Dissertation d'histoire — Lycée (Première) — environ 1 900 mots.
Introduction
En 1918, le journaliste nationaliste Léon Daudet publie un livre intitulé La Guerre totale. L'expression, appelée à une longue postérité, désigne alors l'idée que la guerre ne se gagne plus seulement sur le champ de bataille, mais dans les usines, les écoles, les journaux et jusque dans les foyers. Quatre ans plus tôt, en août 1914, la plupart des responsables européens pensaient pourtant que le conflit serait court et se déciderait en quelques batailles de mouvement.
La Première Guerre mondiale oppose de 1914 à 1918 l'Entente (France, Royaume-Uni, Russie, rejoints notamment par l'Italie en 1915 et les États-Unis en 1917) aux Empires centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Bulgarie). Une guerre totale est un conflit dans lequel un État engage l'ensemble de ses ressources humaines, économiques, financières et morales, où la frontière entre combattants et civils s'efface, et dont le but n'est plus un compromis mais l'anéantissement ou la capitulation de l'adversaire. La notion a été théorisée après coup, notamment par le général allemand Erich Ludendorff dans les années 1930 : il faut donc se demander si elle convient à un conflit qui ne l'a découverte qu'en avançant.
Dans quelle mesure la Première Guerre mondiale mobilise-t-elle toutes les forces des sociétés belligérantes, au point de transformer la nature même de la guerre ?
Nous montrerons d'abord que la guerre devient totale par la mobilisation des hommes et des économies ; ensuite qu'elle l'est aussi par l'engagement des esprits et par les violences infligées aux civils ; enfin que cette totalisation, réelle, reste inégale et contestée, et que ses conséquences durables justifient pleinement l'expression.
Plan détaillé
I. Mobiliser les hommes et les économies
- A. Des armées de masse dans une guerre d'usure
- B. L'économie de guerre : l'État, l'usine et l'arrière
II. Mobiliser les esprits, frapper les civils
- A. Union sacrée, propagande et culture de guerre
- B. Les civils, cibles et victimes de la guerre
III. Une totalisation inégale, aux conséquences durables
- A. Les limites : contraintes, refus et lassitude
- B. Un monde transformé par la guerre totale
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I. Mobiliser les hommes et les économies
La première dimension de la guerre totale est quantitative : jamais les États européens n'avaient engagé autant d'hommes ni autant de moyens matériels dans un conflit.
A. Des armées de masse dans une guerre d'usure
Grâce au service militaire obligatoire, les belligérants mobilisent dès l'été 1914 des millions d'hommes. La France appelle sous les drapeaux près de 8 millions d'hommes pendant toute la durée du conflit. Les empires coloniaux sont mis à contribution : tirailleurs sénégalais, soldats maghrébins et indochinois pour la France, troupes indiennes, canadiennes, australiennes et néo-zélandaises pour l'Empire britannique. La guerre est mondiale par ses combattants autant que par ses théâtres d'opérations.
Après l'échec de la guerre de mouvement, stoppée lors de la bataille de la Marne en septembre 1914, le front occidental se fige de la mer du Nord à la Suisse. Commence une guerre de position dans les tranchées, où chaque camp cherche à épuiser l'autre. Les grandes offensives de 1916 en sont l'illustration : à Verdun, à partir du 21 février, l'armée allemande veut « saigner » l'armée française ; sur la Somme, à partir du 1er juillet, les Britanniques et les Français tentent la percée. Ces batailles durent des mois pour des gains territoriaux dérisoires. L'artillerie, les mitrailleuses et, à partir d'avril 1915 près d'Ypres, les gaz de combat rendent le champ de bataille plus meurtrier que jamais. Le bilan humain dit l'ampleur de l'engagement : environ 10 millions de soldats tués, dont près de 1,4 million de Français.
