Le théâtre est-il fait pour être lu ou pour être vu ? (dissertation corrigée)

1 817 mots · ≈6 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation de littérature — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle ») — environ 1 900 mots.

Introduction

En 1834, Alfred de Musset publie Lorenzaccio dans un recueil au titre révélateur, Un spectacle dans un fauteuil. Blessé par l'échec d'une de ses pièces sur scène, il choisit d'écrire pour des lecteurs installés chez eux. Le drame, avec ses dizaines de personnages et ses changements de lieux incessants, ne sera créé qu'en 1896, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. Une pièce de théâtre peut-elle donc exister pleinement sans être jouée ?

Le théâtre désigne à la fois un genre littéraire, un ensemble de textes écrits sous forme de dialogues et de didascalies, et un art du spectacle, qui suppose des acteurs, un lieu, un public. Le mot vient d'ailleurs du grec theatron, le lieu d'où l'on regarde. Lire une pièce, c'est l'aborder seul, à son rythme, dans l'imaginaire ; la voir, c'est assister à une représentation collective et éphémère, où le texte est incarné par des corps et des voix. L'expression « être fait pour » interroge la finalité du genre : pour quoi, et pour qui, le dramaturge écrit-il ?

Le théâtre est-il d'abord un texte, que la représentation ne ferait qu'illustrer, ou un spectacle, dont le texte ne serait qu'une partition incomplète ? Et ces deux modes de réception s'excluent-ils vraiment ?

Nous verrons d'abord que le théâtre est fait pour être vu, car il ne s'accomplit que sur scène. Nous montrerons ensuite que le texte théâtral possède pourtant une valeur propre, qui justifie sa lecture. Nous verrons enfin que lecture et représentation se complètent, le théâtre vivant de ce va-et-vient.

Plan détaillé

I. Le théâtre est fait pour être vu

  • A. Un texte écrit pour la scène : dialogue, didascalies, double énonciation
  • B. La représentation donne vie au texte : corps, voix, espace
  • C. Une expérience collective et éphémère

II. Mais le texte théâtral a une valeur propre, qui appelle la lecture

  • A. Le théâtre comme littérature : la langue des grands dramaturges
  • B. Le « théâtre dans un fauteuil » : des pièces écrites pour être lues
  • C. La lecture, liberté de l'imagination et de l'analyse

III. Lire et voir : deux expériences complémentaires

  • A. Lire le théâtre, c'est déjà imaginer une mise en scène
  • B. La mise en scène, lecture et interprétation du texte
  • C. Un genre vivant, entre permanence du texte et renouvellement du spectacle

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I. Le théâtre est fait pour être vu

La destination première du texte dramatique est la scène : tout, dans son écriture, le rappelle.

A. Un texte écrit pour la scène : dialogue, didascalies, double énonciation

Le texte théâtral ne ressemble à aucun autre. Il ne comporte pas de narrateur : seuls les personnages parlent, et l'auteur n'intervient que dans les didascalies, qui indiquent les gestes, les déplacements, le décor. Ces indications ne sont pas destinées à être dites, mais à être réalisées. Chez Beckett, dans En attendant Godot (1953), elles occupent une place considérable : les silences, les attentes, les gestes répétés de Vladimir et Estragon font partie de l'œuvre au même titre que les répliques. Par ailleurs, la parole théâtrale repose sur la double énonciation : un personnage s'adresse à un autre, mais, à travers lui, l'auteur s'adresse au public. Les apartés et les monologues n'ont de sens que si quelqu'un, dans la salle, les entend. Le texte est donc structurellement tourné vers un spectateur.

