Dissertation d'histoire-géopolitique — Terminale, spécialité HGGSP — environ 2 300 mots.
Introduction
Au début du mois de janvier 2019, la sonde chinoise Chang'e 4 se pose dans un cratère de la face cachée de la Lune. Aucun engin, ni soviétique ni américain, ne l'avait fait avant elle. L'exploit est modeste par sa taille, un atterrisseur et un petit robot à six roues, mais il est chargé de sens : la Chine ne se contente plus de rattraper les pionniers, elle choisit un terrain qu'ils ont laissé vide.
Soixante-dix ans plus tôt, le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclamait à Pékin la République populaire de Chine dans un pays ruiné par des décennies de guerres. Entre ces deux dates, l'État chinois a changé de visage plusieurs fois sans changer de parti au pouvoir. On entendra ici la puissance comme la capacité d'un État à peser sur les décisions des autres et sur l'organisation du monde, par la force, l'argent, l'innovation ou l'influence. Parler d'affirmation, c'est désigner un mouvement : la puissance ne se possède pas une fois pour toutes, elle se déclare, se montre et doit être reconnue.
L'expression « en voie de » mérite qu'on s'y arrête. Elle suggère un chemin dont on n'a pas atteint le bout. Or la Chine est déjà la deuxième économie du monde et une puissance nucléaire et spatiale : la puissance serait-elle accomplie ? À l'inverse, ses dirigeants affrontent des obstacles internes et des résistances extérieures qui pourraient arrêter la trajectoire avant son terme.
Problématique : de la proclamation de 1949 aux routes de la soie, la Chine a-t-elle suivi une trajectoire continue vers la puissance, ou bien son affirmation, devenue visible depuis une décennie, fait-elle surgir les limites qu'une croissance discrète avait longtemps masquées ?
On verra que la Chine maoïste a d'abord conquis la souveraineté sans la prospérité (I). Les réformes ouvertes en 1978 ont ensuite bâti une puissance économique qui prenait soin de ne pas s'afficher (II). Depuis les années 2010, Pékin assume pleinement ses ambitions, ce qui étend son rayonnement mais expose ses fragilités (III).
Plan détaillé
I. Se tenir debout (1949-1978) : la souveraineté avant la richesse
- A. Un État réunifié qui se fait respecter par les armes
- B. Une puissance politique sans base économique solide
II. S'enrichir sans se montrer (1978-2012)
- A. Les réformes de Deng Xiaoping : le marché sous contrôle du Parti
- B. L'adhésion à l'OMC et l'« atelier du monde »
- C. Une montée en puissance volontairement discrète
III. Se montrer (depuis 2012) : une affirmation qui révèle ses limites
- A. Routes, ports et institutions : une influence qui se projette
- B. Mers, armée et laboratoires : la puissance dure et technologique
- C. Les freins : démographie, dette, méfiance
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I. Se tenir debout (1949-1978) : la souveraineté avant la richesse
A. Un État réunifié qui se fait respecter par les armes
Le premier acquis du régime communiste n'est pas économique, il est territorial et politique. Après un siècle que l'historiographie chinoise appelle celui des humiliations, depuis les guerres de l'opium jusqu'à l'invasion japonaise, le pays retrouve un pouvoir central qui contrôle l'essentiel du continent. Seuls Taïwan, où se replie le gouvernement nationaliste, Hong Kong et Macao échappent à Pékin.
Cette souveraineté se prouve vite sur le terrain. Dès l'automne 1950, des centaines de milliers de « volontaires » chinois franchissent le Yalou pour soutenir la Corée du Nord et repoussent les forces des Nations unies vers le sud. L'armistice de 1953 laisse la péninsule coupée en deux, mais le message est passé : la nouvelle Chine accepte d'affronter militairement les États-Unis. La rupture avec l'URSS, consommée au début des années 1960, achève de montrer que Pékin ne sera le satellite de personne. En 1964, la Chine fait exploser sa première bombe atomique ; en 1970, elle place un satellite en orbite. Ces deux dates disent l'ambition d'un pays pauvre qui investit d'abord dans les attributs de l'indépendance.
B. Une puissance politique sans base économique solide
La reconnaissance diplomatique suit, avec retard. En 1971, l'Assemblée générale des Nations unies transfère à la République populaire le siège chinois, jusque-là occupé par Taïwan, y compris au Conseil de sécurité. En février 1972, le président Nixon se rend à Pékin. La Chine devient un acteur incontournable du jeu triangulaire de la guerre froide.
Mais ce poids diplomatique repose sur un sol fragile. Le Grand Bond en avant, lancé en 1958, devait faire rattraper en quelques années les pays industriels ; il provoque l'une des pires famines du XXe siècle, avec des dizaines de millions de morts selon la plupart des historiens. La Révolution culturelle, ouverte en 1966, désorganise les universités, l'administration et l'appareil productif. À la mort de Mao, en 1976, la Chine compte presque un milliard d'habitants majoritairement paysans et très pauvres. Elle a gagné sa place à la table des grands, mais elle n'a pas les moyens de la tenir autrement que par sa taille et sa bombe.
