La démocratie athénienne au Ve siècle av. J.-C. : un modèle ? (dissertation corrigée)

1 918 mots · ≈6 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation d'histoire — Lycée (seconde ou première, « Le monde méditerranéen antique ») — environ 2 000 mots.

Introduction

Dans le discours que l'historien Thucydide prête à Périclès lors des funérailles des premiers soldats athéniens morts dans la guerre du Péloponnèse, en 431 av. J.-C., Athènes est présentée comme un modèle pour toute la Grèce : un régime où le pouvoir appartient au plus grand nombre et non à une minorité, où chacun est jugé sur son mérite. Vingt-cinq siècles plus tard, c'est encore vers Athènes que l'on se tourne pour penser les origines de la démocratie.

Le mot démocratie vient du grec dêmos, le peuple, et kratos, le pouvoir : c'est le régime dans lequel le pouvoir appartient aux citoyens. À Athènes, cité grecque de l'Attique, ce régime se met en place à la fin du VIe siècle av. J.-C. avec les réformes de Clisthène (508-507 av. J.-C.) et s'épanouit au Ve siècle, en particulier à l'époque de Périclès, jusqu'à la défaite face à Sparte en 404 av. J.-C. Parler de modèle, c'est envisager deux sens : un exemple à imiter, pour les Grecs de l'époque comme pour les modernes, et un idéal dont on mesure l'écart avec la réalité.

Dans quelle mesure la démocratie athénienne du Ve siècle av. J.-C. constitue-t-elle un modèle, alors même qu'elle repose sur l'exclusion d'une grande partie de la population et sur la domination d'autres cités ?

Nous verrons d'abord que la démocratie athénienne a inventé une participation directe des citoyens au pouvoir, puis qu'elle reste une démocratie restreinte et impérialiste. Nous nous demanderons enfin en quoi elle demeure, malgré ses limites, une référence critique pour notre temps.

Plan détaillé

I. Une démocratie directe : le pouvoir aux citoyens

  • A. Des réformes de Clisthène à l'Athènes de Périclès
  • B. Des institutions où le citoyen gouverne
  • C. Égalité et participation : tirage au sort, misthos, ostracisme

II. Une démocratie restreinte et contestée

  • A. Une citoyenneté réservée à une minorité
  • B. Une cité impérialiste : la ligue de Délos
  • C. Un régime critiqué et fragile

III. Un modèle pour aujourd'hui ?

  • A. Une référence pour les modernes
  • B. Démocratie directe et démocratie représentative
  • C. Un modèle à interroger plutôt qu'à copier

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I. Une démocratie directe : le pouvoir aux citoyens

La démocratie athénienne a ceci d'unique que les citoyens y exercent eux-mêmes le pouvoir, sans représentants.

A. Des réformes de Clisthène à l'Athènes de Périclès

À la fin du VIe siècle av. J.-C., après la chute de la tyrannie des Pisistratides, Clisthène réorganise la cité. Vers 508-507 av. J.-C., il répartit les citoyens en dix tribus nouvelles, chacune composée de dèmes, circonscriptions locales, issus des différentes régions de l'Attique. Cette réforme brise l'influence des grandes familles aristocratiques, fondée sur l'appartenance locale, et mêle les citoyens de la ville, de la côte et de l'intérieur. Au Ve siècle, la démocratie se renforce. Les victoires sur les Perses, à Marathon en 490 puis à Salamine en 480 av. J.-C., donnent un rôle central à la flotte, dont les rameurs sont des citoyens pauvres : ceux-ci réclament une place dans la vie politique. En 462 av. J.-C., Éphialte retire à l'Aréopage, conseil aristocratique d'anciens archontes, l'essentiel de ses pouvoirs politiques. Périclès, élu stratège presque chaque année jusqu'à sa mort en 429 av. J.-C., domine ensuite la vie politique.

