Dissertation d'histoire — Lycée (Seconde, Première) — environ 2 000 mots.
Introduction
Le 22 septembre 1792, au lendemain de l'abolition de la royauté, les révolutionnaires décident de dater désormais les actes publics de « l'an I de la République ». Quelques mois plus tard, un nouveau calendrier remplace les saints par des plantes et des outils, et les mois prennent les noms de vendémiaire, brumaire ou thermidor. Rarement un pouvoir aura affiché avec autant d'assurance la volonté de recommencer le temps.
La Révolution française désigne la période ouverte par la réunion des états généraux, le 5 mai 1789, et close par le coup d'État de Bonaparte, le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Elle met fin à l'Ancien Régime, expression forgée par les révolutionnaires eux-mêmes pour désigner une société d'ordres fondée sur le privilège et une monarchie de droit divin. Parler de rupture radicale, c'est supposer un changement qui atteint les racines mêmes de la société : le pouvoir, la place des individus, la religion, la vie quotidienne. Or, dès 1856, Alexis de Tocqueville soutenait dans L'Ancien Régime et la Révolution que la Révolution avait surtout achevé l'œuvre de centralisation engagée par la monarchie.
La Révolution française est-elle alors un commencement absolu, ou une rupture profonde mais inachevée, qui prolonge à certains égards le monde qu'elle prétend abolir ?
Nous verrons d'abord que la Révolution détruit en quelques mois les fondements politiques et sociaux de l'Ancien Régime ; puis qu'elle tente, surtout entre 1792 et 1794, de régénérer l'homme et la société, au prix d'une radicalisation violente ; enfin que ses ruptures connaissent des limites et des continuités qui expliquent son issue en 1799.
Plan détaillé
I. 1789-1791 : l'effondrement de l'Ancien Régime
- A. La souveraineté passe du roi à la nation
- B. La fin de la société d'ordres et la naissance de l'individu-citoyen
- C. Une France administrativement et religieusement refondée
II. 1792-1794 : la tentation de la table rase
- A. La République et la mort du roi
- B. Régénérer l'homme nouveau : calendrier, culte, éducation
- C. La Terreur, rupture dans la rupture
III. Les limites d'une rupture (1794-1799)
- A. Des exclus de la citoyenneté
- B. Les continuités soulignées par Tocqueville
- C. Le Directoire et le 18 brumaire : stabiliser la Révolution
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I. 1789-1791 : l'effondrement de l'Ancien Régime
En un peu plus de deux ans, les principes sur lesquels reposait la monarchie depuis des siècles sont renversés. La rupture est d'abord juridique et politique, mais elle touche aussi l'organisation de la société et du territoire.
A. La souveraineté passe du roi à la nation
Convoqués pour résoudre la crise financière, les états généraux deviennent en quelques semaines le lieu d'une révolution politique. Le 17 juin 1789, les députés du tiers état se proclament Assemblée nationale ; le 20 juin, réunis dans la salle du Jeu de paume, ils jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution au royaume. Ce serment marque un basculement : le pouvoir de faire la loi ne vient plus du roi, mais de la nation représentée. La prise de la Bastille, le 14 juillet, montre que le peuple parisien est prêt à défendre cette assemblée par les armes.
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789, formule le nouveau principe : son article 3 affirme que le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. La Constitution de 1791 en tire les conséquences. Louis XVI demeure roi, mais il devient « roi des Français » et non plus « roi de France », simple premier fonctionnaire d'une monarchie constitutionnelle où une Assemblée législative vote la loi et l'impôt. Le droit divin est mort avant le roi.
B. La fin de la société d'ordres et la naissance de l'individu-citoyen
Dans la nuit du 4 août 1789, sous la pression des révoltes paysannes de la Grande Peur, les députés votent l'abolition des privilèges : droits féodaux, dîme, vénalité des offices, privilèges des provinces et des villes. Même si une partie des droits seigneuriaux reste d'abord rachetable, le principe est posé : la société ne repose plus sur des ordres inégaux par naissance, mais sur des individus égaux en droits. L'article premier de la Déclaration l'énonce clairement : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
Cette égalité civile transforme l'économie : en 1791, le décret d'Allarde supprime les corporations et la loi Le Chapelier interdit les associations professionnelles. L'individu, libre de travailler et d'entreprendre, devient la cellule de base d'une société nouvelle. C'est une rupture d'une portée considérable, que le XIXe siècle ne remettra jamais vraiment en cause.
