La Russie depuis 1991 : une puissance qui cherche à retrouver son rang ? (dissertation corrigée)

2 233 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation d'histoire-géopolitique — Terminale, spécialité HGGSP — environ 2 200 mots.

Introduction

En mai 1991, le cosmonaute Sergueï Krikaliov décolle de Baïkonour pour rejoindre la station Mir. Quand il revient sur Terre, en mars 1992, le pays qui l'avait envoyé n'existe plus : l'Union soviétique a disparu, Baïkonour se trouve désormais au Kazakhstan, et il rentre citoyen d'une Fédération de Russie dont il n'avait pas connu la naissance. Cette histoire résume le vertige de 1991 : une superpuissance s'efface sans guerre, et l'État qui lui succède doit se demander ce qu'il est.

La Russie, définie par la Constitution de 1993 comme une fédération, hérite de la plus grande partie du territoire, de la population et des institutions soviétiques. La puissance désigne la capacité d'un État à imposer sa volonté ou à influencer les autres, par la contrainte militaire, l'économie, la diplomatie ou l'attraction culturelle. Le rang est une notion plus relative : c'est la place qu'un État occupe dans la hiérarchie internationale, telle qu'il la revendique et telle que les autres la lui reconnaissent. Or ces deux plans ne coïncident pas forcément.

Le sujet invite donc à interroger le verbe « retrouver ». Il suppose une perte, celle du statut de superpuissance détenu par l'URSS pendant la guerre froide, et un désir de restauration que les dirigeants russes ont exprimé à de multiples reprises. Il faut se demander si ce désir a abouti, et à quel prix.

Problématique : depuis 1991, la Russie a-t-elle réellement retrouvé un rang de grande puissance, ou n'a-t-elle reconquis qu'une capacité à peser par la contestation et la force, au détriment des autres ressorts de la puissance ?

Les attributs du rang ont d'abord survécu au naufrage de l'économie, sans suffire à faire une puissance (I). À partir des années 2000, Moscou a cherché à les rendre de nouveau effectifs, en restaurant l'État, en reconstruisant une zone d'influence et en contestant l'ordre occidental jusqu'à la guerre (II). Cette stratégie a pourtant un coût, qui fait de la Russie une puissance redoutée mais de plus en plus isolée et dépendante (III).

Plan détaillé

I. Un rang qui survit au naufrage (années 1990)

  • A. Les attributs conservés : le siège, l'arsenal, l'espace
  • B. Une puissance réelle en lambeaux : la décennie Eltsine

II. Faire reconnaître le rang : restauration intérieure et affirmation extérieure (depuis 2000)

  • A. L'État d'abord : la verticale du pouvoir et la rente énergétique
  • B. L'étranger proche, terrain du retour : de la Géorgie à l'Ukraine
  • C. Au-delà de l'ancien espace soviétique : la Syrie, l'Afrique, le discours multipolaire

III. Un rang payé au prix fort

  • A. Une puissance de nuisance plus que d'attraction
  • B. L'isolement à l'ouest et le glissement vers l'Asie

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I. Un rang qui survit au naufrage (années 1990)

La décennie qui suit 1991 révèle un paradoxe : la Russie garde presque tous les symboles de la grandeur alors que sa puissance concrète s'effondre.

A. Les attributs conservés : le siège, l'arsenal, l'espace

La disparition de l'URSS est actée en décembre 1991 : les accords signés près de Minsk le 8 décembre créent la Communauté des États indépendants, et Mikhaïl Gorbatchev démissionne le 25 décembre. La Russie se présente aussitôt comme l'État continuateur de l'Union soviétique, et cette revendication est acceptée : elle reprend le siège permanent de l'URSS au Conseil de sécurité de l'ONU, avec le droit de veto qui l'accompagne. Ce point est décisif. Aucune question de sécurité internationale ne peut être tranchée à New York contre elle.

Elle obtient aussi le monopole de l'arme nucléaire dans l'espace post-soviétique. Les armes stationnées en Ukraine, en Biélorussie et au Kazakhstan sont rapatriées ; le mémorandum de Budapest, signé en décembre 1994, accompagne le renoncement de ces trois États en leur donnant des assurances de sécurité de la part de la Russie, des États-Unis et du Royaume-Uni. Ce texte prendra une résonance amère vingt ans plus tard. La Russie demeure ainsi, avec les États-Unis, l'une des deux grandes puissances nucléaires de la planète, ce qui l'installe dans un dialogue stratégique d'égal à égal avec Washington.

Enfin, elle garde l'immensité du territoire, le plus vaste du monde, ses ressources en hydrocarbures et l'héritage d'une industrie spatiale capable d'envoyer des hommes en orbite. Ces attributs ne sont pas des détails : ce sont précisément ceux qui définissaient la superpuissance soviétique aux yeux du monde.

