Dissertation d'HGGSP — Terminale (thème « Faire la guerre, faire la paix » et thème sur la puissance) — environ 2 200 mots.
Introduction
Le 15 août 1971, un dimanche soir, Richard Nixon interrompt les programmes de télévision pour annoncer que le dollar ne sera plus convertible en or. D'un geste unilatéral, il défait l'un des piliers du système qu'avaient bâti les États-Unis eux-mêmes à Bretton Woods en 1944. Son secrétaire au Trésor, John Connally, aurait résumé l'affaire aux Européens inquiets : le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème. La scène dit l'essentiel : celui qui écrit les règles peut aussi les réécrire.
La puissance désigne la capacité d'un État à imposer ses choix ou à orienter ceux des autres. Le politiste Joseph Nye distingue le hard power, fondé sur la force armée et le poids économique, et le soft power, qui repose sur l'attraction qu'exercent une culture, des valeurs, un mode de vie. Le mot hyperpuissance, popularisé à la fin des années 1990 par le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, qualifie une puissance qui domine dans tous ces registres à la fois, sans rival comparable. Dire qu'elle est contestée, c'est envisager trois formes de défi : celui des adversaires extérieurs, celui des alliés réticents, et celui, moins attendu, qui vient de la société américaine elle-même. La période s'ouvre en 1945, quand les États-Unis sortent de la guerre seuls détenteurs de l'arme atomique, et se prolonge jusqu'à nos jours.
Si les États-Unis ont été, depuis 1945, les architectes de l'ordre international, comment expliquer que leur suprématie soit aujourd'hui défiée de toutes parts, y compris par ceux qui l'ont construite ? Faut-il y voir un déclin ou la transformation d'une puissance qui reste sans équivalent ?
On verra d'abord comment Washington a fixé les règles du jeu mondial jusqu'au tournant des années 1990, puis comment cette suprématie a été défiée de l'extérieur à partir de 2001, avant de montrer que la contestation la plus profonde vient peut-être de l'intérieur, sans abolir une avance qui demeure considérable.
Plan détaillé
I. Écrire les règles du jeu (1945 – fin des années 1990)
- A. 1944-1949 : un architecte plus qu'un conquérant
- B. Une puissance de camp, contestée dès l'origine
- C. Le « moment unipolaire » : seul au sommet
II. Une suprématie défiée du dehors (depuis 2001)
- A. Le défi asymétrique : du 11 septembre au départ de Kaboul
- B. Les rivaux de puissance : la Chine et la Russie
- C. Le modèle américain mis en cause par le « Sud global »
III. Une puissance qui se conteste elle-même, mais reste sans égale
- A. Une démocratie fracturée
- B. L'Amérique tentée de défaire son propre ordre
- C. Des atouts qui n'ont pas d'équivalent
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I. Écrire les règles du jeu (1945 – fin des années 1990)
A. 1944-1949 : un architecte plus qu'un conquérant
La singularité américaine de 1945 tient moins à la victoire qu'à ce que Washington décide d'en faire. Contrairement à 1919, quand le Sénat avait refusé l'entrée du pays dans la Société des Nations qu'avait imaginée le président Wilson, les États-Unis choisissent cette fois d'institutionnaliser leur domination. À Bretton Woods, en juillet 1944, ils obtiennent un système de changes fixes centré sur le dollar, seule monnaie convertible en or, ainsi que la création du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. En 1945, la Charte des Nations unies est signée à San Francisco et l'organisation installe son siège à New York. L'ordre d'après-guerre porte une adresse américaine.
La rupture avec l'URSS accélère ce mouvement. La doctrine Truman, en mars 1947, promet un soutien aux peuples menacés par la subversion communiste ; le plan Marshall, annoncé la même année, apporte à l'Europe occidentale une aide massive qui relance ses économies et les arrime au marché américain. En avril 1949, le traité de l'Atlantique Nord engage militairement Washington en temps de paix, une première dans son histoire. On peut parler d'un « empire par invitation », selon l'expression de l'historien norvégien Geir Lundestad : ce sont souvent les Européens qui ont réclamé cette protection.
B. Une puissance de camp, contestée dès l'origine
Cette domination n'est pourtant jamais universelle. Face à elle, l'URSS dispose de l'arme atomique dès 1949 et propose un contre-modèle qui séduit une partie du monde colonisé. La guerre de Corée (1950-1953) se termine sur un retour au statu quo ; celle du Vietnam tourne à l'échec. Les accords de Paris de 1973 permettent le retrait des troupes américaines, et la chute de Saigon en avril 1975 offre au monde l'image d'une évacuation précipitée par hélicoptère.
