Modèle de dissertation d'histoire pour le lycée (Première surtout, utile aussi en début de licence). Environ 2 300 mots.
Introduction
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, chaque ville de France vivait à son heure : midi sonnait à Brest plusieurs dizaines de minutes après Strasbourg, et personne ne s'en souciait. Il a fallu que les trains circulent d'un bout à l'autre du pays, avec des horaires publiés et des correspondances à assurer, pour que cette diversité devienne un problème, puis que l'heure de Paris s'impose à tout le territoire à la fin du siècle. L'anecdote résume le sujet de cette dissertation sur les conséquences de la révolution industrielle : l'industrie n'a pas seulement multiplié les marchandises, elle a réglé autrement le temps des hommes.
On désigne par révolution industrielle le passage d'une économie dominée par l'agriculture et l'artisanat à une économie où la production mécanisée, concentrée dans des usines et alimentée par de nouvelles énergies, devient le moteur de la croissance. Commencée au Royaume-Uni à la fin du XVIIIe siècle, autour du textile, du charbon et de la machine à vapeur, elle gagne la Belgique, la France, puis l'Allemagne et les États-Unis au XIXe siècle. Les historiens discutent le mot « révolution », car le processus est lent et très inégal selon les régions ; en France, les ateliers et la petite exploitation agricole restent longtemps majoritaires. Ses conséquences n'en sont pas moins considérables, et elles débordent largement l'économie.
En quoi la révolution industrielle a-t-elle transformé en profondeur les économies, les sociétés et les choix politiques de l'Europe au XIXe siècle, et quelles limites faut-il apporter à l'idée d'un bouleversement uniforme ?
Nous étudierons d'abord la nouvelle manière de produire et d'échanger, puis la recomposition de la société et de l'espace, enfin les réponses politiques et les prolongements mondiaux de l'industrialisation.
Plan détaillé
I. Produire, échanger, financer autrement
- A. L'usine, la machine et la discipline du temps
- B. Le rail, le marché national et la naissance de la grande entreprise
- C. Une croissance réelle mais heurtée
II. Une société et des paysages recomposés
- A. La bourgeoisie d'affaires, nouvelle élite
- B. Le monde ouvrier et la « question sociale »
- C. Des villes qui débordent, des campagnes qui se vident lentement
III. De l'atelier au monde : effets politiques et planétaires
- A. L'organisation ouvrière et les premières lois sociales
- B. Patronat, État et idéologies face à l'industrie
- C. Matières premières, débouchés, colonies… et fumées
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I. Produire, échanger, financer autrement
La première conséquence de l'industrialisation est la plus visible : la façon de fabriquer les biens change de nature, et avec elle les circuits qui les acheminent et l'argent qui les finance.
A. L'usine, la machine et la discipline du temps
Avant l'usine, une grande partie du textile se fabriquait à domicile : le marchand fournissait la laine ou le coton, les familles paysannes filaient et tissaient pendant l'hiver, au rythme des travaux des champs. La filature mécanique, puis le tissage mécanique, déplacent la production vers des bâtiments où des dizaines, puis des centaines d'ouvriers servent des machines mues par la vapeur. La productivité augmente dans des proportions inédites, et les prix des cotonnades baissent.
Mais l'usine impose aussi une nouvelle discipline. La cloche ou la sirène fixent l'entrée et la sortie ; les règlements d'atelier punissent les retards par des amendes ; le travail suit la cadence de la machine et non plus celle des saisons. L'historien britannique Edward P. Thompson a montré que cet apprentissage du temps mesuré fut l'une des transformations les plus profondes et les plus douloureuses de l'époque. L'anecdote de l'heure unique, évoquée en introduction, prolonge à l'échelle nationale ce que l'usine fait à l'échelle de l'atelier.
B. Le rail, le marché national et la naissance de la grande entreprise
Le chemin de fer est à la fois un produit et un accélérateur de l'industrie. Il consomme du fer, de l'acier et du charbon en quantités énormes ; il abaisse les coûts de transport et met en relation des régions qui vivaient jusque-là en circuit fermé. En France, le réseau se construit surtout sous le Second Empire, en étoile autour de Paris. Un vigneron du Languedoc peut désormais vendre son vin à Paris, et le blé importé concurrence celui de la Beauce : le marché devient national, puis international.
