Les Caractères de La Bruyère : faire sourire de ses contemporains, est-ce sa seule ambition ? (dissertation)

2 039 mots · ≈7 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation de littérature — Lycée (bac de français, parcours « La comédie sociale ») — environ 2 200 mots.

Sujet

« Faire sourire le lecteur de ses contemporains : est-ce la seule ambition de La Bruyère dans Les Caractères ? » Vous répondrez en vous appuyant sur les livres V à XI de l'œuvre.

Introduction

À peine Les Caractères avaient-ils paru, en 1688, que des listes manuscrites circulèrent dans Paris : on y prétendait révéler quel duc se cachait sous tel nom grec, quelle dame sous tel autre. Ces « clés » faisaient du livre un jeu de société. La Bruyère s'en plaignit : il affirmait peindre des types, non des personnes. L'anecdote pose bien le problème de cette dissertation sur Les Caractères de La Bruyère : le public s'est d'abord amusé à reconnaître ses voisins, mais l'auteur prétendait viser plus haut.

Faire sourire, c'est provoquer un rire léger, complice, qui naît du décalage entre ce qu'un personnage croit être et ce qu'il montre. Les contemporains sont ici la société de la fin du règne de Louis XIV : la ville, la cour, les financiers, les beaux esprits. Le mot seule invite à chercher d'autres visées : instruire, corriger, inquiéter, peut-être faire réfléchir le lecteur sur lui-même.

Le rire que suscite La Bruyère est-il une fin, ou le moyen d'une entreprise morale qui finit par mettre en cause le lecteur lui-même ?

Nous verrons d'abord que l'œuvre divertit réellement, par sa variété et son art du portrait. Nous montrerons ensuite que ce rire sert un projet de moraliste, qui démonte les mécanismes de la société. Enfin, nous verrons que le livre dépasse la satire : il laisse place à la gravité et tend au lecteur un miroir dont il ne peut sortir indemne.

Plan détaillé

I. Un livre qui amuse : le plaisir de la galerie

  • A. Une lecture papillonnante : la forme brève et la variété
  • B. Des portraits construits comme de petites scènes de comédie
  • C. Un rire de connivence avec le lecteur

II. Le sourire, outil d'un moraliste

  • A. Démonter des mécanismes plutôt que moquer des individus
  • B. Un regard d'étranger sur la cour et sur le pouvoir
  • C. Plaire pour instruire : l'héritage classique

III. Quand le rire s'arrête : gravité et miroir

  • A. Les pages où l'on ne sourit plus
  • B. Le lecteur, prochain personnage du livre
  • C. Un écrivain lucide sur les limites de la satire

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I. Un livre qui amuse : le plaisir de la galerie

On aurait tort de minimiser la part de divertissement : Les Caractères ont connu de leur vivant un succès considérable, et l'auteur n'a cessé d'enrichir son livre au fil des éditions, signe qu'il savait ce que le public y cherchait.

A. Une lecture papillonnante : la forme brève et la variété

Le livre n'impose aucun parcours. Il juxtapose des remarques de quelques lignes, des maximes en une phrase, des portraits d'une page, de petits récits. On l'ouvre au hasard, on passe d'une réflexion sur la conversation à une silhouette de financier. Cette discontinuité rappelle la conversation mondaine elle-même, qui saute d'un sujet à l'autre. Le lecteur n'a jamais le temps de s'ennuyer : à peine une remarque générale l'a-t-elle fait réfléchir qu'un portrait vient l'égayer. Le titre complet le dit : il s'agit des mœurs « de ce siècle », c'est-à-dire d'un monde que le lecteur fréquente et dont il connaît les ridicules.

B. Des portraits construits comme de petites scènes de comédie

Le portrait est la grande réussite comique de l'œuvre. Prenons Arrias, au livre V : il a tout lu, tout vu, et prétend tout savoir. À table, il raconte avec assurance les affaires d'une cour étrangère, contredit un convive, et le portrait s'achève par une révélation : celui qu'il vient de contredire est précisément l'homme qui revient de cette cour. La chute fonctionne comme un coup de théâtre ; le menteur est démasqué en une phrase.

Ménalque, le distrait du livre XI, procède autrement : par accumulation. Ses étourderies s'enchaînent sans fin, toutes plus énormes, au point de faire de lui une mécanique folle. Gnathon, le glouton du même livre, mange comme s'il était seul au monde, s'empare des meilleurs morceaux, salit tout. Le présent de narration, les verbes d'action en série, les noms grecs empruntés à la comédie antique : tout rappelle la scène. La Bruyère compose, en prose, une comédie à personnages multiples, dont chaque portrait serait une entrée en scène.