B. Une puissance réelle en lambeaux : la décennie Eltsine

Derrière ces symboles, la réalité est celle d'un effondrement. Boris Eltsine, élu président de la Russie en juin 1991, lance dès janvier 1992 une libéralisation brutale des prix, souvent qualifiée de « thérapie de choc ». L'inflation ruine les épargnants, la production s'écroule, les privatisations profitent à une poignée d'hommes d'affaires bien placés, ceux qu'on appellera les oligarques. L'État ne paie plus régulièrement ses fonctionnaires ni ses soldats.

La crise politique n'est pas moindre. En octobre 1993, le conflit entre le président et le Parlement se règle par la force : l'armée bombarde le bâtiment où siègent les députés. La Constitution adoptée par référendum en décembre 1993 crée une présidence très puissante, cadre dont profiteront les successeurs d'Eltsine. À l'intérieur des frontières, la Tchétchénie fait sécession de fait ; la guerre engagée en décembre 1994 tourne à l'humiliation pour l'armée russe et s'achève en 1996 par un accord qui laisse la question ouverte. En août 1998, l'État fait défaut sur une partie de sa dette et le rouble s'effondre.

Sur la scène internationale, la Russie subit plus qu'elle n'agit. Elle s'oppose aux bombardements de l'OTAN contre la Serbie au printemps 1999, mais ne peut les empêcher. La même année, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque entrent dans l'Alliance atlantique. Le contraste entre le rang affiché et la puissance réelle ne pourrait être plus fort : la Russie est un membre permanent du Conseil de sécurité qui n'arrive plus à protéger ses propres frontières intérieures.

Transition : ce décalage nourrit une rancœur durable, que le pouvoir suivant va transformer en programme.

II. Faire reconnaître le rang : restauration intérieure et affirmation extérieure (depuis 2000)

À partir de 2000, Vladimir Poutine fait de la restauration de l'État la condition du retour international, puis de la force militaire l'instrument de la reconnaissance.

A. L'État d'abord : la verticale du pouvoir et la rente énergétique

Nommé Premier ministre en août 1999, président par intérim le 31 décembre de la même année, élu en mars 2000, Vladimir Poutine se présente comme l'homme de l'ordre. Il relance une seconde guerre en Tchétchénie, qui aboutit à la reprise en main du territoire au prix de destructions massives. Il soumet les gouverneurs régionaux au pouvoir central, met au pas les grands médias et rappelle aux oligarques que leur fortune dépend de leur loyauté. Cette « verticale du pouvoir » est présentée comme le préalable à toute renaissance.

La conjoncture l'aide. La hausse des prix du pétrole et du gaz dans les années 2000 permet de rembourser la dette, de reconstituer des réserves et de relever les salaires. L'énergie devient aussi une arme diplomatique : les coupures de gaz livré à l'Ukraine en janvier 2006 puis en janvier 2009 rappellent aux Européens leur dépendance. Les gazoducs sous la Baltique, comme Nord Stream, permettent de livrer l'Allemagne en contournant les pays de transit. En 2005, devant le Parlement, Poutine qualifie la fin de l'URSS de plus grande catastrophe géopolitique du siècle : la formule donne le sens du projet, qui n'est pas de restaurer le communisme mais de réparer une perte de puissance.

B. L'étranger proche, terrain du retour : de la Géorgie à l'Ukraine

Le premier cercle de la puissance russe est l'ancien espace soviétique, que Moscou appelle son « étranger proche ». La Russie y voit une zone d'influence légitime, et l'élargissement de l'OTAN aux États baltes en 2004 est vécu comme une intrusion. Au sommet de Munich sur la sécurité, en février 2007, Poutine dénonce avec virulence l'hégémonie américaine : le ton a changé.

L'usage de la force suit. En août 2008, une guerre de quelques jours oppose la Russie à la Géorgie ; Moscou reconnaît ensuite l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. En 2014, après la chute du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, la Russie annexe la Crimée en mars, à la suite d'un référendum non reconnu par la communauté internationale, et soutient des séparatistes armés dans le Donbass. La Russie est alors suspendue du G8. Le 24 février 2022, elle lance une invasion à grande échelle de l'Ukraine, puis proclame à l'automne l'annexion de quatre régions ukrainiennes qu'elle ne contrôle que partiellement.

Parallèlement, Moscou tente une intégration par l'économie : l'Union économique eurasiatique, entrée en vigueur en 2015, réunit plusieurs anciennes républiques soviétiques, mais l'Ukraine n'en fait pas partie, ce qui en limite la portée.

C. Au-delà de l'ancien espace soviétique : la Syrie, l'Afrique, le discours multipolaire

Le retour se veut aussi mondial. En septembre 2015, la Russie intervient militairement en Syrie pour soutenir le régime de Bachar el-Assad : pour la première fois depuis la guerre d'Afghanistan, ses forces combattent loin de ses frontières, et cette intervention lui permet de redevenir un interlocuteur obligé au Moyen-Orient. En Afrique, notamment en Centrafrique et au Mali, des mercenaires du groupe Wagner offrent une présence sécuritaire aux gouvernements qui se détournent de la France.