II. S'enrichir sans se montrer (1978-2012)
A. Les réformes de Deng Xiaoping : le marché sous contrôle du Parti
En décembre 1978, la direction du Parti communiste, désormais dominée par Deng Xiaoping, engage les « quatre modernisations » (agriculture, industrie, défense, sciences et techniques). Le changement commence dans les campagnes : les familles paysannes reçoivent la responsabilité de parcelles et peuvent vendre une partie de leur récolte. La production agricole augmente rapidement, ce qui libère une main-d'œuvre que l'industrie va absorber.
En 1980, quatre zones économiques spéciales sont créées sur la côte méridionale, dont Shenzhen, face à Hong Kong. Les capitaux étrangers, d'abord ceux de la diaspora chinoise, y trouvent des terrains, des avantages fiscaux et une main-d'œuvre abondante. Le modèle se diffuse ensuite le long du littoral. Il ne s'agit pas d'une conversion au libéralisme : le Parti garde le monopole du pouvoir, la terre reste propriété collective ou publique, les grandes banques et les secteurs stratégiques demeurent entre les mains de l'État. La répression du mouvement de la place Tiananmen, en juin 1989, rappelle brutalement que l'ouverture économique n'annonce pas une ouverture politique. En 1992, le congrès du Parti adopte l'expression d'« économie socialiste de marché », qui résume ce compromis.
B. L'adhésion à l'OMC et l'« atelier du monde »
L'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001, change d'échelle cette dynamique. Pékin accepte d'abaisser ses droits de douane et d'ouvrir certains secteurs ; en échange, ses produits accèdent aux grands marchés dans des conditions stables. Les firmes multinationales y installent leurs chaînes d'assemblage : jouets, textile, puis ordinateurs et téléphones. La Chine devient le premier exportateur mondial de marchandises à la fin des années 2000 et dépasse le Japon en 2010 pour le produit intérieur brut.
Ce succès se lit dans l'espace. Les mégapoles côtières, du delta de la rivière des Perles à Shanghai, concentrent usines et ports géants, tandis que des centaines de millions de ruraux migrent vers les villes, souvent sans les droits attachés au permis de résidence urbain. L'excédent commercial accumule des réserves de change considérables, en grande partie placées en bons du Trésor américain. Le paradoxe est frappant : l'un des principaux créanciers des États-Unis est un pays encore classé parmi les pays en développement par ses revenus moyens.
C. Une montée en puissance volontairement discrète
Pendant ces trois décennies, la diplomatie chinoise applique une consigne de prudence attribuée à Deng : ne pas se mettre en avant, dissimuler ses capacités et attendre le moment propice. Pékin rassure ses voisins, règle par la négociation plusieurs litiges frontaliers terrestres, récupère pacifiquement Hong Kong en 1997 et Macao en 1999 selon le principe « un pays, deux systèmes ». Les Jeux olympiques de Pékin, en 2008, servent de vitrine plus que de démonstration de force.
Cette discrétion avait une fonction précise : laisser grandir l'économie sans provoquer de coalition hostile. Elle a fonctionné. Au début des années 2010, la Chine dispose de tous les moyens matériels d'une grande puissance sans avoir encore formulé de projet mondial explicite.
III. Se montrer (depuis 2012) : une affirmation qui révèle ses limites
A. Routes, ports et institutions : une influence qui se projette
L'arrivée de Xi Jinping à la tête du Parti, fin 2012, marque un changement de ton. Le discours officiel parle désormais de « rêve chinois » et de « grand renouveau de la nation », avec un horizon fixé au centenaire de la République populaire, en 2049. En 2013, le nouveau dirigeant présente, au Kazakhstan puis en Indonésie, un double projet de « ceinture » terrestre et de « route » maritime, rassemblé ensuite sous le nom de « nouvelles routes de la soie ».
Le projet finance voies ferrées, ports, centrales et zones industrielles de l'Asie centrale à l'Afrique de l'Est et jusqu'en Europe. Le port grec du Pirée, dont un groupe chinois a pris le contrôle, ou celui de Gwadar au Pakistan illustrent cette logique : sécuriser les débouchés et les approvisionnements, exporter les surcapacités du BTP chinois, tisser des dépendances financières. Pékin crée aussi ses propres institutions, comme la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures, lancée au milieu des années 2010, que plusieurs pays européens ont rejointe. Le message est clair : la Chine ne veut plus seulement s'insérer dans l'ordre international construit après 1945, elle entend en bâtir des pièces à sa main.