B. Des institutions où le citoyen gouverne

L'institution centrale est l'Ecclésia, l'assemblée des citoyens, qui se réunit sur la colline de la Pnyx plusieurs fois par mois. Tout citoyen peut y prendre la parole et voter, à main levée, sur les lois, la guerre et la paix, les traités, les finances. La Boulè, conseil de cinq cents membres, à raison de cinquante par tribu, prépare les décisions de l'assemblée et assure la continuité du gouvernement. La justice est rendue par l'Héliée, tribunal populaire dont les juges sont tirés au sort parmi les citoyens volontaires. Les magistrats, comme les archontes, sont pour la plupart désignés par tirage au sort pour un an ; seuls les dix stratèges, chargés de l'armée, et quelques magistrats aux fonctions techniques sont élus, et peuvent être réélus. Les bouleutes de chaque tribu exercent à tour de rôle la prytanie, c'est-à-dire la permanence du conseil pendant une partie de l'année ; parmi eux, un président, l'épistate, est tiré au sort pour un jour seulement, ce qui signifie qu'un simple citoyen peut, l'espace d'une journée, se trouver à la tête de la cité. Le citoyen athénien est ainsi à la fois législateur, juge et, potentiellement, magistrat.

C. Égalité et participation : tirage au sort, misthos, ostracisme

Plusieurs dispositifs garantissent l'égalité entre citoyens. Le tirage au sort repose sur l'idée que tout citoyen est capable d'exercer une charge, et il empêche les plus riches ou les plus habiles orateurs de monopoliser le pouvoir. L'isonomie, égalité devant la loi, et l'iségorie, égal droit à la parole à l'assemblée, sont les valeurs fondamentales du régime. Pour permettre aux plus pauvres de participer, Périclès instaure le misthos, une indemnité versée d'abord aux juges de l'Héliée, puis étendue à d'autres fonctions. Enfin, l'ostracisme permet à l'assemblée d'exiler pour dix ans, sans perte de ses biens, un citoyen jugé dangereux pour la démocratie, en inscrivant son nom sur un tesson de poterie, l'ostrakon. Ces procédures traduisent une méfiance constante envers la concentration du pouvoir.

Transition. Ce régime paraît d'une modernité frappante. Mais le peuple qui gouverne Athènes ne comprend qu'une partie de ses habitants, et la cité démocratique domine d'autres cités.

II. Une démocratie restreinte et contestée

Le « peuple » athénien est un groupe fermé, et la démocratie s'accompagne d'une politique de domination.

A. Une citoyenneté réservée à une minorité

Seuls les hommes adultes, nés de parents athéniens, sont citoyens. Une loi proposée par Périclès en 451 av. J.-C. exige en effet que le père et la mère soient tous deux athéniens. Les femmes, même filles de citoyens, sont exclues de la vie politique : elles ne votent pas, ne siègent pas, et restent juridiquement sous l'autorité d'un tuteur. Les métèques, étrangers domiciliés à Athènes, souvent artisans ou commerçants, paient un impôt spécifique et servent dans l'armée, mais ne participent pas aux décisions. Les esclaves, très nombreux, sont privés de toute liberté ; leur travail permet d'ailleurs à de nombreux citoyens de consacrer du temps à la vie politique. Au total, les citoyens ne représentent qu'une minorité de la population de l'Attique.

B. Une cité impérialiste : la ligue de Délos

Après les guerres médiques, Athènes prend la tête de la ligue de Délos, fondée en 478-477 av. J.-C. pour poursuivre la lutte contre les Perses. Les cités alliées versent un tribut ou fournissent des navires. Progressivement, l'alliance se transforme en empire : le trésor de la ligue est transféré de Délos à Athènes vers 454 av. J.-C., et une partie des fonds sert à embellir la cité, notamment pour les travaux de l'Acropole, dont le Parthénon. Les cités qui veulent quitter la ligue sont réprimées par la force. Thucydide rapporte le dialogue entre les Athéniens et les habitants de Mélos, en 416 av. J.-C., où les premiers justifient brutalement le droit du plus fort. La démocratie à l'intérieur n'empêche donc pas la domination à l'extérieur ; elle en tire même une partie de ses ressources.

C. Un régime critiqué et fragile

La démocratie athénienne est aussi contestée par les Grecs eux-mêmes. Un pamphlet anonyme, la Constitution des Athéniens attribuée autrefois à Xénophon et dont l'auteur est souvent appelé le « Vieil Oligarque », dénonce un régime qui favorise les pauvres au détriment des « meilleurs ». Les philosophes, comme Platon, reprochent à l'assemblée de se laisser manipuler par les démagogues et de confier le pouvoir à des incompétents. La guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) révèle cette fragilité : la désastreuse expédition de Sicile, décidée par l'assemblée, se solde par un échec en 413 av. J.-C. ; un coup d'État oligarchique a lieu en 411, et après la défaite de 404, Sparte impose le régime des Trente. La démocratie est rétablie dès 403, mais c'est elle qui condamne Socrate à mort en 399 av. J.-C., ce que Platon ne lui pardonnera pas.