Ce redéploiement s'appuie sur un discours : celui d'un monde « multipolaire », où l'Occident ne fixerait plus seul les règles. Ce discours trouve un écho réel dans une partie des pays du Sud, comme en témoigne la participation de la Russie aux sommets des BRICS. Il reprend une ambition ancienne de la diplomatie russe des années 1990 elle-même : ne pas laisser les États-Unis seuls maîtres de l'après-guerre froide.

Transition : la Russie a donc retrouvé une capacité d'action militaire et diplomatique ; reste à savoir si cette capacité équivaut au rang qu'elle revendique.

III. Un rang payé au prix fort

La stratégie de l'affirmation a permis à la Russie de se faire craindre ; elle ne lui a pas permis de se faire suivre, et elle accroît ses dépendances.

A. Une puissance de nuisance plus que d'attraction

La puissance russe repose sur un socle étroit. L'économie reste largement dépendante des exportations d'hydrocarbures et de matières premières ; elle n'a pas su produire de grandes entreprises technologiques mondiales comparables à celles des États-Unis ou de la Chine. La démographie, marquée par une baisse de la natalité et une espérance de vie masculine longtemps faible, pèse sur l'avenir.

Les instruments d'influence culturelle existent, chaînes d'information internationales, Jeux olympiques d'hiver de Sotchi en 2014, Coupe du monde de football en 2018, mais leur effet est terni par les scandales de dopage et par les accusations d'ingérence dans les élections étrangères. Le modèle politique russe attire peu en dehors de quelques régimes autoritaires. On peut parler, avec prudence, d'une puissance de nuisance : la Russie peut bloquer, déstabiliser, empêcher, mais elle entraîne rarement d'autres États par l'exemple. Même dans son étranger proche, l'Ukraine, la Géorgie ou la Moldavie se sont tournées vers l'Union européenne, et c'est souvent la force qui a dû remplacer l'attraction.

B. L'isolement à l'ouest et le glissement vers l'Asie

La guerre en Ukraine a produit des effets contraires aux objectifs affichés. Loin de reculer, l'OTAN s'est élargie : la Finlande y adhère en avril 2023 et la Suède en mars 2024, ce qui allonge considérablement la frontière directe entre la Russie et l'Alliance. Les sanctions occidentales coupent la Russie d'une partie des technologies et des marchés européens ; les livraisons de gaz vers l'Europe s'effondrent, et les gazoducs Nord Stream sont endommagés par des explosions en septembre 2022. En mars 2023, la Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine.

La Russie compense en se tournant vers l'Asie et le Sud. Elle vend davantage de pétrole à la Chine et à l'Inde, multiplie les partenariats et refuse d'apparaître isolée. Mais ce basculement a un revers : face à la Chine, dont l'économie est bien plus puissante, la Russie risque de devenir le partenaire secondaire d'une relation déséquilibrée. Pour un pays qui voulait retrouver un rang égal à celui des États-Unis, devenir le fournisseur de matières premières de Pékin serait un étrange aboutissement.

Le rang reconquis par la force a donc une fragilité propre : il dépend d'un usage continu de la contrainte et d'alliances de circonstance, plus que d'une reconnaissance durable.

Conclusion

La Russie de 1991 a hérité des attributs du rang, siège au Conseil de sécurité, arsenal nucléaire, immensité du territoire, sans les moyens de les faire valoir ; la décennie Eltsine a été celle d'un rang nominal. À partir de 2000, la restauration de l'État et la rente énergétique ont permis une affirmation extérieure de plus en plus offensive, de la Géorgie à l'Ukraine, de la Syrie à l'Afrique. La Russie a incontestablement retrouvé une capacité à peser. Elle n'a pas pour autant retrouvé le rang de la superpuissance soviétique, qui reposait aussi sur un modèle idéologique, une économie de premier plan et un réseau d'alliés : elle s'impose davantage par la crainte que par l'adhésion, et la guerre lancée en 2022 a accru sa dépendance envers la Chine.

Le sujet invite finalement à distinguer le rang revendiqué et le rang reconnu. Le cas russe montre qu'une puissance peut obtenir le premier par la force sans gagner le second. On pourrait ouvrir la réflexion en comparant cette trajectoire à celle de la Chine, qui a cherché à retrouver son rang par l'économie avant de l'affirmer militairement : deux chemins opposés vers le même objectif.

Bibliographie

  • Hélène Carrère d'Encausse, La Russie entre deux mondes, Fayard.
  • Anne de Tinguy (dir.), Moscou et le monde. L'ambition de la grandeur : une illusion ?
  • Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier, Bayard.
  • Andreï Gratchev, Le Passé de la Russie est imprévisible.