Fiche de notions — Terminale, spécialité HGGSP (thème « Faire la guerre, faire la paix ») — environ 2 000 mots.
Introduction : la question de l'uniforme
Pour savoir à quelle sorte de guerre on a affaire, une question très concrète suffit souvent à démarrer : qui porte un uniforme ? En 1907, le règlement annexé à la convention de La Haye sur les lois et coutumes de la guerre sur terre fixe les conditions pour être reconnu comme combattant : obéir à un chef responsable, arborer un signe distinctif visible de loin, porter ses armes ouvertement, respecter les lois de la guerre. Derrière ces critères vestimentaires se cache toute une conception du conflit armé : une affaire entre États, menée par des soldats identifiables, sur un champ de bataille séparé de la vie civile.
Les trois adjectifs du programme répondent chacun à une question différente, d'où les confusions dans les copies. Interétatique dit qui se fait la guerre : des États, et seulement eux. Conventionnelle dit comment : avec des armées régulières, des armes non nucléaires et des règles reconnues. Irrégulière désigne une guerre où au moins l'un des camps n'est pas une armée d'État et refuse la bataille rangée. Une même guerre peut donc être interétatique et conventionnelle à la fois, ou commencer comme une guerre conventionnelle avant de basculer dans l'irrégulier.
Problématique : le modèle de la guerre entre États, théorisé par Clausewitz au début du XIXe siècle, est-il encore la bonne grille pour comprendre les conflits contemporains, ou la guerre irrégulière est-elle devenue la norme ?
Plan détaillé
1. Le modèle de Clausewitz : la guerre comme affaire d'États
- Ce que dit vraiment De la guerre
- Le cadre westphalien et le droit de la guerre
2. Guerre interétatique et guerre conventionnelle : deux notions voisines, pas jumelles
- Définir sans confondre
- Quatre exemples de guerres conventionnelles entre États
3. La guerre irrégulière : combattre sans être une armée
- Les traits communs
- Quatre exemples, de la guérilla espagnole au djihadisme
4. La guerre asymétrique et les formes hybrides
- L'asymétrie : un rapport de forces, pas une catégorie de plus
- Quand les catégories se mélangent
Tableau de synthèse · Erreurs à éviter · Conclusion · Bibliographie
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1. Le modèle de Clausewitz : la guerre comme affaire d'États
Ce que dit vraiment De la guerre
Carl von Clausewitz est un officier prussien qui a combattu contre les armées de Napoléon, notamment pendant la campagne de Russie, qu'il fait dans les rangs russes. Son grand traité, De la guerre, reste inachevé à sa mort en 1831 ; c'est sa veuve, Marie von Clausewitz, qui le fait publier l'année suivante.
La formule que tout le monde cite résume mal le livre si on la sort de son contexte. L'idée de Clausewitz n'est pas que la guerre serait une banale procédure diplomatique, mais qu'elle reste toujours subordonnée à une fin politique : on ne se bat pas pour se battre, on se bat pour imposer sa volonté à l'adversaire et obtenir un résultat que la négociation n'a pas donné. Le jour où la violence oublie ce but, elle devient absurde.
Clausewitz ajoute une distinction utile en HGGSP. Il existe une guerre absolue, purement théorique, où chaque camp monterait aux extrêmes sans limite, et des guerres réelles, que freinent le hasard, la fatigue, les incertitudes du renseignement — ce qu'il appelle les « frictions ». Enfin, il décrit la guerre comme une trinité : la passion du peuple, le calcul et le talent du chef militaire face au hasard, la raison politique du gouvernement. Une guerre se comprend par l'équilibre entre ces trois pôles.
Le philosophe Raymond Aron a consacré à cette pensée un ouvrage majeur, Penser la guerre, Clausewitz (1976) : à l'âge nucléaire, la montée aux extrêmes devient réellement possible, ce qui oblige la politique à garder la main.
Le cadre westphalien et le droit de la guerre
Le modèle clausewitzien repose sur un monde d'États souverains, celui que l'on fait souvent remonter aux traités de Westphalie de 1648. Dans ce monde, l'État revendique pour lui seul le droit d'user de la force : c'est ce que le sociologue Max Weber appellera le monopole de la violence physique légitime. La guerre a un début (une déclaration), une fin (un armistice, un traité), des acteurs reconnus (des armées), et le civil n'est pas censé être une cible.
Le droit international a suivi cette logique : conventions de La Haye (1899 et 1907), puis conventions de Genève de 1949. Les protocoles additionnels de 1977 étendent ensuite une partie de ces protections aux guerres de libération nationale.
2. Guerre interétatique et guerre conventionnelle : deux notions voisines, pas jumelles
Définir sans confondre
Une guerre interétatique oppose au moins deux États, chacun engagé en tant qu'État. Le critère porte sur les belligérants, pas sur les armes. Une guerre civile, une insurrection contre une puissance coloniale ou une campagne contre un groupe terroriste n'en sont pas, même si l'un des camps est un État.
