Fiche d'histoire — Terminale — environ 2 000 mots.
Présentation
Au printemps 1948, dans un bureau de vote de l'Algérie coloniale, il n'y a pas une urne mais deux. Dans la première votent les citoyens dits de « statut civil français » : pour l'essentiel les Européens, environ un million de personnes, auxquels s'ajoutent quelques dizaines de milliers de musulmans naturalisés ou diplômés. Dans la seconde votent les autres, plus de huit millions d'Algériens musulmans. Chaque urne désigne le même nombre de députés à l'Assemblée algérienne. Ce jour-là, dans bien des communes, la seconde urne est en outre surveillée de très près par l'administration, et les candidats nationalistes voient leurs listes amputées ou leurs militants arrêtés.
Cette scène résume ce que la fiche cherche à expliquer. La guerre ouverte le 1er novembre 1954 ne tombe pas d'un ciel serein : elle naît d'une domination coloniale de plus d'un siècle, d'un nationalisme qui s'organise dès l'entre-deux-guerres, d'un traumatisme, mai 1945, et d'une réforme, le statut de 1947, qui promettait l'égalité tout en la neutralisant. À la veille de l'insurrection, une minorité de militants conclut que le bulletin de vote ne mènera nulle part.
Problématique de révision : comment le passage à la lutte armée s'est-il imposé en 1954, alors que la majorité des nationalistes avaient jusque-là cherché des solutions politiques ?
Plan détaillé de la fiche
1. Une société coloniale construite sur l'inégalité (1830–1939)
- Conquête, terres et peuplement européen
- Français sans être citoyens : sujets, indigénat et exceptions
- Le centenaire de 1930 et le projet Blum-Viollette enterré
2. Trois nationalismes, trois chemins
- Messali Hadj et l'indépendance revendiquée
- Ferhat Abbas, de l'assimilation au Manifeste
- Les oulémas et l'affirmation d'une identité arabe et musulmane
3. Mai 1945 : la rupture
- Le 8 mai à Sétif et Guelma
- Une répression dont le bilan reste disputé
- Ce que la génération de 1945 en retient
4. Le statut de 1947 : une réforme qui déçoit
- Une Assemblée algérienne à deux collèges
- Les élections de 1948 et la confiance perdue
5. De la crise du MTLD au 1er novembre 1954
- L'Organisation spéciale et l'impasse du parti
- Le contexte international : Indochine, Tunisie, Maroc
- La nuit de la Toussaint
À retenir · Repères chronologiques · Bibliographie
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1. Une société coloniale construite sur l'inégalité (1830–1939)
Conquête, terres et peuplement européen
La prise d'Alger, en juillet 1830, ouvre une conquête longue et violente : la résistance de l'émir Abd el-Kader ne prend fin qu'en 1847, et la Kabylie n'est soumise qu'au début des années 1870, après l'insurrection de 1871. Le territoire est ensuite découpé en trois départements (Alger, Oran, Constantine), comme s'il s'agissait d'un morceau de la métropole posé de l'autre côté de la mer.
Cette fiction administrative recouvre une réalité très concrète : la terre. Séquestres après les révoltes, lois foncières qui facilitent la vente des terres collectives, création de villages de colonisation : en quelques décennies, une partie des meilleures terres, dans la Mitidja ou les plaines de l'Oranais, passe aux mains des Européens. Ceux-ci ne sont pas tous de grands colons ; beaucoup sont des petits fonctionnaires, des artisans, des ouvriers des villes, venus de France mais aussi d'Espagne, d'Italie ou de Malte. Cette diversité compte pour comprendre 1954 : un million d'Européens, nés pour beaucoup en Algérie, considèrent ce pays comme le leur.
Français sans être citoyens
Le sénatus-consulte de 1865 fixe une règle qui pèsera un siècle : les « indigènes » musulmans sont Français, mais pas citoyens. Pour le devenir, il faut le demander et renoncer à son statut personnel, c'est-à-dire aux règles musulmanes du mariage et de l'héritage. Très peu franchissent ce pas, vécu comme une forme d'apostasie. En 1870, le décret Crémieux accorde en bloc la citoyenneté aux Juifs d'Algérie, ce qui souligne par contraste la situation des musulmans.
À partir des années 1880, le régime de l'indigénat permet de punir les musulmans, sans jugement, pour des infractions qui n'existent que pour eux. La conscription pendant la Première Guerre mondiale ajoute un paradoxe : des dizaines de milliers d'Algériens meurent pour la France sans en être citoyens.
