avec Narcisse, Britannicus se confie à lui sans savoir que l'affranchi le trahit et rapporte tout à Néron.
Bilan de l'acte : Néron n'est pas encore apparu. Agrippine croit pouvoir le reprendre en main ; Burrhus pense le guider ; Narcisse travaille dans l'ombre.
Acte II : une nuit d'enlèvement, une scène sous surveillance
Néron paraît enfin. Il commence par un acte d'autorité : il exile Pallas, l'affranchi et allié d'Agrippine. Puis, seul avec Narcisse, il avoue qu'il aime Junie. Il raconte l'enlèvement de la nuit : la jeune fille arrachée au sommeil, entourée de soldats et de flambeaux, en larmes. Le récit a une sensualité troublante : c'est la peur et les pleurs de Junie qui l'ont séduit. Deux vers le résument :
Belle, sans ornements, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Narcisse encourage cet amour et attise la jalousie de Néron contre Britannicus.
Néron fait venir Junie, lui annonce qu'il répudiera son épouse Octavie pour l'épouser, et exige qu'elle renonce à Britannicus. Il lui ordonne de congédier elle-même son amant, de façon assez froide pour qu'il la croie infidèle, et la prévient qu'il sera caché et l'observera. Un seul regard de tendresse condamnerait Britannicus. Junie obéit. Britannicus, qui ne comprend pas, part accablé. Néron, satisfait, savoure la douleur qu'il a infligée.
Bilan de l'acte : Narcisse a gagné l'oreille de Néron. Agrippine perd son allié Pallas ; Burrhus n'a pas été consulté.
Acte III : l'arrestation
Burrhus tente de mettre en garde Néron contre cette passion et contre la colère de sa mère ; Néron lui coupe la parole. Resté seul, le gouverneur mesure avec effroi ce qui se prépare. Agrippine arrive, furieuse : elle menace de présenter Britannicus aux soldats comme le vrai fils de Claude et de révéler les crimes qu'elle a commis pour donner l'empire à Néron.
Junie parvient à voir Britannicus en secret et lui explique la scène de l'acte II : elle était surveillée, son silence le protégeait. Les deux amants se réconcilient. Néron les surprend. Une violente confrontation oppose les deux frères ; Britannicus le défie avec une fierté imprudente. Néron le fait arrêter et ordonne de garder Agrippine dans le palais.
Bilan de l'acte : Néron agit désormais seul et par la force. Burrhus a été écarté, Agrippine est prisonnière.
Acte IV : trois conseillers en une heure
C'est l'acte décisif. Agrippine obtient un entretien avec son fils et prononce un très long discours, l'une des tirades les plus célèbres du théâtre classique. Elle lui rappelle tout ce qu'elle a fait pour lui : le mariage avec Claude, l'adoption, l'écartement de Britannicus, la mort de Claude, à laquelle elle fait allusion sans la nommer. Elle lui reproche son ingratitude. Néron l'écoute, réplique froidement, puis semble céder : il promet de se réconcilier avec Britannicus et de lui rendre la liberté.
Mais devant Burrhus, il dévoile ses vraies intentions en un vers glaçant :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.
Burrhus se jette à ses pieds, lui rappelle les premières années de son règne, l'amour du peuple, la gloire d'un prince clément. Néron est ébranlé et renonce au crime.
Arrive alors Narcisse, qui a déjà préparé le poison. En quelques répliques, il retourne Néron. Il ne discute pas de morale : il lui fait honte d'obéir à sa mère et à son précepteur, lui rapporte que le peuple se moque d'un empereur en tutelle, et le flatte en lui promettant que Rome oubliera vite. Néron se laisse entraîner.
Bilan de l'acte : en une seule journée, Néron a entendu les trois voix. La mère l'a humilié en voulant le reconquérir, le gouverneur l'a ému, l'affranchi l'a emporté.
Acte V : le festin, le poison, la prophétie
Britannicus, confiant, se rend au festin de réconciliation. Junie a de sombres pressentiments et le supplie de se méfier ; il la rassure. Agrippine se réjouit, persuadée d'avoir reconquis son fils.