Transition. Restreinte, impérialiste, instable : la démocratie athénienne semble bien loin de nos idéaux. Pourquoi alors continue-t-elle d'être invoquée comme un modèle ?

III. Un modèle pour aujourd'hui ?

La démocratie athénienne n'est pas un modèle à reproduire, mais une expérience qui interroge nos propres régimes.

A. Une référence pour les modernes

Les penseurs des Lumières et les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle se sont souvent tournés vers l'Antiquité, même s'ils lui préféraient fréquemment Rome ou Sparte, et ils se méfiaient de la démocratie directe, associée à l'instabilité. Au XIXe siècle, Athènes devient en revanche une référence majeure : elle incarne la naissance de la citoyenneté, de la délibération publique, de la liberté de parole. Le vocabulaire politique lui-même, démocratie, politique, démagogue, vient du grec. Athènes a inventé l'idée que les citoyens peuvent décider ensemble de leur destin, par la discussion et le vote. Elle a aussi lié démocratie et culture civique : le théâtre, avec les tragédies d'Eschyle, de Sophocle ou d'Euripide et les comédies d'Aristophane, était une institution de la cité, où les citoyens réfléchissaient collectivement à la justice, au pouvoir et à la guerre.

B. Démocratie directe et démocratie représentative

Pourtant, nos démocraties sont différentes. Elles sont représentatives : les citoyens élisent des représentants au lieu de décider eux-mêmes. Benjamin Constant, dans un discours de 1819, opposait la liberté des Anciens, qui consistait à participer directement au pouvoir collectif, et la liberté des Modernes, qui réside dans la jouissance paisible de l'indépendance privée. Surtout, nos démocraties reposent sur l'égalité de tous les êtres humains et le suffrage universel, que les Athéniens ignoraient. De ce point de vue, Athènes est moins un modèle qu'un point de départ. Elle a toutefois une singularité : l'usage du tirage au sort, que l'on associe aujourd'hui au jury d'assises ou à certaines assemblées citoyennes expérimentales.

C. Un modèle à interroger plutôt qu'à copier

La démocratie athénienne reste ainsi un modèle au sens critique : elle permet de mesurer ce que nos démocraties ont gagné, l'inclusion de tous, et peut-être ce qu'elles ont perdu, la participation directe et l'intensité de l'engagement civique. Des historiens comme Moses Finley ont souligné l'intérêt de comparer démocratie antique et démocratie moderne pour réfléchir à la place du citoyen. Athènes nous rappelle aussi qu'une démocratie peut exclure et dominer, et que la liberté de quelques-uns peut reposer sur la sujétion d'autres. C'est sans doute dans cette tension que réside sa valeur de modèle.

Conclusion

Au Ve siècle av. J.-C., Athènes a inventé une forme inédite de gouvernement, dans laquelle les citoyens votent les lois, rendent la justice et exercent les magistratures, grâce au tirage au sort, au misthos et à une vigilance constante envers la concentration du pouvoir. Mais cette démocratie est réservée à une minorité d'hommes nés de parents athéniens, exclut femmes, métèques et esclaves, s'appuie sur la domination des cités alliées et se révèle fragile face aux crises de la guerre du Péloponnèse. Elle est donc un modèle ambigu : moins un exemple à imiter qu'une référence pour penser la citoyenneté et les limites de la démocratie.

On pourrait prolonger la réflexion en comparant Athènes à la République romaine, autre référence des modernes, qui privilégiait non la participation directe, mais l'équilibre entre magistrats, Sénat et assemblées du peuple.

Bibliographie

  • Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse.
  • Aristote, Constitution d'Athènes.
  • Claude Mossé, Histoire d'une démocratie : Athènes.
  • Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien.
  • Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne.
  • Mogens Herman Hansen, La Démocratie athénienne à l'époque de Démosthène.