Les Trois Glorieuses (juillet 1830) : une révolution pour rien ? (dissertation corrigée)

2 111 mots · ≈7 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation d'histoire — Lycée (Seconde, Première) — environ 2 100 mots.

Introduction

Dans ses thèses Sur le concept d'histoire, le philosophe Walter Benjamin rapporte une scène curieuse : au soir du premier jour des combats de juillet 1830, en plusieurs points de Paris, des insurgés auraient tiré sur les horloges des clochers. Vraie ou embellie, l'anecdote dit ce que les combattants croyaient faire : arrêter le temps de la Restauration et en ouvrir un autre. Dix-huit ans plus tard pourtant, une nouvelle révolution chassait le roi que juillet avait installé, et les républicains de 1848 répétaient volontiers que leurs aînés s'étaient fait « voler » leur victoire.

On appelle Trois Glorieuses les journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, au cours desquelles Paris se soulève contre Charles X. L'étincelle vient des ordonnances de Saint-Cloud, signées le 25 juillet et publiées le lendemain au Moniteur : le roi suspend la liberté de la presse, dissout une Chambre des députés qui vient d'être élue, restreint encore le corps électoral et convoque de nouvelles élections. En trois jours, les troupes du maréchal Marmont abandonnent la capitale ; le 2 août, Charles X abdique ; le 9, Louis-Philippe d'Orléans prête serment comme « roi des Français ». Demander si ce fut une révolution pour rien, c'est reprendre le reproche des déçus de 1830 : le peuple aurait versé son sang pour qu'un Orléans remplace un Bourbon.

La révolution de Juillet n'a-t-elle fait que changer le titulaire du trône, ou a-t-elle déplacé, de façon durable mais incomplète, les fondements du pouvoir en France ?

On verra d'abord que ces trois jours ont détruit davantage qu'une dynastie ; puis que leurs fruits ont été rapidement confisqués par une élite étroite ; enfin que, même confisquée, la révolution a laissé des héritages qui pèsent sur la suite du siècle.

Plan détaillé

I. Ce que trois jours ont réellement défait

  • A. Un coup de force royal retourné contre son auteur
  • B. La fin du roi de droit divin
  • C. Une Charte révisée et des symboles changés

II. Une victoire de la rue, un pouvoir pour les notables

  • A. De l'Hôtel de Ville au Palais-Bourbon : l'escamotage du 31 juillet
  • B. Un « pays légal » à peine élargi
  • C. Le « parti de la Résistance » et la répression des déçus

III. Ni tout ni rien : une révolution à effet différé

  • A. Une onde de choc européenne
  • B. Le modèle de la barricade et la naissance d'une culture républicaine
  • C. 1830 vu depuis 1848 : un régime qui prépare sa propre chute

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I. Ce que trois jours ont réellement défait

A. Un coup de force royal retourné contre son auteur

La crise de juillet n'éclate pas dans un ciel serein. Depuis l'été 1829, Charles X gouverne avec le prince de Polignac, figure des ultras, contre une Chambre majoritairement libérale. En mars 1830, cette Chambre vote l'« adresse des 221 », qui rappelle au roi que le ministère doit avoir la confiance des députés. Charles X dissout ; les élections de l'été renvoient une opposition renforcée. La prise d'Alger, le 5 juillet, n'a pas suffi à retourner l'opinion.

Le roi choisit alors l'épreuve de force, en s'appuyant sur l'article 14 de la Charte de 1814, qui lui permettait de prendre les « ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État ». La lecture était juridiquement défendable, politiquement suicidaire. Le 26 juillet, des journalistes réunis dans les bureaux du National, parmi lesquels Adolphe Thiers, signent une protestation et décident de paraître sans autorisation. Les imprimeurs, privés de travail par la fermeture des presses, descendent dans la rue avec les ouvriers typographes : la première émeute vient d'un milieu de métier, pas des salons.

Le 27, les premières barricades s'élèvent ; le 28, le drapeau tricolore flotte sur Notre-Dame ; le 29, le Louvre et les Tuileries sont pris. Marmont, mal pourvu en vivres et en munitions, voit une partie de ses régiments refuser de tirer sur la foule. Le régime ne tombe pas sous une marée irrésistible : il s'effondre faute de défenseurs. C'est déjà un premier acquis. Le roi a voulu montrer qu'il pouvait gouverner contre la Chambre ; il a démontré l'inverse.