Burrhus entre et fait le récit : Néron a embrassé Britannicus, on lui a servi une coupe, il a bu et s'est effondré. Néron a regardé la scène sans émotion. Agrippine affronte alors son fils, qui affecte de ne rien avoir à se reprocher. Elle lui prédit l'avenir : il ira de crime en crime, il finira par la tuer, elle, et sa propre mort sera misérable. Néron sort sans répondre.
Albine raconte la suite : Junie s'est enfuie et, devant la statue d'Auguste, a demandé la protection des Vestales. Narcisse a voulu l'arrêter ; le peuple, indigné, l'a massacré. Néron, désespéré d'avoir perdu Junie, erre dans le palais sans parler. Burrhus conclut en souhaitant que ce crime soit le dernier, ce que le spectateur sait vain.
Tableau : qui tient Néron à la fin de chaque acte
| Fin de l'acte | Agrippine | Burrhus | Narcisse | Junie |
|---|---|---|---|---|
| I | se croit maîtresse | se croit écouté | invisible, mais présent | otage |
| II | perd Pallas | ignoré | confident de l'amour | soumise, sous surveillance |
| III | prisonnière | rabroué | conforté | surprise avec Britannicus |
| IV | croit avoir gagné | gagne une heure | l'emporte | absente |
| V | prophétesse impuissante | survivant désolé | tué par le peuple | échappe à Néron |
Le tableau fait apparaître un paradoxe. La seule personne qui échappe finalement à Néron est celle qui n'a jamais voulu le gouverner : Junie. Narcisse gagne la bataille et la paie de sa vie. Agrippine et Burrhus perdent tout pouvoir. Néron, vainqueur, se retrouve seul.
Les personnages
Néron. Un jeune empereur qui découvre sa propre puissance et la jouissance de faire souffrir. Racine le montre encore hésitant, sensible aux supplications de Burrhus, mais déjà fasciné par la peur qu'il inspire. Ce n'est pas un tyran achevé : c'est un monstre en train de naître, et la pièce nous fait assister à cette naissance.
Agrippine. La grande figure de la pièce. Mère ambitieuse et criminelle, elle a tout sacrifié pour le pouvoir de son fils et ne supporte pas d'en être exclue. Sa lucidité finale, quand elle prédit sa propre mort, lui donne une grandeur tragique.
Britannicus. Le prince dépossédé, noble, sincère, mais naïf : il fait confiance à Narcisse et défie Néron imprudemment. Il est plus victime que héros.
Junie. L'innocence dans un palais de calculateurs. Elle aime Britannicus et refuse l'empire. Racine l'a conçue presque entièrement : c'est sa création la plus personnelle dans la pièce.
Burrhus. Le conseiller vertueux, soldat honnête, qui croit pouvoir guider Néron par la raison et l'honneur. Son échec montre l'impuissance de la vertu face à la flatterie.
Narcisse. L'affranchi traître, double agent, qui sert les passions du maître pour son propre intérêt. Racine lui donne la mort la plus violente, et la seule qui soit un châtiment.
Les thèmes
Le pouvoir et sa transmission. La pièce montre le moment où un pouvoir change de mains : Agrippine le perd, Néron le prend. Elle montre aussi qu'un empire acquis par le crime appelle le crime : Britannicus est l'héritier légitime que l'on doit éliminer.
Le regard et la surveillance. Dans le palais de Néron, les murs ont des oreilles. La scène où Junie parle à Britannicus sous les yeux de l'empereur caché résume cet univers : parler, c'est être écouté, aimer, c'est être espionné.
La parole qui manipule. Toute l'action est faite de discours : plaidoyer d'Agrippine, prière de Burrhus, insinuations de Narcisse. La pièce est une étude de l'influence et de la rhétorique, où le plus habile n'est pas le plus éloquent mais celui qui touche la vanité.