C. Une France administrativement et religieusement refondée
La Constituante redessine le territoire : les départements, créés en 1790, remplacent la mosaïque des provinces, des généralités et des pays d'états. Les poids et mesures doivent être unifiés, projet qui débouchera sur le système métrique. La justice est réorganisée, les juges sont élus.
La rupture touche aussi l'Église. Les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation dès novembre 1789, puis vendus comme biens nationaux. La Constitution civile du clergé, votée en juillet 1790, fait des prêtres des fonctionnaires élus et exige d'eux un serment. Le pape la condamne, et le clergé se divise entre prêtres « jureurs » et « réfractaires ». Cette fracture religieuse, qui traverse les villages, est l'une des ruptures les plus profondes de la période : elle installe pour longtemps l'opposition entre une France catholique et une France révolutionnaire.
II. 1792-1794 : la tentation de la table rase
La fuite du roi, arrêté à Varennes en juin 1791, puis la guerre déclarée à l'Autriche le 20 avril 1792, radicalisent la Révolution. La rupture change de nature : il ne s'agit plus seulement de réformer, mais de refonder.
A. La République et la mort du roi
Le 10 août 1792, les sans-culottes parisiens et les fédérés prennent les Tuileries : la monarchie est suspendue. La Convention, élue au suffrage universel masculin, abolit la royauté le 21 septembre 1792. Jugé pour trahison, Louis XVI est guillotiné le 21 janvier 1793. L'exécution du roi est une rupture symbolique majeure : en tuant celui que le sacre de Reims rendait sacré, la nation affirme qu'aucun pouvoir n'est au-dessus d'elle. Les monarchies européennes ne s'y trompent pas et la coalition contre la France s'élargit.
B. Régénérer l'homme nouveau : calendrier, culte, éducation
Les révolutionnaires ne veulent pas seulement changer les institutions ; ils veulent former un homme nouveau, le citoyen vertueux. Le calendrier républicain, adopté à l'automne 1793, efface les dimanches et les fêtes chrétiennes au profit de la décade. Une partie des révolutionnaires mène une politique de déchristianisation : fermeture d'églises, abdications de prêtres, culte de la Raison. Robespierre, hostile à l'athéisme, fait instituer en 1794 le culte de l'Être suprême, célébré lors d'une grande fête le 20 prairial an II. L'historienne Mona Ozouf a montré dans La Fête révolutionnaire combien ces cérémonies visaient à transférer le sacré du religieux vers la nation.
Cette volonté de rupture a aussi des aspects émancipateurs durables. L'état civil est confié aux municipalités et le divorce est autorisé en septembre 1792. Le 16 pluviôse an II (4 février 1794), la Convention abolit l'esclavage dans les colonies, après l'insurrection des esclaves de Saint-Domingue. Jamais la France n'était allée aussi loin dans l'application du principe d'égalité.
C. La Terreur, rupture dans la rupture
La guerre extérieure, la guerre civile en Vendée à partir de mars 1793 et les révoltes fédéralistes conduisent la Convention montagnarde à suspendre les libertés au nom du salut public. Le Comité de salut public, créé en avril 1793, concentre le pouvoir ; la loi des suspects, en septembre, permet d'arrêter quiconque est soupçonné d'hostilité à la Révolution ; le tribunal révolutionnaire multiplie les condamnations à mort. La répression en Vendée fait des dizaines de milliers de victimes.
La Terreur est une rupture paradoxale : elle contredit les droits proclamés en 1789 tout en prétendant les défendre. Les historiens en débattent depuis longtemps. Pour une tradition représentée par Albert Soboul, elle est d'abord une réponse aux circonstances, la guerre et la contre-révolution. François Furet, dans Penser la Révolution française (1978), y voit au contraire une logique inscrite dans le discours révolutionnaire lui-même, qui fait de l'unité de la volonté générale une exigence et de tout adversaire un ennemi du peuple. Quelle que soit l'interprétation retenue, la Terreur prend fin avec la chute de Robespierre, le 9 thermidor an II (27 juillet 1794).