B. La fin du roi de droit divin

Charles X, sacré à Reims en 1825 selon le rituel ancien, incarnait l'idée d'un pouvoir qui ne doit rien aux hommes. Son abdication à Rambouillet, le 2 août, en faveur de son petit-fils le duc de Bordeaux, n'est même pas prise en compte : les Chambres déclarent le trône vacant et appellent le duc d'Orléans.

Le changement de titre résume la rupture. Louis-Philippe n'est pas « roi de France » mais « roi des Français » : sa légitimité ne descend plus de Dieu par le sang, elle remonte de la nation par un contrat. Il ne se fait pas sacrer ; il prête serment devant les députés et les pairs. L'historien Pierre Rosanvallon a montré que ce régime vit dans une ambiguïté permanente, ni pleinement monarchique ni franchement parlementaire. Mais l'ambiguïté elle-même est neuve : après 1830, aucun roi ne pourra plus régner en France en invoquant la seule tradition.

C. Une Charte révisée et des symboles changés

La Charte, révisée et promulguée le 14 août, n'est plus « octroyée » par le souverain. Son préambule disparaît, l'article 14 est réécrit pour interdire au roi de suspendre les lois, la censure est abolie. Le catholicisme cesse d'être religion d'État : il devient la religion professée par la majorité des Français. L'hérédité de la pairie sera supprimée en 1831.

Les signes suivent. Le drapeau blanc des Bourbons cède la place au tricolore, que Louis-Philippe, ancien combattant de Jemmapes en 1792, reprend à son compte. La garde nationale, dissoute par Charles X en 1827, est rétablie et confiée à La Fayette. Ce n'est pas rien, pour une génération qui avait grandi dans le souvenir de la Révolution et de l'Empire, de voir réapparaître les couleurs de 1789 aux fenêtres des mairies.

II. Une victoire de la rue, un pouvoir pour les notables

A. De l'Hôtel de Ville au Palais-Bourbon : l'escamotage du 31 juillet

Au soir du 29 juillet, deux centres de pouvoir coexistent. À l'Hôtel de Ville, des combattants, des étudiants, des républicains entourent La Fayette et rêvent d'une République. Chez le banquier Laffitte et dans les bureaux du National, des députés libéraux cherchent une solution qui évite à la fois le retour de Charles X et l'aventure républicaine. Dès le 30, des affiches rédigées dans l'entourage de Thiers présentent le duc d'Orléans comme un prince « dévoué à la cause de la Révolution ».

Le 31 juillet, Louis-Philippe traverse Paris pour se rendre à l'Hôtel de Ville. Sur le balcon, La Fayette l'embrasse, un drapeau tricolore à la main, devant la foule. La scène vaut adoubement : le vieux héros de 1789 cautionne une monarchie. Les républicains, minoritaires et sans chef capable de rivaliser avec La Fayette, se retrouvent dépossédés. Ce baiser public est le moment exact où la révolution des barricades devient une révolution de cabinet.

B. Un « pays légal » à peine élargi

La loi électorale d'avril 1831 abaisse le cens de 300 à 200 francs de contributions directes et le cens d'éligibilité de 1 000 à 500 francs. Le corps électoral double à peu près, pour atteindre environ 170 000 hommes, dans un pays d'environ 32 millions d'habitants. Ceux qui ont tenu les barricades, compagnons, ouvriers, petits boutiquiers, restent presque tous en dehors.

Le contraste est cruel. Les morts de juillet, plusieurs centaines du côté des insurgés, étaient pour beaucoup des artisans du centre et de l'est de Paris. Le régime leur offre des honneurs, une médaille, puis une colonne place de la Bastille, inaugurée en 1840 sur leurs restes. Il ne leur offre pas le vote. La monarchie de Juillet élargit le cercle des notables ; elle ne l'ouvre pas.

C. Le « parti de la Résistance » et la répression des déçus

Très vite, deux lignes s'affrontent parmi les vainqueurs : le « Mouvement », autour de Laffitte, veut prolonger les réformes ; la « Résistance » veut les arrêter là. Dès mars 1831, Casimir Perier impose la seconde. Le régime montre alors qu'il sait tirer sur ceux qui l'ont porté : en novembre 1831, la révolte des canuts lyonnais, qui réclamaient un tarif garanti pour leurs façons de soieries, est réduite par l'armée ; en juin 1832, l'insurrection républicaine qui suit les funérailles du général Lamarque est écrasée autour du cloître Saint-Merry, épisode que Victor Hugo transposera dans Les Misérables.

La presse, libérée en 1830, est bientôt poursuivie. Les caricatures de Philipon et de Daumier, qui font de la tête du roi une poire, valent à leurs auteurs procès, amendes et, pour Daumier, plusieurs mois de prison. Après l'attentat de Fieschi contre le roi, le 28 juillet 1835, les lois de septembre restreignent de nouveau la liberté d'expression. Cinq ans après des ordonnances qui avaient voulu museler les journaux, le régime né de leur échec retrouve leurs réflexes.