B. La représentation donne vie au texte : corps, voix, espace

Sur scène, le texte s'incarne. Le jeu de l'acteur ajoute ce que les mots seuls ne disent pas : une intonation, un regard, un silence peuvent rendre une réplique comique ou tragique. Molière, qui était à la fois auteur, chef de troupe et comédien, le savait mieux que quiconque. Dans l'avis au lecteur de L'Amour médecin (1665), il rappelle que « les comédies ne sont faites que pour être jouées ». Les jeux de scène de la farce, les coups de bâton des Fourberies de Scapin, la scène du sac où Scapin bat Géronte, perdent beaucoup à la lecture : leur force comique repose sur le rythme et sur le corps. L'espace scénique, la lumière, le décor ou son absence participent aussi au sens.

C. Une expérience collective et éphémère

Enfin, voir une pièce, c'est partager une expérience avec d'autres. Dans l'Athènes antique, la tragédie était jouée lors de fêtes civiques en l'honneur de Dionysos, devant la cité rassemblée. Au XXe siècle, Jean Vilar a voulu renouer avec cette dimension en fondant le festival d'Avignon en 1947 et en dirigeant le Théâtre national populaire : le théâtre devait être un service public, un lieu de rassemblement. Chaque représentation est unique, et le rire ou l'émotion d'une salle agissent sur les comédiens eux-mêmes. Aristote voyait d'ailleurs dans la tragédie le lieu d'une purgation des passions, la catharsis, par la terreur et la pitié éprouvées devant le malheur du héros : cette émotion, partagée dans une salle, prend une intensité particulière. Cette présence vivante, que la lecture solitaire ne peut offrir, semble définir l'essence du théâtre.

Transition. Pourtant, nous connaissons Sophocle, Racine ou Molière d'abord par leurs textes, que l'on continue de lire des siècles après la disparition de toute représentation d'origine. Le texte aurait-il donc une valeur indépendante de la scène ?

II. Mais le texte théâtral a une valeur propre, qui appelle la lecture

Le théâtre n'est pas seulement un spectacle : c'est aussi une œuvre littéraire, qui se transmet et se lit.

A. Le théâtre comme littérature : la langue des grands dramaturges

Les pièces classiques sont d'abord des chefs-d'œuvre de la langue. L'alexandrin de Racine, dans Phèdre (1677), a une musique, une densité et une précision que l'on peut savourer à la lecture, en relisant un vers, en s'arrêtant sur une image. Aristote, dans la Poétique, remarquait déjà que la tragédie pouvait produire son effet même sans spectacle, par la seule force de l'intrigue : le spectacle était à ses yeux l'élément le moins lié à l'art du poète. La lecture permet ainsi d'accéder à ce qui fait la valeur durable d'une pièce : sa construction, ses enjeux, sa langue.

B. Le « théâtre dans un fauteuil » : des pièces écrites pour être lues

Certains auteurs ont même écrit des pièces sans se soucier de leur représentation immédiate. Outre Musset, Victor Hugo publie en 1827 Cromwell, drame si long et si foisonnant qu'il était pratiquement injouable sur les scènes de l'époque ; c'est pourtant sa préface, manifeste du drame romantique, qui fit date. Ces œuvres prouvent que le texte théâtral peut viser un lecteur. La lecture affranchit le dramaturge des contraintes matérielles de la scène : nombre de personnages, changements de décor, durée. Elle lui permet une liberté que le théâtre de son temps ne pouvait accueillir.

C. La lecture, liberté de l'imagination et de l'analyse

Pour le lecteur, lire une pièce, c'est être son propre metteur en scène. Il imagine les visages, les voix, les lieux, sans qu'une interprétation lui soit imposée. Il peut aussi revenir en arrière, comparer des scènes, percevoir des échos qui échappent au spectateur pris dans le flux de la représentation. C'est d'ailleurs ainsi que le théâtre est étudié à l'école : la lecture attentive fait apparaître la structure d'une pièce, la progression d'un conflit, la richesse d'une réplique. Une représentation peut parfois appauvrir un texte en le figeant dans une seule lecture.

Transition. Ainsi, ni la représentation ni la lecture ne semblent pouvoir revendiquer seules l'essence du théâtre. Peut-être faut-il alors dépasser l'alternative du sujet.