B. L'économie de guerre : l'État, l'usine et l'arrière
Une guerre d'usure est d'abord une guerre de production. Dès l'automne 1914, les armées manquent d'obus. Les États interviennent alors massivement dans l'économie, rompant avec le libéralisme d'avant-guerre. En France, le socialiste Albert Thomas, chargé de l'artillerie et des munitions puis ministre de l'Armement, organise la production avec les industriels ; des ouvriers qualifiés sont rappelés du front pour travailler dans les usines. Les États fixent les prix, réquisitionnent, rationnent les matières premières. En Allemagne, privée d'importations par le blocus britannique, Walther Rathenau dirige la répartition des matières premières.
L'arrière devient un second front. Les femmes remplacent les hommes partis au combat : dans les champs, où elles assurent les moissons dès l'été 1914, dans les transports, les bureaux et les usines d'armement, où les « munitionnettes » fabriquent les obus. Pour financer la guerre, les États lancent des emprunts nationaux, appellent les particuliers à verser leur or et s'endettent, notamment la France et le Royaume-Uni auprès des États-Unis. L'économie entière est mise au service du conflit.
II. Mobiliser les esprits, frapper les civils
La guerre totale n'est pas seulement une affaire de quantités. Elle suppose l'adhésion des populations, et elle fait des civils de l'adversaire des cibles à part entière.
A. Union sacrée, propagande et culture de guerre
En août 1914, les divisions politiques s'effacent. Le président Raymond Poincaré appelle à l'union sacrée dans son message au Parlement du 4 août ; les socialistes, malgré l'assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet, votent les crédits de guerre et entrent au gouvernement. L'Allemagne connaît un phénomène comparable avec le Burgfrieden, la « paix civile ». L'historien Jean-Jacques Becker a toutefois montré que l'entrée en guerre des Français relevait davantage de la résolution que de l'enthousiasme.
Pour maintenir cette adhésion, les États contrôlent l'information. La censure surveille la presse et le courrier des soldats ; la propagande diffuse affiches, cartes postales, livres pour enfants et récits édifiants. L'ennemi est présenté comme un barbare, et les soldats revenus en permission dénoncent le « bourrage de crâne » d'une presse qui minimise les pertes. Le Canard enchaîné, fondé en 1915, en fait l'une de ses cibles. Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, dans 14-18, retrouver la guerre (2000), ont proposé la notion de culture de guerre pour désigner l'ensemble des représentations qui ont permis aux sociétés de consentir à une guerre aussi longue et aussi meurtrière : haine de l'ennemi, sentiment de mener une guerre juste pour la civilisation, culte du sacrifice. Cette notion a été vivement discutée par d'autres historiens, comme Frédéric Rousseau ou Rémy Cazals, qui insistent davantage sur la contrainte exercée sur les soldats.
B. Les civils, cibles et victimes de la guerre
La guerre totale brouille la distinction entre combattants et non-combattants. Dès l'invasion de l'été 1914, les troupes allemandes commettent en Belgique et dans le nord de la France des massacres de civils, étudiés par John Horne et Alan Kramer. Les régions occupées subissent réquisitions, travail forcé et déportations de populations.
La guerre économique vise elle aussi les civils. Le blocus imposé par la marine britannique provoque en Allemagne de graves pénuries alimentaires, en particulier lors de l'hiver 1916-1917, surnommé « l'hiver des rutabagas ». En retour, l'Allemagne mène une guerre sous-marine contre les navires marchands : le torpillage du paquebot Lusitania, en mai 1915, puis la guerre sous-marine à outrance décidée début 1917 contribuent à l'entrée en guerre des États-Unis, le 6 avril 1917. Les villes de l'arrière sont touchées par des bombardements aériens et, en 1918, Paris est frappé par des canons allemands à très longue portée.
La forme la plus extrême de cette violence est le génocide des Arméniens, perpétré à partir d'avril 1915 par le gouvernement jeune-turc de l'Empire ottoman, qui accuse cette minorité chrétienne de complicité avec la Russie. Déportations et massacres font des centaines de milliers de morts. La guerre totale a ouvert la voie à la destruction délibérée d'un peuple.