III. Ni tout ni rien : une révolution à effet différé

A. Une onde de choc européenne

Juillet 1830 ne reste pas une affaire française. Fin août, à Bruxelles, une représentation de l'opéra La Muette de Portici déclenche une émeute qui aboutit à l'indépendance de la Belgique, séparée du royaume des Pays-Bas. En novembre, Varsovie se soulève contre la tutelle russe ; l'insurrection est brisée en 1831, et des milliers d'exilés polonais gagnent Paris. Des agitations touchent aussi plusieurs États italiens et allemands.

Pour les puissances de la Sainte-Alliance, l'ordre fixé en 1815 se fissure pour la première fois. L'Europe des congrès découvre qu'une capitale insurgée peut, en trois jours, faire tomber une dynastie restaurée, et que l'exemple voyage. Juger « pour rien » une révolution qui a fait naître un État, c'est regarder la carte de trop près.

B. Le modèle de la barricade et la naissance d'une culture républicaine

1830 invente aussi une manière de faire de la politique. La barricade, déjà connue avant, devient le geste révolutionnaire par excellence, avec ses pavés, ses charrettes renversées, ses voisins mobilisés rue par rue. Le tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, exposé au Salon de 1831, fixe cette image : un gamin aux pistolets, un ouvrier, un bourgeois en haut-de-forme, unis derrière une allégorie. L'État l'achète, puis le soustrait au regard du public pendant de longues années : signe qu'il trouvait l'image encombrante.

Surtout, la déception fabrique des républicains. La Société des droits de l'homme, Le National d'Armand Carrel, passé à l'opposition républicaine, les procès politiques où les accusés retournent le tribunal en tribune : toute une culture d'opposition se forme dans les années 1830. Elle se nourrit précisément du sentiment d'avoir été trompée en juillet. Une révolution « pour rien » aux yeux de ses combattants est souvent celle qui leur apprend à préparer la suivante.

C. 1830 vu depuis 1848 : un régime qui prépare sa propre chute

La monarchie de Juillet repose sur un pari : qu'un régime fondé sur la propriété et la capacité suffit à stabiliser la France. Guizot, au pouvoir à partir de 1840, refuse obstinément tout abaissement du cens. Or la campagne des banquets, qui réclame précisément l'élargissement du suffrage, aboutit aux journées de février 1848 : Louis-Philippe abdique à son tour, et la IIe République proclame le suffrage universel masculin.

L'enchaînement est révélateur. Juillet 1830 avait posé que la souveraineté vient de la nation, sans dire qui, dans la nation, a le droit de l'exercer. Février 1848 répond à la question laissée ouverte. Alexis de Tocqueville, dans ses Souvenirs, décrit la monarchie de Juillet comme le règne exclusif de la classe moyenne, enfermée dans ses intérêts : le diagnostic dit bien que 1830 a changé le principe du pouvoir sans en élargir la base.

Conclusion

La révolution de Juillet n'a pas été une révolution pour rien. En trois jours, elle a mis fin à la monarchie de droit divin, transformé la Charte en contrat, rendu au pays le drapeau tricolore et montré à l'Europe qu'un trône restauré pouvait tomber. Mais elle a été une révolution pour peu de monde : le pouvoir est passé aux notables de la fortune et du talent, qui ont vite retourné l'armée contre les canuts et les insurgés républicains. La formule la plus juste serait peut-être celle d'une révolution à double fond : achevée pour ceux qui voulaient seulement une monarchie limitée, inachevée pour ceux qui avaient tenu les barricades.

C'est cette part inachevée qui en fait une date décisive. En plaçant la nation à la source du pouvoir sans lui donner la parole, 1830 posait la question à laquelle répondra 1848. On pourrait prolonger la réflexion en comparant les trois révolutions parisiennes du siècle, 1830, 1848 et la Commune de 1871 : chacune hérite des espérances déçues de la précédente.

Bibliographie

  • Pierre Rosanvallon, La Monarchie impossible. Les Chartes de 1814 et de 1830, Fayard.
  • David H. Pinkney, The French Revolution of 1830, Princeton University Press.
  • Francis Démier, La France de la Restauration (1814-1830), Gallimard, coll. « Folio histoire ».
  • Philippe Vigier, La Monarchie de Juillet, PUF, coll. « Que sais-je ? ».
  • Alexis de Tocqueville, Souvenirs.