Dissertation d'histoire — Terminale — environ 2 000 mots.
Introduction
Le mot n'a pas été inventé par les adversaires de ces régimes, mais par l'un d'eux. Au milieu des années 1920, Benito Mussolini et ses idéologues revendiquent pour l'Italie fasciste un « État totalitaire », résumé par une formule souvent citée : tout dans l'État, rien hors de l'État, rien contre l'État. Un quart de siècle plus tard, en 1951, la philosophe Hannah Arendt publie Les Origines du totalitarisme, où le terme désigne une forme de domination radicalement nouvelle, incarnée selon elle par l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne.
On appelle régime totalitaire un régime qui prétend contrôler l'ensemble de la société, y compris la vie privée et les consciences, au nom d'une idéologie qui promet un homme et un monde nouveaux. Il repose sur un parti unique, un chef tout-puissant, l'encadrement des masses, la propagande et la terreur. L'entre-deux-guerres (1918-1939) voit l'installation de trois régimes de ce type : l'Italie de Mussolini à partir de 1922, l'URSS de Staline, qui s'impose à la fin des années 1920, et l'Allemagne d'Hitler à partir de 1933. Comparer ces régimes ne signifie pas les assimiler : leurs idéologies sont opposées, et ils se sont combattus.
Peut-on rassembler l'URSS stalinienne, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie sous une même catégorie, et que gagne-t-on, ou que perd-on, à le faire ?
Nous verrons d'abord que ces trois régimes partagent des méthodes de conquête et d'exercice du pouvoir qui justifient la comparaison ; puis que leurs idéologies, leurs rapports à la société et l'ampleur de leurs violences les distinguent profondément ; enfin que le concept de totalitarisme, utile, doit être manié avec prudence.
Plan détaillé
I. Trois régimes qui veulent contrôler la société tout entière
- A. Un parti unique, un chef, un État sans contre-pouvoirs
- B. Encadrer les masses et façonner un homme nouveau
- C. La terreur comme mode de gouvernement
II. Des régimes profondément différents
- A. Des idéologies opposées : la classe, la nation, la race
- B. Des rapports différents à l'économie et aux élites traditionnelles
- C. Des degrés de violence incomparables
III. Le totalitarisme, un concept utile mais discuté
- A. Arendt : une catégorie construite sur le nazisme et le stalinisme
- B. Les débats des historiens et les limites du modèle
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I. Trois régimes qui veulent contrôler la société tout entière
Malgré des origines différentes, les trois régimes partagent une même ambition : abolir la séparation entre l'État et la société, entre le public et le privé.
A. Un parti unique, un chef, un État sans contre-pouvoirs
Dans les trois cas, un parti unique s'empare de l'État et détruit le pluralisme. En Italie, Mussolini est appelé à la présidence du Conseil par le roi Victor-Emmanuel III après la marche sur Rome d'octobre 1922. L'assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti en 1924 ouvre la voie aux lois dites « fascistissimes » de 1925-1926, qui suppriment les partis d'opposition et la liberté de la presse. En Allemagne, Hitler est nommé chancelier le 30 janvier 1933 ; l'incendie du Reichstag, en février, sert de prétexte à la suspension des libertés, la loi des pleins pouvoirs est votée le 23 mars, et le NSDAP devient parti unique en juillet. En URSS, le parti communiste est déjà seul depuis la guerre civile ; après la mort de Lénine en janvier 1924, Staline élimine ses rivaux, Trotski puis Zinoviev, Kamenev et Boukharine, et contrôle le pays à la fin des années 1920.
Chaque régime repose sur un culte du chef : le Duce, le Führer, le « petit père des peuples ». Le chef est présenté comme l'incarnation de la nation, du peuple ou de la révolution, et sa parole fait loi. Après la mort du président Hindenburg en août 1934, Hitler cumule les fonctions de chancelier et de chef de l'État.