Le centenaire de 1930 et le projet Blum-Viollette
En 1930, la France célèbre en grande pompe le centenaire de la conquête : défilés, expositions, discours sur l'œuvre civilisatrice. Beaucoup d'Algériens instruits y lisent une humiliation. En 1936, le Front populaire propose le projet Blum-Viollette : accorder la citoyenneté, sans renonciation au statut personnel, à une petite élite de quelques dizaines de milliers de musulmans. La réforme est modeste ; elle n'est même pas discutée, face à l'hostilité des élus européens d'Algérie. Pour les partisans de l'assimilation, l'échec est un signal : même un geste minuscule est impossible.
2. Trois nationalismes, trois chemins
Messali Hadj et l'indépendance revendiquée
Le premier courant naît paradoxalement en métropole, parmi les ouvriers algériens de la région parisienne. L'Étoile nord-africaine, fondée en 1926, devient avec Messali Hadj le premier mouvement à réclamer l'indépendance. Dissoute, elle renaît sous la forme du Parti du peuple algérien (PPA) en 1937, puis, après-guerre, du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), vitrine légale d'un PPA interdit. Messali, souvent emprisonné ou assigné à résidence, devient une figure presque mythique.
Ferhat Abbas, de l'assimilation au Manifeste
Pharmacien à Sétif, Ferhat Abbas représente une élite francophone qui a longtemps espéré l'égalité dans la France. Dans les années 1930, il doute même publiquement de l'existence d'une nation algérienne. La défaite de 1940 et le débarquement allié de 1942 changent la donne : en 1943, le Manifeste du peuple algérien réclame une Algérie dotée de sa propre constitution. Après la guerre, Abbas fonde l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), qui défend une république algérienne fédérée à la France.
Les oulémas
Le troisième courant n'est pas un parti. L'Association des oulémas, fondée en 1931 autour du cheikh Ben Badis, mène un travail de réforme religieuse et ouvre des écoles libres où l'on enseigne l'arabe. Sa devise, souvent rapportée, associe l'islam, l'arabe et l'Algérie. Les oulémas ne prônent pas la lutte armée, mais ils fournissent au nationalisme une idée décisive : l'Algérie a une personnalité propre, qui ne se dissout pas dans la France.
3. Mai 1945 : la rupture
Le 8 mai à Sétif et Guelma
Le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, des cortèges sont organisés dans plusieurs villes. À Sétif, des militants nationalistes brandissent des drapeaux et des banderoles réclamant la libération de Messali. Un policier tire, un manifestant tombe, l'émeute éclate. Dans la ville puis dans les campagnes du Constantinois, autour de Sétif, de Guelma et de Kherrata, plus d'une centaine d'Européens sont tués.
Une répression dont le bilan reste disputé
La riposte est massive : armée, aviation, marine qui bombarde la côte, milices civiles européennes notamment autour de Guelma, exécutions sommaires. Le nombre de victimes algériennes est l'un des chiffres les plus discutés de cette histoire. Les autorités françaises de l'époque avancent un bilan de l'ordre de un à deux milliers, les nationalistes puis l'État algérien un chiffre de plusieurs dizaines de milliers ; les historiens retiennent généralement un ordre de grandeur de plusieurs milliers, voire au-delà de dix mille, en soulignant que les sources ne permettent pas de trancher. Une copie de Terminale doit présenter cet écart plutôt que choisir un chiffre.
Ce que la génération de 1945 en retient
Le futur écrivain Kateb Yacine, lycéen à Sétif, est arrêté à cette occasion ; il dira plus tard que c'est là que son nationalisme s'est formé. Son cas est emblématique d'une génération : pour beaucoup de jeunes militants, mai 1945 prouve que l'ordre colonial répondra par la force à toute revendication de masse. L'amnistie de 1946 n'efface rien.
4. Le statut de 1947 : une réforme qui déçoit
Une Assemblée algérienne à deux collèges
La loi du 20 septembre 1947 portant statut de l'Algérie se veut une réponse. Elle proclame l'égalité des Algériens, crée une Assemblée algérienne et promet des réformes : suppression des communes mixtes, enseignement de l'arabe, droit de vote des femmes musulmanes. Mais l'Assemblée est élue par deux collèges qui disposent chacun de soixante sièges. Un vote européen pèse donc environ huit fois plus qu'un vote musulman. De surcroît, les décisions importantes peuvent exiger une majorité qualifiée, ce qui donne aux élus du premier collège une capacité de blocage. La plupart des promesses du statut ne seront jamais appliquées.