III. Lire et voir : deux expériences complémentaires

Le théâtre vit précisément de la tension entre le texte et la scène : chacun éclaire l'autre.

A. Lire le théâtre, c'est déjà imaginer une mise en scène

Une lecture de théâtre n'est jamais une lecture de roman. Le lecteur attentif aux didascalies, aux entrées et sorties, aux silences, construit mentalement une scène. La critique Anne Ubersfeld, dans Lire le théâtre, a montré que le texte dramatique est troué : il contient des manques que seule la représentation, réelle ou imaginée, vient combler. Lire du théâtre, c'est donc déjà le voir intérieurement. Molière lui-même, dans le même avis au lecteur, réservait la lecture de sa comédie à ceux qui sauraient y découvrir tout le jeu du théâtre.

B. La mise en scène, lecture et interprétation du texte

Inversement, la mise en scène est une lecture. Depuis la fin du XIXe siècle, avec André Antoine et son Théâtre-Libre, la figure du metteur en scène s'est imposée : il propose une interprétation du texte, qui en révèle certains aspects. Un même Dom Juan peut être joué comme une comédie brillante ou comme une tragédie de la révolte ; une même Phèdre peut insister sur la fatalité ou sur la passion charnelle. Antonin Artaud, dans Le Théâtre et son double (1938), a voulu libérer la scène de la domination du texte, au profit des corps, des cris et des lumières. Mais même cette contestation suppose un texte contre lequel le spectacle se définit. Le metteur en scène Peter Brook, dans L'Espace vide (1968), réduisait le théâtre à sa condition minimale : un espace nu, quelqu'un qui le traverse, quelqu'un d'autre qui le regarde. Cette définition met l'accent sur le regard, mais elle n'exclut pas la parole : la plupart des spectacles de Brook partaient d'ailleurs de grands textes, de Shakespeare au Mahabharata. La représentation ne remplace pas le texte : elle le fait parler autrement.

C. Un genre vivant, entre permanence du texte et renouvellement du spectacle

C'est cette double nature qui fait la vitalité du théâtre. Le texte assure la permanence de l'œuvre : il traverse les siècles et peut être relu indéfiniment. La représentation assure son renouvellement : chaque époque, chaque troupe en propose une version nouvelle, adaptée à son public. Sans le texte, le spectacle disparaîtrait avec la dernière représentation ; sans la scène, le texte resterait une partition jamais jouée. Lorenzaccio, écrit pour être lu, est devenu un des grands rôles du répertoire : l'histoire de cette pièce résume à elle seule la complémentarité des deux modes de réception.

Conclusion

Le théâtre semble d'abord fait pour être vu : son écriture, faite de dialogues, de didascalies et de double énonciation, est tournée vers la scène, et la représentation lui donne une présence vivante et collective qu'aucune lecture ne remplace. Pourtant, le texte théâtral possède une valeur littéraire propre, que certains auteurs ont revendiquée en écrivant pour des lecteurs, et que la lecture permet d'approfondir. En réalité, lire et voir ne s'opposent pas : lire une pièce, c'est imaginer une mise en scène, et mettre en scène, c'est proposer une lecture. Le théâtre est fait pour être lu et vu, chacun de ces gestes prolongeant l'autre.

On pourrait se demander, pour ouvrir la réflexion, ce que deviennent ces deux expériences avec la captation filmée des spectacles : le théâtre vu sur un écran est-il encore du théâtre, si la présence partagée en constitue l'essence ?

Bibliographie

  • Molière, L'Amour médecin, avis au lecteur ; Les Fourberies de Scapin.
  • Alfred de Musset, Un spectacle dans un fauteuil ; Lorenzaccio.
  • Victor Hugo, Cromwell et sa préface.
  • Samuel Beckett, En attendant Godot.
  • Antonin Artaud, Le Théâtre et son double.
  • Anne Ubersfeld, Lire le théâtre.

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