Fiche d'histoire — Lycée (Seconde) — environ 2 000 mots.
Présentation
À la fin du XIIe siècle, un adolescent de Pise rejoint son père à Béjaïa, port de l'actuelle Algérie, où celui-ci représente les marchands pisans. Pour l'initier au métier, on l'envoie apprendre le calcul auprès de maîtres locaux. Il y découvre les neuf chiffres que les savants arabes avaient eux-mêmes empruntés à l'Inde, et ce petit signe nouveau, le zéro. Rentré en Italie, Léonard de Pise, que l'on connaît sous le nom de Fibonacci, publie en 1202 son Liber abaci, qui explique aux marchands latins comment compter avec ces chiffres. Les comptables de Florence et de Venise mettront du temps à les adopter, mais le mouvement est lancé.
Cette histoire tient en un trajet : un fils de marchand chrétien, dans une ville musulmane, apprend une invention indienne transmise par l'arabe et la rapporte en latin. Elle dit l'essentiel de la Méditerranée médiévale. Entre le VIIe et le XVe siècle, trois mondes se partagent ses rivages : l'Empire byzantin, héritier de Rome en Orient ; le monde musulman, de l'Espagne à la Syrie ; la chrétienté latine, tournée vers le pape de Rome. Ces mondes se font la guerre, parfois au nom de Dieu, mais ils ne cessent jamais de commercer, de voyager et de se traduire.
Problématique de révision : comment la Méditerranée médiévale peut-elle être à la fois une zone de fracture entre trois civilisations et l'un des espaces d'échanges les plus actifs du monde médiéval ?
Plan détaillé de la fiche
1. Trois mondes autour d'une même mer
- Byzance, l'Empire romain qui continue
- Le monde musulman, unifié par la foi, divisé par les pouvoirs
- La chrétienté latine, de la périphérie à l'offensive
- 1054 : deux chrétientés qui s'éloignent
2. Une mer de marchands
- Venise, Gênes, Pise : des républiques de la mer
- Ce qui circule : épices, soie, alun, esclaves
- Monnaies et techniques partagées
3. Une mer de savoirs
- Tolède, atelier de traduction
- Palerme, cour aux trois langues
- Aristote, Averroès et Maïmonide
4. Une mer de conflits
- Guerre sainte et croisades
- La Reconquista, de Tolède à Grenade
- Byzance prise entre deux feux : 1204 et 1453
- Pirates, captifs et rachats
Repères · Vocabulaire · Bibliographie
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1. Trois mondes autour d'une même mer
Byzance, l'Empire romain qui continue
Quand l'Empire romain d'Occident disparaît en 476, celui d'Orient se maintient. Ses habitants se disent « Romains », même s'ils parlent grec. Le terme de « Byzance » est une invention des historiens modernes, tirée de l'ancien nom de Constantinople. La capitale, fondée par Constantin au IVe siècle, est alors la plus grande ville chrétienne : murailles terrestres et maritimes, palais impérial, et la basilique Sainte-Sophie reconstruite sous Justinien au VIe siècle. L'empereur, le basileus, se considère comme le représentant de Dieu sur terre et le protecteur de l'Église. Au fil des siècles, l'empire perd l'Égypte, la Syrie, puis une grande partie de l'Anatolie, mais il garde jusqu'au XIIe siècle une monnaie d'or prestigieuse, une administration et une flotte.
Le monde musulman, unifié par la foi, divisé par les pouvoirs
Au VIIe et au début du VIIIe siècle, les armées arabes conquièrent en quelques décennies la Syrie, l'Égypte, l'Afrique du Nord, puis l'Espagne à partir de 711. La Méditerranée, jusque-là lac romain, se retrouve partagée. Le califat des Omeyyades règne depuis Damas ; en 750, les Abbassides le renversent et fondent Bagdad, loin de la mer. Un survivant omeyyade s'installe en Espagne, où l'un de ses descendants, Abd al-Rahman III, se proclame calife à Cordoue en 929. Au Xe siècle, les Fatimides, dynastie chiite, fondent Le Caire. Il y a donc plusieurs califes rivaux : l'unité du monde musulman est celle de la foi, de l'arabe comme langue savante et du droit, pas celle d'un État.
La chrétienté latine, de la périphérie à l'offensive
Autour de l'an mil, l'Occident latin est la région la moins urbaine et la moins riche des trois. Il change rapidement : la population augmente, les villes renaissent, la papauté réformée affirme son autorité. À partir du XIe siècle, ce monde passe à l'offensive : Normands en Sicile, rois chrétiens en Espagne, croisés en Orient, marchands italiens dans tous les ports.