La naissance du mal. Racine ne montre pas un tyran mais un homme qui le devient. Le crime n'est pas encore inévitable à l'acte IV : Burrhus a failli l'empêcher. Le mal naît d'un choix, et ce choix est influencé.
L'écriture
La tirade et la stichomythie. Racine alterne les longs discours (Agrippine à l'acte IV) et les échanges vifs, vers contre vers, comme dans l'affrontement des deux frères à l'acte III. Le rythme du dialogue mesure la tension entre les personnages.
Le récit. La mort de Britannicus n'est pas montrée mais racontée par Burrhus, conformément aux bienséances. Le récit permet aussi de montrer, par un témoin, la froideur de Néron.
Les images. Les métaphores du monstre, de la nuit et des flambeaux, de l'étouffement traversent la pièce. Le vers de l'acte IV sur l'embrassade fait d'un geste d'affection une image de meurtre.
Le vers et la retenue. La violence n'est jamais crue : tout passe par une langue choisie, régulière, qui contient la cruauté au lieu de l'exposer. C'est ce contraste qui rend la pièce si inquiétante.
Avis argumenté
On peut trouver la pièce statique : peu d'actions, beaucoup de discours, un héros éponyme effacé. Les spectateurs de la création ont d'ailleurs été déroutés, et il faut une lecture attentive pour sentir la tension.
Mais c'est justement là sa force. Britannicus est une tragédie de l'influence, où les mots sont des armes et où le spectateur assiste, scène après scène, à la formation d'une décision criminelle. L'acte IV, avec ses trois conseillers successifs, est un modèle de construction : on voit Néron basculer, revenir, basculer encore. Peu de pièces montrent aussi clairement comment un homme devient tyran, non par un destin, mais parce qu'il a écouté la mauvaise voix au mauvais moment.
Cinq questions de compréhension et leur corrigé
1. Pourquoi Agrippine attend-elle à la porte de Néron au début de la pièce ? Elle s'inquiète de l'enlèvement de Junie, qu'elle interprète comme un signe d'émancipation de son fils. Le simple fait d'attendre montre que son pouvoir a déjà décliné.
2. Quelle est la fonction de la scène où Junie congédie Britannicus sous le regard caché de Néron ? Elle révèle le sadisme naissant de Néron, qui jouit de la souffrance des amants. Elle illustre aussi le thème de la surveillance : dans ce palais, toute parole est épiée.
3. Que révèle le vers « J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer » ? L'hypocrisie de Néron : la réconciliation promise à sa mère n'est qu'un piège. Le verbe « étouffer » transforme le geste fraternel en meurtre, et le vers annonce l'empoisonnement.
4. Comment Narcisse parvient-il à convaincre Néron ? Il ne lui parle pas de morale mais de vanité : il lui fait honte d'être dominé par sa mère et par Burrhus, et l'assure que le crime sera vite oublié. Il touche le désir d'indépendance de Néron.
5. Pourquoi peut-on dire que Junie échappe à Néron ? En se réfugiant chez les Vestales, elle se place sous une protection sacrée que même l'empereur ne peut violer. Elle seule n'a pas cherché à le gouverner, et elle seule lui échappe.
Conclusion
Britannicus est la tragédie d'un choix : celui d'un jeune empereur qui hésite entre plusieurs voix et retient la plus dangereuse. La pièce s'achève sur une victoire qui ressemble à une défaite : Néron a éliminé son rival, mais il a perdu Junie, rompu avec sa mère et désolé son précepteur. Pour prolonger, on lira les Annales de Tacite, qui racontent la suite, ou l'on comparera Néron au Pyrrhus d'Andromaque, autre amoureux tyrannique de Racine.
Bibliographie
- Jean Racine, Britannicus, avec les deux préfaces, édition de poche au choix (Folio théâtre, Livre de Poche, GF Flammarion).
- Tacite, Annales.
- Roland Barthes, Sur Racine, Seuil.
- Jean Starobinski, L'Œil vivant, Gallimard (essai sur Racine et la poétique du regard).
- Lucien Goldmann, Le Dieu caché, Gallimard.