Pour financer des lignes de chemin de fer, des hauts fourneaux ou des mines, il faut des capitaux que les fortunes familiales ne suffisent plus à fournir. Apparaissent alors les grandes banques de dépôt, comme le Crédit lyonnais ou la Société générale, et la société anonyme, qui permet de rassembler l'épargne de milliers d'actionnaires. Le capitalisme industriel se distingue ainsi du capitalisme marchand des siècles précédents par la taille des entreprises et par le rôle central du crédit.
C. Une croissance réelle mais heurtée
L'industrialisation engendre une croissance durable de la production et, sur le long terme, une hausse du niveau de vie moyen. Elle n'avance pourtant pas en ligne droite. L'économie connaît des crises de surproduction, des faillites en chaîne, des périodes de baisse des prix comme celle qui marque le dernier quart du siècle et que les contemporains appellent la « Grande Dépression ». Les effets de cette instabilité retombent d'abord sur les ouvriers, privés de travail du jour au lendemain, sans assurance d'aucune sorte.
Il faut enfin nuancer l'idée d'une France entièrement transformée. Le pays s'industrialise de manière progressive, avec une forte persistance de la petite entreprise et de l'atelier ; les régions du Nord, de l'Est, de la région lyonnaise et de la Loire s'opposent à un Ouest et à un Sud-Ouest restés largement agricoles. La révolution industrielle produit autant de contrastes territoriaux que de croissance.
II. Une société et des paysages recomposés
Les conséquences sociales de la révolution industrielle sont celles qui ont le plus frappé les contemporains, romanciers, médecins et enquêteurs.
A. La bourgeoisie d'affaires, nouvelle élite
L'industrie fait émerger une élite fondée sur la propriété des moyens de production et sur la réussite économique. Des dynasties industrielles se constituent : les Schneider au Creusot, les Wendel en Lorraine, les grandes familles du textile à Roubaix, Tourcoing ou Mulhouse. Cette bourgeoisie investit, épargne, valorise le travail et le mérite, mais adopte aussi certains signes de l'ancienne aristocratie : château, mariages choisis, présence dans la vie politique. Au-dessous d'elle, une petite et moyenne bourgeoisie d'ingénieurs, de commerçants, d'employés et de cadres se développe à mesure que les entreprises grandissent.
B. Le monde ouvrier et la « question sociale »
À l'autre extrémité, la classe ouvrière grossit. Ses conditions de vie, dans la première moitié du siècle, sont souvent terribles : journées de douze heures et plus, travail des enfants dès le plus jeune âge, logements insalubres, salaires qui suffisent à peine à se nourrir. Le médecin Louis René Villermé publie en 1840 une enquête sur l'état physique et moral des ouvriers du textile, où il décrit des enfants épuisés parcourant chaque jour plusieurs kilomètres pour rejoindre la fabrique. En Angleterre, Friedrich Engels consacre en 1845 un livre à la situation de la classe laborieuse.
C'est ce que les contemporains appellent la question sociale : comment une société qui produit plus de richesses que jamais peut-elle laisser une partie croissante de sa population dans la misère et l'insécurité ? La crainte des « classes dangereuses » hante la bourgeoisie, tandis que le monde ouvrier développe des solidarités propres : sociétés de secours mutuel, cafés, quartiers, chansons et fêtes.
C. Des villes qui débordent, des campagnes qui se vident lentement
L'industrie attire les populations rurales vers les villes. Manchester, Lille, Saint-Étienne ou Roubaix grandissent à une vitesse que ni le logement ni l'hygiène ne peuvent suivre : caves habitées, cours sans lumière, épidémies de choléra. Au Royaume-Uni, la population urbaine dépasse la population rurale dès le milieu du XIXe siècle ; en France, ce basculement est beaucoup plus tardif et n'intervient qu'au XXe siècle, signe d'un exode rural lent.
La ville industrielle se divise socialement : quartiers bourgeois aérés d'un côté, faubourgs ouvriers de l'autre. Les grands travaux du préfet Haussmann à Paris, sous le Second Empire, modernisent la capitale, amènent l'eau et les égouts, mais repoussent une partie des classes populaires vers la périphérie. L'espace urbain devient la traduction visible de la nouvelle hiérarchie sociale.
III. De l'atelier au monde : effets politiques et planétaires
L'industrialisation oblige enfin les sociétés européennes à inventer de nouvelles règles, et elle projette leur puissance bien au-delà de leurs frontières.