B. Encadrer les masses et façonner un homme nouveau
Les trois régimes ne se contentent pas d'obtenir l'obéissance : ils veulent l'adhésion active. Ils encadrent la jeunesse (Balilla en Italie, Jeunesses hitlériennes en Allemagne, Komsomol en URSS), les travailleurs, les loisirs et les femmes. Ils contrôlent l'école, la presse, la radio et le cinéma, et organisent de grandes mises en scène collectives, comme les congrès du parti nazi à Nuremberg ou les défilés sur la place Rouge. La propagande, confiée en Allemagne à Joseph Goebbels, veut façonner un homme nouveau : le militant fasciste viril et discipliné, l'Aryen membre de la « communauté du peuple », le travailleur soviétique dévoué à l'édification du socialisme, dont le mineur Stakhanov devient le modèle en 1935.
C. La terreur comme mode de gouvernement
L'adhésion est enfin garantie par la peur. Chaque régime se dote d'une police politique : l'OVRA en Italie, la Gestapo et la SS en Allemagne, le NKVD en URSS. Les opposants sont emprisonnés, exilés ou tués. Dès mars 1933 ouvre en Allemagne le camp de concentration de Dachau ; en URSS se développe le système des camps de travail du Goulag. La terreur ne vise pas seulement les opposants réels, mais des catégories entières désignées comme ennemies, et elle frappe jusque dans les rangs du parti : la nuit des Longs Couteaux, le 30 juin 1934, élimine les chefs de la SA ; la Grande Terreur de 1937-1938 décime les cadres du parti communiste et de l'Armée rouge.
II. Des régimes profondément différents
Ces ressemblances de méthode ne doivent pas masquer des différences de nature, qui tiennent aux projets idéologiques eux-mêmes.
A. Des idéologies opposées : la classe, la nation, la race
Le stalinisme se réclame du marxisme-léninisme, d'une idéologie universaliste et révolutionnaire : il promet l'émancipation de tous les travailleurs par l'abolition des classes, et l'ennemi y est défini socialement, comme le « koulak » ou le « bourgeois ». Le fascisme italien est un nationalisme intégral : il exalte l'État, la nation et la guerre, et rêve de restaurer la grandeur de Rome, ce qui conduit à la conquête de l'Éthiopie en 1935-1936. Le nazisme, enfin, repose sur une conception raciale du monde : l'histoire est une lutte entre races, le peuple allemand doit conquérir un « espace vital » à l'Est et se purifier des éléments jugés inférieurs. L'antisémitisme est au cœur de cette idéologie : les lois de Nuremberg de septembre 1935 excluent les Juifs de la citoyenneté, et le pogrom de la nuit de Cristal, en novembre 1938, marque une nouvelle étape de la persécution. Le fascisme italien n'adopte des lois antisémites qu'en 1938, sous l'influence de l'alliance avec l'Allemagne. Communisme et nazisme sont d'ailleurs ennemis déclarés, même si le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 les rapproche provisoirement.
B. Des rapports différents à l'économie et aux élites traditionnelles
En URSS, Staline abandonne en 1928-1929 la Nouvelle politique économique pour une économie entièrement étatisée : les plans quinquennaux privilégient l'industrie lourde, et la collectivisation forcée des terres regroupe les paysans dans des kolkhozes. La propriété privée des moyens de production disparaît.
L'Italie et l'Allemagne, au contraire, conservent la propriété privée et les grandes entreprises, même si l'État oriente l'économie : corporatisme et autarcie en Italie, réarmement et grands travaux en Allemagne. Surtout, le fascisme italien compose avec des institutions qu'il ne contrôle pas entièrement. Le roi reste chef de l'État, et c'est d'ailleurs le Grand Conseil du fascisme et le roi qui renverseront Mussolini en juillet 1943. L'Église catholique conserve, après les accords du Latran de 1929, une large influence, notamment sur la jeunesse. C'est pourquoi de nombreux historiens parlent d'un totalitarisme italien inachevé, voire d'une dictature autoritaire.
C. Des degrés de violence incomparables
L'ampleur de la terreur diffère considérablement. La répression fasciste est réelle mais relativement limitée avant la guerre : elle passe surtout par l'emprisonnement et la relégation des opposants dans des îles ou des villages isolés. En URSS, la violence atteint une échelle massive : la « dékoulakisation » déporte des centaines de milliers de familles paysannes, la famine de 1932-1933, aggravée par les réquisitions, fait des millions de morts, notamment en Ukraine, et la Grande Terreur de 1937-1938 se traduit par des centaines de milliers d'exécutions. Le nazisme, dans les années 1930, persécute et enferme ; mais c'est pendant la guerre que sa logique raciale débouche sur l'extermination systématique des Juifs d'Europe, crime sans équivalent par son caractère industriel et son objectif de destruction totale d'un peuple. Comparer ces violences ne revient pas à les hiérarchiser moralement, mais à reconnaître qu'elles n'obéissent pas à la même logique : la terreur stalinienne frappe des ennemis définis politiquement ou socialement, quitte à en fabriquer, tandis que la violence nazie vise des êtres humains pour ce qu'ils sont.
