Dissertation d'histoire — Terminale — environ 2 000 mots.
Introduction
En août 1952, dans un article de L'Observateur, le démographe Alfred Sauvy emploie l'expression de « tiers-monde ». Par analogie avec le tiers état de 1789, il désigne ainsi l'ensemble des pays pauvres, souvent encore colonisés, qui n'appartiennent ni au monde occidental ni au bloc soviétique, et qui aspirent, comme le tiers état selon Sieyès, à devenir quelque chose. En une génération, cette aspiration transforme la carte du monde.
La décolonisation est le processus par lequel les territoires dominés par des puissances étrangères, principalement européennes, accèdent à l'indépendance. Elle peut être négociée ou arrachée par la guerre. En 1945, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, la Belgique et le Portugal contrôlent encore de vastes empires en Asie et en Afrique ; trente ans plus tard, l'essentiel de ces territoires est devenu indépendant. Les bornes du sujet sont 1945, fin d'une guerre mondiale qui a affaibli les métropoles, et 1975, date de l'indépendance des colonies portugaises d'Afrique et de la fin de la guerre du Vietnam. Le tiers-monde désigne à la fois une réalité économique, le sous-développement, et un projet politique : celui de nouveaux États qui veulent peser sur les relations internationales.
Comment les peuples colonisés ont-ils conquis leur indépendance entre 1945 et 1975, et dans quelle mesure cette souveraineté politique leur a-t-elle permis de s'affirmer face aux deux Grands et aux anciennes métropoles ?
Nous étudierons d'abord les causes de la décolonisation et la première vague d'indépendances en Asie ; puis la décolonisation de l'Afrique, entre négociations et guerres ; enfin l'affirmation du tiers-monde sur la scène internationale et les limites de cette émancipation.
Plan détaillé
I. 1945-1954 : l'ébranlement des empires et l'émancipation de l'Asie
- A. Une conjoncture favorable aux peuples colonisés
- B. L'Inde : une indépendance négociée mais sanglante
- C. L'Indochine et l'Indonésie : l'indépendance par les armes
II. 1954-1975 : l'Afrique, entre négociations et guerres
- A. La guerre d'Algérie, tragédie de la décolonisation française
- B. 1960, l'année de l'Afrique
- C. Le Congo belge et les colonies portugaises : des décolonisations tardives ou chaotiques
III. Le tiers-monde, un nouvel acteur aux marges de manœuvre limitées
- A. De Bandung au non-alignement
- B. Une souveraineté politique sans indépendance économique ?
Il reste 1 608 mots (≈5 pages) de ce document
Accès illimité à 2 380 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. 1945-1954 : l'ébranlement des empires et l'émancipation de l'Asie
C'est en Asie que les empires coloniaux reculent d'abord, parce que les mouvements nationalistes y sont anciens et que la guerre y a ruiné le prestige des Européens.
A. Une conjoncture favorable aux peuples colonisés
La Seconde Guerre mondiale a affaibli les puissances coloniales. La France et les Pays-Bas ont été vaincus et occupés en 1940 ; en Asie, le Japon a chassé les Européens de l'Indochine, de l'Indonésie, de la Malaisie ou de Birmanie, démontrant que les colonisateurs n'étaient pas invincibles. Les colonies ont fourni des soldats et des ressources : les peuples qui ont combattu pour la liberté des métropoles réclament désormais la leur.
Le contexte international est favorable. La Charte de l'Atlantique, signée en 1941 par Roosevelt et Churchill, puis la Charte des Nations unies, en 1945, affirment le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les deux nouvelles superpuissances sont, chacune pour ses raisons, hostiles au colonialisme : les États-Unis au nom de leur propre histoire et du libre-échange, l'URSS au nom de la lutte contre l'impérialisme. Enfin, les mouvements nationalistes sont encadrés par des élites souvent formées dans les universités européennes, comme Nehru, Hô Chi Minh ou Sukarno.
B. L'Inde : une indépendance négociée mais sanglante
L'Inde britannique est la plus grande des colonies. Le parti du Congrès, animé par Gandhi et Nehru, réclame depuis longtemps l'indépendance ; Gandhi a popularisé la non-violence et la désobéissance civile. Épuisé par la guerre, le gouvernement travailliste de Clement Attlee accepte le départ. Mais la Ligue musulmane de Muhammad Ali Jinnah exige un État séparé pour les musulmans. Le 15 août 1947, deux États indépendants naissent : l'Union indienne et le Pakistan. La partition provoque des violences intercommunautaires et des déplacements massifs de population, des millions de personnes fuyant d'un pays à l'autre. Gandhi lui-même est assassiné par un extrémiste hindou le 30 janvier 1948. Le modèle britannique d'une décolonisation négociée n'a donc pas empêché la tragédie, mais il permet le maintien de liens dans le cadre du Commonwealth.