Les élections de 1948 et la confiance perdue
Les élections d'avril 1948, organisées sous le gouverneur général Marcel-Edmond Naegelen, sont marquées par des fraudes massives au détriment du MTLD : bourrage d'urnes, candidats arrêtés, bureaux de vote déplacés. L'expression « élections à la Naegelen » devient synonyme de trucage. C'est peut-être ici que se joue l'essentiel : la voie légale, qu'Abbas et une partie du MTLD voulaient encore emprunter, apparaît truquée d'avance.
5. De la crise du MTLD au 1er novembre 1954
L'Organisation spéciale et l'impasse du parti
Dès 1947, le PPA-MTLD crée une branche clandestine, l'Organisation spéciale (OS), chargée de préparer la lutte armée. Après l'attaque de la poste d'Oran en 1949, la police la démantèle en 1950 ; beaucoup de ses cadres passent en prison ou dans la clandestinité. On retrouvera plusieurs d'entre eux, comme Mohamed Boudiaf, Ahmed Ben Bella ou Hocine Aït Ahmed, parmi les fondateurs du FLN.
Au début des années 1950, le MTLD se déchire entre les partisans de Messali, qui veulent les pleins pouvoirs pour leur chef, et le comité central, dits « centralistes ». Au printemps 1954, d'anciens de l'OS forment le Comité révolutionnaire d'unité et d'action (CRUA) pour dépasser cette querelle. Leur pari : c'est l'action qui refera l'unité, non l'inverse.
Le contexte international
Le 7 mai 1954, le camp retranché de Dien Bien Phu tombe en Indochine. La leçon n'échappe à personne en Algérie : l'armée française peut être vaincue. En Tunisie et au Maroc, les mouvements nationalistes obtiennent des avancées, et le gouvernement Mendès France annonce l'autonomie interne de la Tunisie en juillet 1954. L'Égypte de Nasser offre une tribune, à travers la radio du Caire.
La nuit de la Toussaint
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, une trentaine d'attentats frappent simultanément des casernes, des gendarmeries, des dépôts et des fermes, surtout dans les Aurès et en Kabylie. Ils font une dizaine de morts, dont un instituteur venu de métropole, Guy Monnerot, tué dans les gorges de Tighanimine avec un caïd algérien. Le même jour, une proclamation signée du Front de libération nationale fixe l'objectif : l'indépendance, par tous les moyens, tout en se disant ouverte à une négociation. À Paris, le ministre de l'Intérieur François Mitterrand répond que l'Algérie, c'est la France. Personne ne parle encore de guerre ; on parlera longtemps d'« événements ».
À retenir
- La cause profonde est structurelle : un pays traité comme français mais dont la majorité des habitants n'avait pas les droits des citoyens.
- Le nationalisme algérien n'est pas né en 1954 ; il est pluriel depuis l'entre-deux-guerres et a d'abord cherché des voies légales.
- Mai 1945 et les élections de 1948 ont convaincu une minorité active que ces voies étaient fermées.
- Le 1er novembre est l'œuvre de quelques centaines d'hommes seulement, qui misent sur l'action pour entraîner la population.
- Les chiffres de 1945 sont contestés : on présente les estimations, on ne tranche pas.
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 1830 | Prise d'Alger |
| 1865 | Sénatus-consulte : sujets français, non citoyens |
| 1870 | Décret Crémieux |
| 1926 | Étoile nord-africaine |
| 1931 | Association des oulémas |
| 1936 | Projet Blum-Viollette, abandonné |
| 1943 | Manifeste du peuple algérien |
| 8 mai 1945 | Sétif, Guelma, Kherrata |
| 20 septembre 1947 | Statut de l'Algérie |
| Avril 1948 | Élections truquées à l'Assemblée algérienne |
| 7 mai 1954 | Chute de Dien Bien Phu |
| 1er novembre 1954 | Insurrection et proclamation du FLN |
Conclusion
La guerre d'Algérie commence par un paradoxe : ses initiateurs sont très peu nombreux, mal armés, et la plupart des Algériens ignorent leur existence le 1er novembre. S'ils parviennent à déclencher un conflit de près de huit ans, c'est que le terrain était préparé par plus d'un siècle d'inégalité, et surtout par les années 1945–1948, qui ont discrédité les solutions intermédiaires. Pour aller plus loin, on peut comparer ce cheminement à celui de l'Indochine, où le dialogue rompu de 1946 joue un rôle comparable.
Bibliographie
- Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF, coll. « Que sais-je ? ».
- Benjamin Stora, Histoire de l'Algérie coloniale (1830–1954), La Découverte, coll. « Repères ».
- Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité.
- Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d'indépendance algérienne, Flammarion.
- Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Histoire d'un massacre annoncé.