1054 : deux chrétientés qui s'éloignent
Latins et Grecs partagent la même foi, mais divergent sur la langue de la liturgie, le pain de la messe, la place du pape. En 1054, le légat du pape et le patriarche de Constantinople s'excommunient mutuellement. Sur le moment, l'épisode passe presque inaperçu ; c'est avec le temps, et surtout après 1204, qu'il deviendra la date symbolique du schisme entre catholiques et orthodoxes.
2. Une mer de marchands
Venise, Gênes, Pise : des républiques de la mer
Venise est née dans une lagune, sans terres agricoles : elle n'a que la mer. D'abord dépendante de Byzance, elle obtient en 1082 de l'empereur Alexis Ier Comnène des privilèges commerciaux exceptionnels, en remerciement de l'aide de sa flotte contre les Normands : ses marchands commercent sans payer de taxes dans une grande partie de l'empire et disposent d'un quartier à Constantinople. Gênes et Pise suivent la même voie, et les trois villes se livrent une concurrence féroce, souvent armée.
Ces républiques installent dans les ports musulmans et byzantins des comptoirs. À Alexandrie, à Acre ou à Tunis, les marchands latins vivent dans des fondouks : un bâtiment fermé la nuit, avec entrepôts au rez-de-chaussée, chambres à l'étage, parfois une chapelle et un four. Les autorités musulmanes y trouvent un double avantage : les taxes douanières et la surveillance des étrangers.
Les marchands ne sont pas seulement italiens. Des documents conservés dans la Geniza du Caire, un dépôt de papiers d'une synagogue, montrent des marchands juifs des XIe et XIIe siècles qui circulent entre l'Égypte, la Tunisie, la Sicile et l'Espagne, et même jusqu'en Inde, en écrivant de l'arabe en caractères hébreux.
Ce qui circule
Vers l'Occident partent les épices (poivre, cannelle, gingembre), venues d'Asie par la mer Rouge ou les routes caravanières, la soie, le coton, le sucre, l'alun indispensable aux teinturiers. En sens inverse partent le bois et le fer, dont manque l'Égypte, les draps de Flandre et d'Italie, et des esclaves. La traite est un aspect massif et souvent oublié de cette économie : captifs slaves, d'où vient le mot « esclave », captifs pris en mer ou lors des razzias, vendus dans tous les camps.
Monnaies et techniques partagées
Pendant longtemps, l'or du commerce méditerranéen est byzantin ou musulman : le besant byzantin et le dinar circulent dans tous les ports. Le retour de la monnaie d'or en Occident est un signe de la puissance acquise par les marchands italiens : Florence frappe son florin en 1252, Venise son ducat en 1284. Les techniques circulent aussi : la boussole, les cartes marines appelées portulans, les chiffres de Fibonacci, la lettre de change.
3. Une mer de savoirs
Tolède, atelier de traduction
En 1085, le roi de Castille Alphonse VI prend Tolède. La ville garde une population musulmane et juive nombreuse, et ses bibliothèques. Au XIIe siècle, des clercs venus de toute l'Europe y traduisent en latin des œuvres scientifiques et philosophiques écrites en arabe, souvent avec l'aide d'intermédiaires juifs ou mozarabes, ces chrétiens arabisés. Gérard de Crémone, à lui seul, aurait traduit plusieurs dizaines d'ouvrages, dont l'Almageste de Ptolémée. Ainsi une partie de la science grecque revient en Occident par le détour de l'arabe, enrichie des commentaires des savants musulmans.
Palerme, cour aux trois langues
La Sicile, musulmane pendant plus de deux siècles, est conquise par les Normands au XIe siècle. Leur roi Roger II, au XIIe siècle, gouverne une population grecque, arabe et latine, et son administration rédige dans les trois langues. Dans la chapelle palatine de Palerme, les mosaïques dorées sont de style byzantin, tandis que le plafond de bois peint relève de l'art islamique. Le géographe musulman al-Idrisi travaille pour le roi et achève vers 1154 un grand ouvrage de description du monde, accompagné de cartes. Au XIIIe siècle, l'empereur Frédéric II, petit-fils de Roger par sa mère, prolonge cette curiosité.
Aristote, Averroès et Maïmonide
Deux savants nés à Cordoue au XIIe siècle illustrent cette circulation. Le musulman Ibn Rushd, que les Latins appellent Averroès, commente Aristote avec une telle rigueur que les universitaires parisiens le nomment simplement « le Commentateur ». Le juif Moïse Maïmonide, contraint de quitter l'Espagne, s'établit en Égypte, où il devient médecin à la cour et écrit en arabe un ouvrage destiné aux croyants troublés par la philosophie. Leurs œuvres seront lues, discutées, parfois condamnées, dans les universités latines.