La contestation vient aussi des alliés. En 1966, le général de Gaulle retire la France du commandement intégré de l'OTAN, au nom de l'indépendance nationale. Et l'épisode de 1971, évoqué en introduction, rappelle que Washington n'hésite pas à faire supporter à ses partenaires le coût de ses propres déséquilibres. Pendant la guerre froide, les États-Unis sont donc une superpuissance, non une hyperpuissance : ils dominent un camp, pas la planète.
C. Le « moment unipolaire » : seul au sommet
L'effondrement soviétique change la donne. Après l'ouverture du mur de Berlin en novembre 1989 et la disparition de l'URSS en décembre 1991, aucun État ne peut plus rivaliser avec Washington. La guerre du Golfe, menée en 1991 par une large coalition sous mandat de l'ONU pour libérer le Koweït envahi par l'Irak, montre une armée capable de projeter sa force à l'autre bout du monde en quelques semaines, et un pays capable de rassembler autour de lui.
La décennie 1990 est celle où la puissance américaine semble englober tous les registres. Économiquement, la création de l'Organisation mondiale du commerce en 1995 étend au monde entier les règles du libre-échange. Technologiquement, Internet, né de travaux financés par la défense américaine, se diffuse depuis la Californie. Culturellement, les séries, la musique et les marques venues des États-Unis forment un horizon commun pour la jeunesse de nombreux pays. C'est ce cumul que le mot d'Hubert Védrine cherche à nommer : non plus une puissance parmi d'autres, mais une puissance sans contrepoids.
II. Une suprématie défiée du dehors (depuis 2001)
A. Le défi asymétrique : du 11 septembre au départ de Kaboul
Le 11 septembre 2001, une organisation terroriste, al-Qaïda, frappe New York et Washington avec des avions de ligne détournés. Pour la première fois depuis Pearl Harbor, le territoire américain est atteint, et il l'est par un adversaire qui n'est pas un État. La riposte vise d'abord l'Afghanistan des talibans, qui abritait les dirigeants du réseau, puis l'Irak de Saddam Hussein, attaqué en mars 2003 sans l'aval du Conseil de sécurité. La France, l'Allemagne et la Russie s'y étaient opposées : la plus grande armée du monde se découvre seule au moment de justifier son action.
Les années suivantes montrent la limite du hard power. La victoire militaire initiale est rapide, mais l'occupation de l'Irak tourne à la guerre civile et nourrit de nouveaux groupes armés, dont l'organisation État islamique. En Afghanistan, après une vingtaine d'années de présence, le retrait d'août 2021 s'achève sur le retour des talibans au pouvoir et sur des images d'aéroport assiégé qui font écho à celles de Saigon. La supériorité technologique ne suffit pas à reconstruire un État étranger.
B. Les rivaux de puissance : la Chine et la Russie
Le défi le plus durable vient pourtant d'une puissance que les États-Unis ont eux-mêmes aidée à grandir. Washington a soutenu l'entrée de la Chine dans l'OMC en 2001, en pariant que l'ouverture économique entraînerait une ouverture politique. Le pari a échoué sur le second point. Devenue l'atelier du monde, puis une puissance technologique et navale, la Chine conteste l'influence américaine en Asie orientale, multiplie les investissements à l'étranger avec les « nouvelles routes de la soie » lancées par Xi Jinping en 2013, et propose aux pays du Sud un modèle de développement sans conditions démocratiques. La rivalité se joue aujourd'hui sur les semi-conducteurs, les réseaux de télécommunications ou l'intelligence artificielle, terrains où l'avance américaine n'est plus garantie.
La Russie, moins puissante économiquement, conteste l'ordre américain par les armes. La guerre contre la Géorgie en 2008, l'annexion de la Crimée en 2014, puis l'invasion de l'Ukraine lancée le 24 février 2022 remettent en cause le principe d'intangibilité des frontières, au cœur du système de 1945. Paradoxalement, cette dernière guerre a aussi redonné du sens à l'OTAN, que la Finlande et la Suède ont rejointe, et replacé Washington au centre du soutien occidental à Kiev.
C. Le modèle américain mis en cause par le « Sud global »
La contestation prend enfin une forme plus diffuse. Beaucoup de pays d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine refusent de choisir entre Washington, Pékin et Moscou. Le groupe des BRICS, réuni en sommet depuis 2009 et élargi récemment, évoque régulièrement la possibilité de commercer dans d'autres monnaies que le dollar. Les sanctions financières américaines, efficaces parce que le dollar est incontournable, incitent précisément certains États à chercher des contournements.
Il faut toutefois mesurer ce défi. Le dollar représente encore environ 60 % des réserves de change mondiales, loin devant l'euro, et la monnaie chinoise reste peu utilisée hors de Chine faute de libre convertibilité. Le Sud global est moins un bloc qu'une addition de stratégies nationales : l'Inde, par exemple, est à la fois membre des BRICS et partenaire militaire de Washington face à la Chine. La contestation est réelle, l'alternative reste incertaine.