C. L'Indochine et l'Indonésie : l'indépendance par les armes
Ailleurs, les métropoles refusent de partir. En Indonésie, Sukarno proclame l'indépendance le 17 août 1945 ; les Pays-Bas tentent de reprendre le contrôle par la force avant de reconnaître l'indépendance fin 1949, sous la pression américaine et onusienne.
En Indochine, Hô Chi Minh, chef du Viêt-minh communiste, proclame l'indépendance de la République démocratique du Vietnam le 2 septembre 1945. La France veut rétablir sa souveraineté ; les négociations échouent et la guerre éclate fin 1946. D'abord guerre coloniale, le conflit s'inscrit dans la guerre froide après la victoire communiste en Chine en 1949 : la Chine soutient le Viêt-minh, les États-Unis financent une part croissante de l'effort français. La défaite française de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, conduit aux accords de Genève de juillet 1954, qui reconnaissent l'indépendance du Laos, du Cambodge et du Vietnam, provisoirement divisé de part et d'autre du 17e parallèle. Cette division préfigure la guerre du Vietnam, qui ne s'achève qu'avec la prise de Saigon par les communistes en avril 1975.
II. 1954-1975 : l'Afrique, entre négociations et guerres
Après l'Asie, le mouvement gagne l'Afrique. Les situations varient selon les métropoles et selon la présence ou non d'une importante population de colons.
A. La guerre d'Algérie, tragédie de la décolonisation française
Au Maghreb, la France accorde l'indépendance au Maroc et à la Tunisie en 1956. Mais l'Algérie, divisée en départements français depuis le XIXe siècle et peuplée d'environ un million d'Européens, est considérée comme partie intégrante de la France. La répression des manifestations de Sétif et Guelma, en mai 1945, a déjà creusé un fossé. Le 1er novembre 1954, le Front de libération nationale (FLN) déclenche une série d'attentats : c'est le début de la guerre d'Algérie. La France y envoie le contingent ; la guerre est marquée par les attentats, la torture pratiquée par l'armée, notamment lors de la bataille d'Alger en 1957, et les regroupements forcés de populations rurales.
La crise politique provoquée par la guerre entraîne la chute de la IVe République et le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958. Celui-ci évolue vers l'autodétermination, malgré l'opposition d'une partie de l'armée et des pieds-noirs, qui se traduit par le putsch des généraux d'avril 1961 et les attentats de l'OAS. Les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, ouvrent la voie à l'indépendance, proclamée le 5 juillet 1962. Elle est suivie de l'exode de la plupart des pieds-noirs et des massacres de nombreux harkis restés en Algérie. Benjamin Stora a montré combien les mémoires de cette guerre sont restées longtemps conflictuelles des deux côtés de la Méditerranée.
B. 1960, l'année de l'Afrique
En Afrique subsaharienne, la décolonisation est majoritairement pacifique. La Gold Coast britannique devient indépendante en 1957 sous le nom de Ghana, avec Kwame Nkrumah. La France propose en 1958 une Communauté qui associe ses colonies d'Afrique noire ; seule la Guinée de Sékou Touré vote non au référendum et devient aussitôt indépendante. Dès 1960, la quasi-totalité des colonies françaises d'Afrique subsaharienne, ainsi que le Nigeria britannique ou la Somalie, accèdent à l'indépendance : c'est « l'année de l'Afrique ». Le 14 décembre 1960, l'Assemblée générale de l'ONU adopte la résolution 1514, qui proclame la nécessité de mettre fin rapidement au colonialisme sous toutes ses formes.
Cette décolonisation négociée n'est cependant pas exempte de violences : au Cameroun, la France combat l'insurrection de l'UPC avant et après l'indépendance ; au Kenya, les Britanniques répriment durement la révolte des Mau Mau dans les années 1950.
C. Le Congo belge et les colonies portugaises : des décolonisations tardives ou chaotiques
La Belgique, qui avait peu préparé l'émancipation du Congo, accorde précipitamment l'indépendance le 30 juin 1960. Le pays sombre aussitôt dans la crise : sécession du Katanga, intervention de l'ONU, assassinat du Premier ministre Patrice Lumumba en janvier 1961. Le Congo devient un terrain de la guerre froide.