Une guerre conventionnelle se reconnaît à ses moyens : forces armées régulières, armes classiques (chars, artillerie, aviation, marine), recherche de la bataille décisive, front identifiable. Le mot s'oppose à deux choses à la fois : au nucléaire (on parle d'armes conventionnelles par opposition aux armes atomiques) et à l'irrégulier.
Les deux notions coïncident souvent, mais pas toujours. Une guerre interétatique peut se mener en partie de façon non conventionnelle, par exemple quand un État arme des partisans sur le territoire ennemi. À l'inverse, la reprise de Mossoul à l'organisation État islamique, en 2016-2017, fut un siège urbain très classique contre un adversaire non étatique.
Quatre exemples de guerres conventionnelles entre États
La guerre de 1870-1871. La France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse en juillet 1870 ; la défaite de Sedan, le 2 septembre, entraîne la chute du Second Empire. C'est presque un cas d'école clausewitzien : mobilisation par chemin de fer, batailles rangées, traité de Francfort en 1871 qui fixe la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine. Les francs-tireurs français de l'hiver 1870, sans uniforme reconnu, sont traités en criminels par les Prussiens : ces débats nourriront les règles de La Haye.
La guerre de Corée (1950-1953). Le 25 juin 1950, l'armée nord-coréenne franchit le 38e parallèle. Les forces des Nations unies, dominées par les États-Unis, puis des « volontaires » chinois entrent dans le conflit. Le front se fige à partir de 1951 et l'armistice de Panmunjom, en juillet 1953, ne règle rien politiquement : la guerre conventionnelle reste ici limitée, car personne n'emploie l'arme atomique.
La guerre des Malouines (1982). Au printemps 1982, l'Argentine débarque sur ces îles de l'Atlantique Sud administrées par le Royaume-Uni. Londres envoie une flotte à plus de dix mille kilomètres et reprend l'archipel en juin. Courte, menée par des forces régulières et close par une capitulation, c'est l'une des guerres les plus « pures » du second XXe siècle ; elle fait tomber la junte argentine.
La guerre en Ukraine (depuis 2022). L'invasion russe du 24 février 2022 a fait revenir en Europe des réalités qu'on croyait d'un autre siècle : lignes de tranchées, duels d'artillerie, consommation massive d'obus. Mais elle montre aussi que le conventionnel se transforme : drones bon marché, guerre électronique, frappes contre les infrastructures énergétiques. Il faut rappeler qu'elle prolonge un conflit commencé en 2014 avec l'annexion de la Crimée et des combats dans le Donbass, où la Russie niait son implication directe.
3. La guerre irrégulière : combattre sans être une armée
Les traits communs
La guerre irrégulière n'est pas une guerre « désordonnée ». Elle obéit à une logique précise, celle du faible qui refuse le terrain où le fort gagne. Ses combattants (guérilleros, partisans, insurgés, terroristes) ne portent pas d'uniforme ou s'en dispensent, se fondent dans la population, frappent puis disparaissent. Le temps joue pour eux : ils n'ont pas besoin de vaincre, il leur suffit de ne pas perdre, jusqu'à ce que l'adversaire juge le prix trop élevé.
Mao Zedong a théorisé cette guerre révolutionnaire prolongée pendant les années 1930 ; on retient souvent son image du combattant qui doit vivre parmi le peuple comme un poisson dans l'eau. En face, des officiers ont pensé la contre-insurrection : le Français David Galula, à partir de son expérience en Algérie, a soutenu que l'enjeu véritable n'est pas le territoire mais l'adhésion de la population.
Quatre exemples, de la guérilla espagnole au djihadisme
L'Espagne contre Napoléon (1808-1814). Le mot même de guerrilla, « petite guerre » en espagnol, s'impose à ce moment-là. Après le soulèvement de Madrid du 2 mai 1808, des bandes armées harcèlent les convois et les garnisons françaises, avec l'appui de l'armée britannique de Wellington. Clausewitz, contemporain des faits, consacre d'ailleurs un chapitre de son traité à l'armement du peuple : il y voit une force capable d'user lentement une armée pourtant victorieuse en bataille.
La guerre d'Algérie (1954-1962). Le FLN déclenche l'insurrection le 1er novembre 1954. Militairement, l'armée française finit par prendre le dessus à la fin des années 1950 ; politiquement, elle perd, car l'emploi de la torture, révélé en métropole, et la lassitude de l'opinion ruinent la légitimité de la guerre. Les accords d'Évian, en mars 1962, ouvrent la voie à l'indépendance. L'exemple montre que, dans l'irrégulier, gagner les combats ne suffit pas.