A. L'organisation ouvrière et les premières lois sociales
Les ouvriers ne restent pas passifs. Les grèves se multiplient, d'abord illégales ; en France, la loi de 1864 supprime le délit de coalition, et la loi Waldeck-Rousseau de 1884 autorise les syndicats. La Confédération générale du travail naît en 1895. Le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, publié en 1848, propose une lecture de l'histoire comme lutte des classes, et le socialisme devient au fil du siècle une force politique organisée.
L'État commence, timidement, à intervenir dans les relations de travail. La loi de 1841 interdit le travail des enfants de moins de huit ans dans les manufactures d'une certaine taille, mais elle reste mal appliquée faute d'inspecteurs. Il faut attendre la fin du siècle pour que l'inspection du travail se renforce et que la loi de 1898 reconnaisse la responsabilité de l'employeur en cas d'accident du travail. Ces textes posent les premières pierres de ce qui deviendra, au siècle suivant, l'État-providence.
B. Patronat, État et idéologies face à l'industrie
Certains patrons répondent à la question sociale par le paternalisme : ils construisent des cités ouvrières, des écoles, des dispensaires, des églises, comme les Schneider au Creusot ou Menier à Noisiel. Ces réalisations améliorent réellement les conditions de vie, mais elles visent aussi à fixer et à contrôler une main-d'œuvre que l'on veut docile. L'Église catholique, avec l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII en 1891, condamne à la fois le socialisme et les excès du libéralisme, et appelle à un juste salaire.
Le débat idéologique du XIXe siècle se structure ainsi autour de l'industrie : libéraux confiants dans le marché, socialistes réclamant la propriété collective, catholiques sociaux et républicains solidaristes cherchant des voies moyennes. Les grands clivages politiques du XXe siècle naissent largement de cette confrontation.
C. Matières premières, débouchés, colonies… et fumées
Les économies industrielles ont besoin de coton, de caoutchouc, de minerais, et cherchent de nouveaux marchés pour leurs produits. Cette logique, sans être la seule, nourrit l'expansion coloniale de la fin du siècle : Jules Ferry, à la Chambre des députés en 1885, justifie la colonisation entre autres par la nécessité de trouver des débouchés à l'industrie française. L'avance technique et militaire acquise grâce à l'industrie (bateaux à vapeur, armes à tir rapide, télégraphe) rend possible la domination européenne sur une grande partie du monde. La révolution industrielle creuse ainsi un écart de richesse et de puissance durable entre l'Europe occidentale et les autres continents.
Une dernière conséquence, longtemps ignorée, apparaît aujourd'hui essentielle : l'industrie repose sur la combustion massive du charbon. Les fumées noircissent les villes du Nord et de la Ruhr, les rivières reçoivent les rejets des teintureries et des tanneries. À Londres, l'été 1858 reste celui de la « Grande Puanteur », quand la Tamise saturée d'eaux usées rend le Parlement presque inhabitable, ce qui conduit à la construction d'un réseau moderne d'égouts. À plus long terme, les historiens de l'environnement voient dans la révolution industrielle le point de départ de l'accumulation de gaz à effet de serre dans l'atmosphère.
Conclusion
La révolution industrielle a eu des conséquences qui touchent toutes les dimensions de la vie collective. Économiquement, elle a fait naître l'usine, le marché national et le capitalisme des grandes entreprises, au prix d'une croissance instable. Socialement, elle a donné naissance à deux groupes antagonistes, la bourgeoisie industrielle et la classe ouvrière, et a transformé les villes. Politiquement, elle a fait surgir la question sociale, les syndicats, les premières lois de protection et les grandes idéologies, tout en fournissant à l'Europe les moyens de sa domination coloniale. Ces transformations furent toutefois progressives et très inégales selon les pays et les régions, la France offrant l'exemple d'une industrialisation lente qui préserve longtemps le monde paysan.
Les débats actuels sur la transition énergétique ou sur l'automatisation montrent que nous vivons encore dans le prolongement de ce bouleversement : la question de savoir qui profite des gains de productivité, et à quel coût pour les hommes et pour la planète, était déjà au cœur du XIXe siècle industriel.
Bibliographie
- Louis René Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.
- Friedrich Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre.
- Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel.
- Eric Hobsbawm, L'Ère des révolutions (1789-1848).
- François Caron, Histoire économique de la France, XIXe-XXe siècle.