4. Une mer de conflits
Guerre sainte et croisades
L'idée de guerre sacrée existe des deux côtés : le djihad dans l'Islam, la croisade dans la chrétienté latine à partir de l'appel de 1095. Les croisades établissent pour près de deux siècles des États latins en Orient (voir la fiche consacrée aux croisades). Il faut cependant éviter de tout ramener à un choc des religions : les croisés concluent des trêves avec des émirs, les marchands italiens continuent de commercer avec l'Égypte pendant les expéditions, et l'empereur Frédéric II obtient en 1229 la restitution de Jérusalem par un simple traité avec le sultan al-Kamil.
La Reconquista, de Tolède à Grenade
En Espagne, les royaumes chrétiens du Nord progressent vers le Sud. Après Tolède en 1085, la victoire de Las Navas de Tolosa en 1212 ouvre l'Andalousie : Cordoue tombe en 1236, Séville en 1248. Il ne reste plus alors que le royaume de Grenade, qui se maintient jusqu'en 1492. Les musulmans restés en territoire chrétien, les mudéjars, conservent pendant longtemps leur religion moyennant un statut inférieur, comme les chrétiens et les juifs, appelés dhimmis, l'avaient été en terre d'islam. La coexistence est réelle, mais inégale et souvent fragile.
Byzance prise entre deux feux : 1204 et 1453
L'Empire byzantin subit les coups venus des deux côtés. En 1071, les Turcs seldjoukides écrasent son armée à Manzikert et pénètrent en Anatolie. En 1204, ce sont des chrétiens latins, les croisés de la quatrième croisade transportés par la flotte vénitienne, qui prennent et pillent Constantinople ; les chevaux de bronze qui ornent la basilique Saint-Marc de Venise font partie du butin. L'empire est restauré en 1261, mais affaibli. Les Turcs ottomans conquièrent peu à peu ses territoires, et le sultan Mehmed II prend Constantinople le 29 mai 1453. Sainte-Sophie devient une mosquée ; la ville deviendra la capitale ottomane, qu'on appellera Istanbul.
Pirates, captifs et rachats
La guerre est aussi quotidienne et diffuse. Corsaires chrétiens et musulmans attaquent navires et côtes, capturent marins et villageois. Le rachat des captifs devient une activité organisée : des ordres religieux, comme les Trinitaires à la fin du XIIe siècle, se consacrent à la libération des chrétiens captifs, et des intermédiaires négocient dans les deux sens.
Repères
| Date | Événement |
|---|---|
| 711 | Début de la conquête musulmane de l'Espagne |
| 929 | Califat de Cordoue |
| 1054 | Excommunications mutuelles entre Rome et Constantinople |
| 1071 | Manzikert |
| 1082 | Privilèges commerciaux de Venise à Byzance |
| 1085 | Prise de Tolède par Alphonse VI |
| 1095–1099 | Première croisade |
| 1202 | Liber abaci de Fibonacci |
| 1204 | Prise et pillage de Constantinople par les croisés |
| 1212 | Las Navas de Tolosa |
| 1252 / 1284 | Florin de Florence / ducat de Venise |
| 1453 | Prise de Constantinople par les Ottomans |
| 1492 | Chute de Grenade |
Vocabulaire
- Basileus : titre grec de l'empereur byzantin.
- Calife : successeur du Prophète, chef de la communauté des croyants.
- Dhimmi : juif ou chrétien vivant en terre d'islam, protégé et toléré en échange d'un impôt et de restrictions.
- Fondouk : bâtiment réservé aux marchands étrangers dans un port.
- Mozarabe : chrétien vivant en terre d'islam, arabisé par la langue et la culture.
- Schisme : séparation entre deux Églises.
Conclusion
La Méditerranée médiévale n'est ni une frontière étanche ni un paradis de tolérance. C'est un espace où la guerre et l'échange avancent ensemble, souvent portés par les mêmes acteurs : la flotte vénitienne qui transporte les croisés de 1204 est aussi celle qui commerce à Alexandrie. À la fin du XVe siècle, l'équilibre change : les Ottomans dominent l'Orient de la mer, les royaumes ibériques regardent vers l'Atlantique, et l'or d'Amérique va bientôt déplacer le centre de gravité du commerce européen.
Bibliographie
- Henri Bresc, Pierre Guichard, Robert Mantran, Europe et Islam au Moyen Âge, SEDES.
- Michel Balard, Les Latins en Orient (XIe–XVe siècle), PUF.
- Gilles Veinstein, Henri Laurens, John Tolan, L'Europe et l'Islam. Quinze siècles d'histoire, Odile Jacob.
- Michel Kaplan, Pourquoi Byzance ?, Gallimard, coll. « Folio histoire ».
- Fernand Braudel (dir.), La Méditerranée. L'espace et l'histoire.