B. Mers, armée et laboratoires : la puissance dure et technologique
L'Armée populaire de libération se modernise rapidement, surtout sa marine. Le premier porte-avions, mis en service en 2012, est un ancien navire soviétique remis en état ; les suivants sont de conception nationale. En 2017, la Chine ouvre à Djibouti sa première base militaire à l'étranger, sur la route qui relie l'océan Indien à la mer Rouge. En mer de Chine méridionale, elle transforme des récifs des Spratleys en îlots artificiels équipés de pistes. En 2016, un tribunal arbitral saisi par les Philippines conclut que les revendications chinoises fondées sur des droits historiques ne reposent pas sur le droit de la mer ; Pékin rejette cette sentence.
Le terrain décisif est toutefois technologique. Le plan Made in China 2025, présenté en 2015, vise l'autonomie dans les semi-conducteurs, l'aéronautique, les véhicules électriques ou la robotique. Sur plusieurs de ces créneaux, comme les batteries, le solaire ou les voitures électriques, les entreprises chinoises sont devenues des références mondiales. La station spatiale Tiangong et les missions lunaires, dont celle de Chang'e 4, font du spatial une vitrine de cette ambition.
C. Les freins : démographie, dette, méfiance
L'affirmation a pourtant un revers : elle rend visibles des faiblesses que la croissance rapide recouvrait. La première est démographique. Héritée en partie de la politique de l'enfant unique, la baisse de la fécondité est telle que la population chinoise a commencé à diminuer au début des années 2020, et l'Inde l'a dépassée. Une société qui vieillit avant d'être riche doit financer retraites et santé avec moins d'actifs.
La deuxième est financière. Le modèle de croissance a reposé sur un investissement massif, notamment immobilier, financé par l'endettement des promoteurs et des collectivités locales. Les difficultés de grands groupes immobiliers au début des années 2020 ont révélé la fragilité de ce moteur. Le ralentissement de la croissance, nettement en dessous des rythmes des années 2000, fragilise le pacte implicite entre le Parti et une population à qui l'on promettait l'enrichissement.
La troisième est géopolitique. Plus la Chine se montre, plus elle suscite la méfiance. Les États-Unis restreignent depuis la fin des années 2010 l'accès de ses entreprises aux technologies américaines les plus sensibles, en particulier les puces avancées. Plusieurs pays voisins renforcent leurs alliances face aux ambitions maritimes de Pékin. Les accusations portées contre la politique menée au Xinjiang, que Pékin récuse, et la reprise en main de Hong Kong avec la loi sur la sécurité nationale de 2020 pèsent sur son image dans une partie de l'opinion mondiale. Certains pays emprunteurs des routes de la soie se plaignent de leur endettement, comme le Sri Lanka, qui a concédé à une entreprise chinoise l'exploitation du port de Hambantota pour une très longue durée. Enfin, la question de Taïwan, que Pékin considère comme une province à réunifier et dont le gouvernement fonctionne de manière autonome, demeure le point le plus dangereux de la relation avec Washington.
Le soft power reste lui aussi limité. Les instituts Confucius, les médias publics internationaux et la diplomatie sanitaire n'ont pas donné à la Chine une capacité d'attraction comparable à celle du cinéma ou des universités américaines. Pékin séduit davantage par ses financements et ses produits que par son modèle politique.
Conclusion
La trajectoire chinoise n'est pas une ligne droite. Elle a connu trois régimes de puissance successifs : une souveraineté arrachée par les armes et la diplomatie sous Mao, alors que le pays restait pauvre ; une prospérité construite par Deng et ses successeurs dans une discrétion calculée ; une affirmation revendiquée depuis 2012, qui projette la Chine sur les mers, dans l'espace et dans les institutions internationales.
L'expression « en voie d'affirmation » convient donc à condition d'en préciser le sens. La Chine n'est plus une puissance émergente : elle dispose de presque tous les attributs de la puissance. Mais l'affirmation n'est pas achevée, parce que la reconnaissance qu'elle cherche lui est contestée et parce que ses propres fondations, démographiques et financières, se fragilisent au moment même où elle se met en avant. Tout se passe comme si la visibilité nouvelle avait remplacé l'atout de la discrétion par celui de l'ambition, avec les risques que cela comporte.
Reste une question que le politiste américain Graham Allison a rendue célèbre en évoquant le « piège de Thucydide » : une puissance montante et une puissance établie peuvent-elles cohabiter sans conflit ? La réponse dépendra moins de la croissance chinoise que de la manière dont Pékin et Washington géreront leurs points de friction, au premier rang desquels le détroit de Taïwan.
Bibliographie
- Marie-Claire Bergère, Chine, le nouveau capitalisme d'État, Fayard.
- Jean-Luc Domenach, Comprendre la Chine d'aujourd'hui, Perrin.
- Alice Ekman, Rouge vif. L'idéal communiste chinois, Éditions de l'Observatoire.
- Graham Allison, Vers la guerre. L'Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, Odile Jacob.
- Thierry Sanjuan, Atlas de la Chine, Autrement.