La guerre soviétique en Afghanistan (1979-1989). L'intervention de l'Armée rouge, en décembre 1979, se heurte aux moudjahidines, soutenus par les États-Unis et le Pakistan, qui leur fournissent notamment des missiles sol-air portatifs. Le retrait de 1989, après dix ans d'enlisement, précède de peu la chute de l'URSS.
Al-Qaïda et l'organisation État islamique. Les attentats du 11 septembre 2001 montrent qu'un groupe non étatique peut frapper le cœur d'une superpuissance avec des moyens dérisoires. L'État islamique, lui, a brouillé la frontière en se proclamant « califat » en 2014 et en tenant un territoire entre Syrie et Irak, avec administration et impôts, tout en organisant des attentats en Europe, dont ceux du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis.
4. La guerre asymétrique et les formes hybrides
L'asymétrie : un rapport de forces, pas une catégorie de plus
On parle de guerre asymétrique quand les adversaires sont si inégaux en moyens qu'ils ne mènent pas la même guerre : l'un cherche la décision militaire, l'autre cherche à durer, à choquer, à délégitimer. Le mot ne désigne pas un quatrième type à côté des trois autres, mais une manière de décrire le déséquilibre. Toutes les guerres irrégulières sont asymétriques ; l'inverse n'est pas vrai, puisque la guerre du Golfe de 1991, entre États et avec des armées régulières, opposait une coalition écrasante à l'armée irakienne.
L'historien israélien Martin van Creveld (La Transformation de la guerre, 1991) et le général britannique Rupert Smith (L'Utilité de la force) ont soutenu que la guerre entre États devenait l'exception, remplacée par une « guerre au milieu des populations ». Ces thèses ont pesé après 2001 ; la guerre en Ukraine oblige aujourd'hui à les nuancer.
Quand les catégories se mélangent
L'Afghanistan après 2001. La campagne américaine de l'automne 2001 renverse les talibans en quelques semaines : phase conventionnelle, rapide. Suivent vingt ans de contre-insurrection, jusqu'au retour des talibans à Kaboul en août 2021. Le même pays offre ainsi les deux visages de la guerre.
Le Liban en 2006. Pendant l'été 2006, Israël affronte le Hezbollah, mouvement armé qui n'est pas un État mais dispose de roquettes, de missiles antichars et d'un commandement structuré. Les stratèges ont alors parlé de guerre hybride : un acteur non étatique qui combine des méthodes de guérilla et des capacités presque militaires.
Tableau de synthèse
| Notion | Question à laquelle elle répond | Critère décisif | Exemples à citer |
|---|---|---|---|
| Guerre interétatique | Qui ? | Des États face à des États | 1870-1871, Corée, Malouines, Ukraine |
| Guerre conventionnelle | Comment ? | Armées régulières, armes non nucléaires, front | Corée, Malouines, guerre du Golfe 1991 |
| Guerre irrégulière | Qui et comment ? | Combattants non étatiques, refus de la bataille rangée | Espagne 1808, Algérie, Afghanistan soviétique, djihadisme |
| Guerre asymétrique | Quel rapport de forces ? | Moyens et stratégies sans commune mesure | Toute guerre irrégulière, mais aussi le Golfe 1991 |
| Guerre hybride | Quel mélange ? | Combinaison des modes d'action | Liban 2006, Donbass 2014 |
Erreurs à éviter dans une copie
- Écrire « guerre conventionnelle » pour dire « guerre classique » sans préciser : le mot renvoie aux armées régulières et à l'absence d'arme nucléaire.
- Faire de l'asymétrie un synonyme de terrorisme : le terrorisme est un mode d'action parmi d'autres de la guerre irrégulière.
- Présenter Clausewitz comme un théoricien dépassé : il a lui-même analysé la guérilla espagnole et les insurrections populaires.
Conclusion
Interétatique, conventionnelle, irrégulière : ces mots ne découpent pas les guerres en boîtes étanches, ils posent trois questions différentes à un même conflit. Le modèle clausewitzien de la guerre entre États n'a jamais été le seul — la guérilla espagnole en est la preuve dès son époque — mais il demeure un point de référence, et l'invasion de l'Ukraine a rappelé qu'il n'appartenait pas au passé. Ce qui a changé, c'est la fréquence des conflits où l'un des camps n'est pas un État et où la victoire militaire ne garantit plus la paix politique.
Pour prolonger, le même programme invite à se demander comment on fait la paix dans chacun de ces cas : un traité suffit entre États, mais avec qui signer quand l'adversaire n'a ni capitale ni gouvernement ?
Bibliographie
- Carl von Clausewitz, De la guerre.
- Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard.
- John Keegan, Histoire de la guerre.
- Martin van Creveld, La Transformation de la guerre.
- David Galula, Contre-insurrection. Théorie et pratique.