III. Le totalitarisme, un concept utile mais discuté
La comparaison pose enfin une question de méthode : le mot « totalitarisme » décrit-il une réalité ou impose-t-il un modèle ?
A. Arendt : une catégorie construite sur le nazisme et le stalinisme
Pour Hannah Arendt, le totalitarisme n'est pas une tyrannie plus dure, mais un régime d'un type nouveau, qui naît dans des sociétés de masses atomisées, déracinées par la guerre et la crise. Il se caractérise par l'alliance d'une idéologie, qui prétend détenir la clé de l'histoire ou de la nature, et de la terreur, qui se poursuit même lorsque toute opposition a disparu. Le camp de concentration en est l'institution centrale, le laboratoire où l'on cherche à prouver que tout est possible. Arendt applique ce concept à l'Allemagne nazie et à l'URSS de Staline, mais non à l'Italie de Mussolini, qu'elle considère comme une dictature nationaliste et non comme un régime pleinement totalitaire. Il faut donc se garder d'utiliser son nom pour justifier une assimilation des trois régimes. Après elle, les politologues Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski proposent en 1956 une définition fondée sur plusieurs critères cumulés, dont l'idéologie officielle, le parti unique, la police terroriste, le monopole des moyens de communication et des armes, et la direction centrale de l'économie.
B. Les débats des historiens et les limites du modèle
Pendant la guerre froide, le concept a été accusé de servir d'arme idéologique contre l'URSS, en rapprochant communisme et nazisme. Les historiens ont aussi montré que ces régimes étaient moins monolithiques que leur propagande ne le laissait croire. Pour l'Allemagne, Ian Kershaw a décrit un pouvoir chaotique, fait de rivalités entre administrations, où chacun s'efforçait de « travailler en direction du Führer » en anticipant ses volontés. Pour l'URSS, des historiens dits « révisionnistes », comme Sheila Fitzpatrick, ont insisté sur les marges d'autonomie, les accommodements et les formes d'adhésion de la société. Pour l'Italie, Emilio Gentile a au contraire défendu l'idée d'une « voie italienne au totalitarisme », en prenant au sérieux le projet fasciste lui-même, même s'il ne fut jamais pleinement réalisé.
Le concept reste donc pertinent pour penser une ambition commune, celle d'un contrôle total, mais il décrit mieux un idéal-type, un projet, qu'une réalité achevée. Aucun régime n'a jamais réussi à soumettre entièrement les sociétés, qui ont opposé l'indifférence, le repli dans la vie privée ou, plus rarement, la résistance.
Conclusion
L'URSS stalinienne, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie partagent des méthodes communes : parti unique, culte du chef, encadrement des masses, propagande et terreur, au service d'une ambition inédite de contrôle de la société entière. Mais leurs idéologies s'opposent, leur rapport à l'économie et aux élites traditionnelles diffère, et l'ampleur comme la logique de leurs violences ne sont pas comparables. Le concept de totalitarisme, élaboré par Hannah Arendt à partir du nazisme et du stalinisme, permet de penser ce qui les rapproche, à condition de ne pas effacer ce qui les distingue et de reconnaître que l'Italie fasciste en constitue un cas limite. La Seconde Guerre mondiale, déclenchée par l'un de ces régimes et achevée par la défaite de deux d'entre eux, montrera jusqu'où pouvait conduire leur logique, tandis que l'URSS survivra à Staline sous une forme moins meurtrière jusqu'en 1991.
Bibliographie
- Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951.
- Carl J. Friedrich et Zbigniew Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, 1956.
- Ian Kershaw, Qu'est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d'interprétation, Gallimard.
- Emilio Gentile, La Voie italienne au totalitarisme.
- Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique, PUF.
- Pierre Milza, Mussolini, Fayard.