III. Une puissance qui se conteste elle-même, mais reste sans égale
A. Une démocratie fracturée
Le soft power américain a toujours reposé sur une promesse : celle d'une démocratie capable de se corriger. Le mouvement des droits civiques, puis la démission de Richard Nixon en 1974 à la suite du scandale du Watergate, ont longtemps servi d'exemples de cette capacité. Or, depuis une vingtaine d'années, la polarisation entre républicains et démocrates paralyse régulièrement le Congrès, au point de faire planer à plusieurs reprises la menace d'un défaut de paiement de l'État fédéral.
Le 6 janvier 2021, l'envahissement du Capitole par des partisans de Donald Trump contestant l'élection de Joe Biden a donné au monde une image inédite : celle d'une transmission du pouvoir perturbée par la violence au cœur même des institutions. Pour les adversaires des États-Unis, la scène est devenue un argument ; pour leurs alliés, un motif d'inquiétude sur la fiabilité à long terme de leur protecteur.
B. L'Amérique tentée de défaire son propre ordre
Le paradoxe le plus frappant est que Washington conteste parfois les institutions qu'il a créées. L'historien retrouve ici une tradition ancienne, celle de la méfiance envers les engagements extérieurs, que l'on nomme à tort isolationnisme : il s'agit plutôt de ne s'engager qu'aux conditions américaines. Sous la première présidence de Donald Trump, ouverte en 2017, les États-Unis quittent l'accord de Paris sur le climat, avant d'y revenir sous Joe Biden, se retirent de l'accord sur le nucléaire iranien et bloquent le fonctionnement de l'organe de règlement des différends de l'OMC. Le slogan « America First » assume de faire passer l'intérêt national avant la tenue de l'ordre multilatéral. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, avec une politique de droits de douane élevés visant alliés comme rivaux, prolonge cette logique.
Ce choix n'est pas propre à un camp politique. Le « pivot vers l'Asie » annoncé sous Barack Obama, ou le maintien par Joe Biden de nombreuses mesures protectionnistes, traduisent une conviction partagée : la mondialisation telle qu'elle a été organisée après 1990 aurait profité à la Chine et à une partie des élites plus qu'aux classes moyennes américaines. L'hyperpuissance se demande si son propre système la sert encore.
C. Des atouts qui n'ont pas d'équivalent
Conclure au déclin serait pourtant hâtif. Les États-Unis assurent encore à eux seuls environ 40 % des dépenses militaires mondiales et disposent d'un réseau de bases et d'alliances sans comparaison, renforcé en Indo-Pacifique par le partenariat AUKUS conclu en 2021 avec l'Australie et le Royaume-Uni. Leur économie reste la première du monde en valeur ; grâce au pétrole et au gaz de schiste, le pays est redevenu l'un des premiers producteurs mondiaux d'hydrocarbures. Les grandes entreprises du numérique, les universités qui attirent chercheurs et étudiants du monde entier, les plateformes de diffusion culturelle prolongent un soft power que la Chine peine à égaler.
Même la contestation emprunte souvent des outils américains : on dénonce Washington sur des réseaux sociaux conçus en Californie, on réclame la sortie du dollar en publiant des statistiques libellées en dollars. La puissance américaine n'est plus hégémonique au sens de la décennie 1990 ; elle demeure la seule qui soit globale, présente à la fois sur les mers, dans l'espace, dans les flux financiers et dans les imaginaires.
Conclusion
Depuis 1945, les États-Unis ont occupé une position sans précédent : celle d'un État qui a conçu l'essentiel des règles internationales, les a défendues pendant la guerre froide, puis s'est retrouvé seul au sommet après 1991. Le qualificatif d'hyperpuissance a correspondu à un moment bref, la décennie 1990. Depuis 2001, la contestation s'est multipliée : guerre asymétrique, rivalité chinoise, révisionnisme russe, prudence du Sud global. Mais le défi le plus singulier vient de l'intérieur, d'une société divisée et d'une partie de la classe politique qui doute de l'intérêt de porter l'ordre mondial à bout de bras. Les États-Unis restent pourtant la seule puissance complète. On peut donc répondre que la contestation transforme la puissance américaine plus qu'elle ne l'abolit : elle la rend moins prévisible et moins généreuse, non moins centrale.
Le geste de Nixon en 1971 offrait déjà la clef : la puissance américaine a toujours su changer les règles pour rester au centre. Reste à savoir si un monde où les autres grandes puissances veulent, elles aussi, écrire les règles laissera encore à Washington cette liberté.
Bibliographie
- Joseph S. Nye, Soft Power.
- Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier.
- Pierre Melandri, Histoire des États-Unis contemporains.
- André Kaspi, Les Américains.
- Maya Kandel, Les États-Unis et le monde de George Washington à Donald Trump.