III. Les limites d'une rupture (1794-1799)
Si la Révolution a bouleversé la France, elle n'a ni tout changé ni tenu toutes ses promesses. Ses limites tiennent à ses exclusions, à ce qu'elle a hérité de l'Ancien Régime, et à son incapacité à se stabiliser.
A. Des exclus de la citoyenneté
L'égalité proclamée en 1789 reste restrictive. La Constitution de 1791 distingue citoyens actifs, qui paient un impôt suffisant pour voter, et citoyens passifs. Surtout, les femmes sont exclues de la citoyenneté politique. Olympe de Gouges le dénonce dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791 ; elle est guillotinée en 1793, et les clubs de femmes sont interdits la même année. Quant à l'abolition de l'esclavage, elle sera annulée par Bonaparte en 1802. La rupture est donc réelle dans les principes, mais leur application universelle reste à conquérir : ce sera l'histoire du XIXe et du XXe siècle.
B. Les continuités soulignées par Tocqueville
Tocqueville a montré que la Révolution prolongeait une tendance ancienne : la monarchie avait déjà affaibli les pouvoirs locaux et la noblesse au profit d'une administration royale centralisée, celle des intendants. En créant des départements uniformes administrés depuis Paris, les révolutionnaires poursuivent cette œuvre plus qu'ils ne la renversent. De même, la vente des biens nationaux profite surtout à la bourgeoisie et aux paysans aisés, déjà en ascension sous l'Ancien Régime ; les structures de la propriété ne sont pas bouleversées. Georges Lefebvre, dans Quatre-vingt-neuf (1939), avait d'ailleurs souligné que la Révolution était la conjonction de plusieurs révolutions, aristocratique, bourgeoise, populaire et paysanne, aux objectifs différents.
Les mentalités changent elles aussi plus lentement que les lois. Le calendrier républicain ne s'impose jamais vraiment dans les campagnes, où le dimanche reste le jour du repos et de la messe ; il sera abandonné en 1806.
C. Le Directoire et le 18 brumaire : stabiliser la Révolution
Après Thermidor, les républicains modérés veulent clore la Révolution. La Constitution de l'an III (1795) rétablit le suffrage censitaire et divise le pouvoir exécutif entre cinq directeurs, pour éviter toute dictature. Mais le régime, menacé à la fois par les royalistes et par les jacobins, ne survit qu'en annulant les élections qui lui sont défavorables et en recourant à l'armée. Le coup d'État du 18 brumaire an VIII porte Bonaparte au pouvoir. La proclamation des consuls affirme que la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée et qu'elle est finie : formule révélatrice, qui conserve les acquis de 1789, égalité civile et fin des privilèges, tout en renonçant à la souveraineté populaire réelle.
Conclusion
La Révolution française est bien une rupture radicale dans les principes : elle remplace la souveraineté du roi par celle de la nation, la société d'ordres par l'égalité civile, la monarchie de droit divin par la République, au moins pour un temps. Entre 1792 et 1794, elle va jusqu'à vouloir recommencer le temps et refaire l'homme, au prix de la Terreur. Mais cette rupture a ses limites : elle exclut les femmes et, à terme, les esclaves de l'égalité proclamée, elle prolonge la centralisation monarchique et elle s'achève dans un pouvoir personnel. Plutôt qu'un commencement absolu, la Révolution est un point de non-retour : après elle, aucun régime ne pourra durablement revenir sur l'égalité civile. Tout le XIXe siècle français, de la Restauration à la IIIe République, peut se lire comme une longue discussion sur l'héritage de 1789, que la République ne parviendra à « terminer » qu'à partir des années 1880.
Bibliographie
- Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, 1856.
- Georges Lefebvre, Quatre-vingt-neuf, 1939.
- Albert Soboul, La Révolution française.
- François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978.
- Mona Ozouf, La Fête révolutionnaire, 1789-1799, Gallimard.
- François Furet et Denis Richet, La Révolution française.