III. Une totalisation inégale, aux conséquences durables
Si la guerre de 1914-1918 tend vers la totalité, elle ne l'atteint ni partout ni tout le temps. Mais ses effets à long terme montrent que le seuil franchi est décisif.
A. Les limites : contraintes, refus et lassitude
La mobilisation des sociétés n'est jamais complète ni uniforme. Les belligérants n'ont pas tous les mêmes moyens : l'Allemagne et le Royaume-Uni disposent d'une puissance industrielle que n'a pas la Russie, dont l'économie s'effondre et dont le régime tsariste est emporté par la révolution de février 1917. Les bolcheviks, arrivés au pouvoir en octobre, signent avec l'Allemagne la paix séparée de Brest-Litovsk en mars 1918 : la guerre totale a dépassé les capacités de cette société.
Partout, la lassitude grandit en 1917. En France, après l'échec meurtrier de l'offensive du Chemin des Dames lancée le 16 avril, des mutineries touchent de nombreuses unités. Les soldats refusent de monter à l'assaut dans des conditions jugées absurdes, sans pour autant abandonner la défense du front. Le général Pétain y répond par des condamnations, dont un nombre limité sont exécutées, et par une amélioration des permissions et du ravitaillement. À l'arrière, des grèves éclatent, et un courant pacifiste se manifeste, notamment chez une partie des socialistes. L'arrivée de Georges Clemenceau à la présidence du Conseil, en novembre 1917, traduit la volonté de relancer la mobilisation totale : il fait de la poursuite de la guerre l'unique objet de sa politique, intérieure comme extérieure, et poursuit les partisans d'une paix de compromis. La totalisation est donc aussi une construction politique, imposée et entretenue.
B. Un monde transformé par la guerre totale
L'armistice du 11 novembre 1918 laisse des sociétés épuisées. Le deuil est massif : veuves, orphelins, millions de blessés et de mutilés, dont les « gueules cassées ». Dans chaque commune française, un monument aux morts rappelle le prix payé par la nation tout entière. La guerre totale débouche aussi sur une paix punitive : le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, désigne l'Allemagne et ses alliés comme responsables de la guerre et lui impose des réparations, ce que de nombreux Allemands vivent comme un Diktat.
Le conflit lègue enfin à l'Europe une brutalisation des sociétés, selon la notion proposée par l'historien George L. Mosse : l'habitude de la violence de masse, la désignation de l'adversaire comme un ennemi à anéantir et l'encadrement des esprits par l'État préparent le terrain aux régimes totalitaires de l'entre-deux-guerres. Ce n'est pas un hasard si Ludendorff, théoricien de la guerre totale, a été un compagnon de route du nazisme à ses débuts.
Conclusion
La Première Guerre mondiale est une guerre totale parce qu'elle mobilise, pendant plus de quatre ans, l'ensemble des ressources des sociétés belligérantes : des millions de soldats venus des métropoles et des colonies, des économies réorganisées par l'État, des femmes et des enfants engagés à l'arrière, des esprits encadrés par la censure et la propagande. Elle l'est aussi parce qu'elle fait des civils des cibles, jusqu'au génocide des Arméniens. Cette totalisation n'est pourtant ni immédiate ni uniforme : elle se construit progressivement, se heurte à la lassitude et au refus, et dépasse les capacités de certains États. Elle n'en marque pas moins une rupture profonde dans l'histoire de la guerre, dont la Seconde Guerre mondiale portera la logique à un degré encore supérieur, avec l'extermination des Juifs d'Europe et les bombardements massifs des villes.
Bibliographie
- Jean-Jacques Becker, 1914 : comment les Français sont entrés dans la guerre, 1977.
- Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Gallimard, 2000.
- John Horne et Alan Kramer, 1914, les atrocités allemandes.
- George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes.
- Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre, Seuil.