Le Portugal de Salazar, lui, refuse toute décolonisation et mène à partir de 1961 des guerres coloniales en Angola, en Guinée-Bissau et au Mozambique. C'est le renversement de la dictature par la révolution des Œillets, le 25 avril 1974, menée par des officiers lassés de ces guerres, qui permet les indépendances de 1974-1975. En Angola, l'indépendance débouche immédiatement sur une guerre civile où interviennent les deux blocs.
III. Le tiers-monde, un nouvel acteur aux marges de manœuvre limitées
Devenus souverains, les nouveaux États cherchent à peser ensemble dans un monde dominé par la rivalité des deux Grands.
A. De Bandung au non-alignement
En avril 1955, la conférence de Bandung, en Indonésie, réunit vingt-neuf pays d'Asie et d'Afrique, autour notamment de Nehru, de Sukarno, de l'Égyptien Nasser et du Chinois Zhou Enlai. Elle condamne le colonialisme sous toutes ses formes et affirme la volonté de ces peuples de compter dans les affaires du monde. L'année suivante, la nationalisation du canal de Suez par Nasser, le 26 juillet 1956, et l'échec de l'expédition franco-britannique qui s'ensuit, sous la pression conjointe de Washington et de Moscou, montrent que les anciennes puissances coloniales ne peuvent plus imposer leur volonté.
Le mouvement des non-alignés naît à la conférence de Belgrade, en 1961, à l'initiative notamment de Tito, Nasser et Nehru : il refuse de choisir entre les deux blocs. Au sein de l'ONU, où ils deviennent majoritaires, les pays du tiers-monde forment en 1964 le Groupe des 77 et obtiennent la création de la CNUCED, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement. Certains, plus radicaux, se retrouvent à La Havane en 1966 lors de la conférence tricontinentale, qui appelle à la lutte armée contre l'impérialisme. Les écrits de Frantz Fanon, notamment Les Damnés de la terre (1961), donnent à ce tiers-mondisme une expression théorique.
B. Une souveraineté politique sans indépendance économique ?
L'unité du tiers-monde reste pourtant fragile. Le non-alignement est souvent théorique : Cuba se rapproche de l'URSS, d'autres États de l'Occident, et l'Inde elle-même se tourne vers Moscou. Les rivalités entre nouveaux États, comme le conflit indo-pakistanais, divisent le mouvement.
Surtout, l'indépendance politique ne suffit pas à sortir du sous-développement. Les économies héritées de la colonisation restent souvent spécialisées dans l'exportation de matières premières agricoles ou minières, vulnérables aux variations des cours. Nkrumah dénonce dès 1965 un néocolonialisme, par lequel les anciennes métropoles et les grandes firmes maintiennent leur domination économique. La France conserve en Afrique une influence importante par des accords de coopération, la zone franc et des bases militaires. Le premier choc pétrolier de 1973, décidé par les pays producteurs, montre cependant qu'une partie du tiers-monde peut utiliser ses ressources comme une arme. En 1974, l'ONU adopte une déclaration en faveur d'un nouvel ordre économique international, qui restera largement sans effet.
Conclusion
Entre 1945 et 1975, les empires coloniaux européens disparaissent presque entièrement. Préparée par l'affaiblissement des métropoles et la pression internationale, la décolonisation emprunte des voies diverses : négociée en Inde et dans la majeure partie de l'Afrique noire, elle est arrachée par la guerre en Indochine, en Algérie ou dans les colonies portugaises, et souvent rattrapée par la guerre froide. Les nouveaux États s'affirment ensuite comme un acteur collectif, de Bandung au non-alignement et à la CNUCED. Mais le tiers-monde reste divisé, et la souveraineté politique ne garantit ni le développement ni l'indépendance économique. À partir des années 1970, l'expression même de tiers-monde perd de sa pertinence, tant les trajectoires divergent entre pays exportateurs de pétrole, pays en voie d'industrialisation rapide et pays les moins avancés.
Bibliographie
- Bernard Droz, Histoire de la décolonisation au XXe siècle, Seuil, 2006.
- Charles-Robert Ageron, La Décolonisation française, Armand Colin.
- Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.
- Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.
- Benjamin Stora, Histoire de la guerre d'Algérie (1954-1962), La Découverte.
- Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë (1858-1954), La Découverte.