C. Un rire de connivence avec le lecteur

Ce rire suppose un public complice. Le lecteur cultivé, « honnête homme », se sent du côté du narrateur : il partage son regard ironique, il juge avec lui. La Bruyère flatte cette position. Il laisse parfois deviner la chute, ménage des allusions, compte sur l'intelligence de celui qui lit. Le plaisir est double : rire des autres, et se sentir assez fin pour les avoir percés à jour. Les fameuses clés en témoignent : le public a d'abord pris le livre comme une galerie de voisins ridicules.

Transition. Mais rire de Ménalque ou d'Arrias n'est pas une fin en soi. Derrière l'anecdote, La Bruyère vise des comportements qui révèlent le fonctionnement d'une société entière.

II. Le sourire, outil d'un moraliste

A. Démonter des mécanismes plutôt que moquer des individus

Le double portrait de Giton et de Phédon, qui clôt le livre VI, « Des biens de fortune », en offre l'exemple le plus net. Le premier a le teint frais, parle haut, interrompt, se mouche avec fracas ; le second est maigre, discret, s'excuse presque d'exister. Le lecteur sourit, puis découvre la conclusion : l'un est riche, l'autre pauvre. Toute la différence de caractère vient de l'argent. Ce n'est plus un individu ridicule qui est visé, c'est une loi sociale : la fortune fabrique l'assurance, la pauvreté l'effacement.

Le livre VII, « De la ville », montre de même la bourgeoisie parisienne qui imite la cour, ses promenades où l'on vient se faire voir, ses rivalités de voitures et d'habits. La Bruyère ne se moque pas d'un bourgeois en particulier ; il dévoile le mécanisme de l'imitation, ce désir de paraître qui se propage d'un étage de la société à l'autre. Le comique de caractère devient ainsi une analyse sociale.

B. Un regard d'étranger sur la cour et sur le pouvoir

Le livre VIII, « De la cour », pousse plus loin. Dans une remarque célèbre, La Bruyère décrit la cour comme un pays lointain, dont il observe les habitants à la façon d'un voyageur : leurs cheveux postiches, leurs visages fardés, et surtout leur étrange cérémonie à la chapelle, où ils tournent le dos à l'autel pour regarder leur roi. Le procédé du regard étranger, qui rend bizarre ce qui semblait naturel, transforme le sourire en critique. Le courtisan adorant le souverain à la place de Dieu n'est plus seulement ridicule : il devient idolâtre.

Au livre X, consacré au souverain, l'image du berger qui veille sur son troupeau rappelle au roi que sa grandeur se mesure au bien de son peuple. La Bruyère ne conteste pas la monarchie, mais il lui rappelle ses devoirs. Le moraliste, sous le masque du peintre amusé, ose une leçon politique.

C. Plaire pour instruire : l'héritage classique

La Bruyère s'inscrit dans l'esthétique de son temps, qui veut que l'art plaise pour instruire. Sa préface le dit nettement : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté ». L'auteur restitue au public son propre portrait, afin qu'il s'y examine. Le livre est présenté comme une traduction et une continuation des Caractères de Théophraste, moraliste grec : La Bruyère réclame cette filiation antique, qui place son œuvre dans la tradition de la philosophie morale et non de la simple satire. Le sourire est l'enrobage ; la leçon est le noyau.

Transition. Pourtant, si le livre se contentait de corriger les autres, le lecteur pourrait en rester le juge confortable. Or La Bruyère va plus loin : certaines pages font taire le rire, et toutes finissent par viser celui qui lit.

III. Quand le rire s'arrête : gravité et miroir

A. Les pages où l'on ne sourit plus

Au livre XI, « De l'homme », La Bruyère décrit des êtres qu'il présente d'abord comme des animaux farouches, noirs et brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent sans relâche. La fin du passage les révèle : ce sont des hommes, les paysans, qui nourrissent les autres et manquent eux-mêmes du pain qu'ils ont semé. Le procédé est celui du portrait comique, une identité retardée, mais l'effet est inverse : la chute ne fait pas rire, elle bouleverse. La même technique de l'énigme sert la compassion.

Le livre VI contient aussi des remarques où l'ironie se teinte d'amertume, lorsque l'auteur oppose le luxe des tables des riches à la faim de ceux qui n'ont rien. Le sourire se fige ; la comédie sociale laisse voir sa face tragique. Ces pages montrent que le rire n'était qu'un des registres d'un écrivain capable d'indignation.

B. Le lecteur, prochain personnage du livre

La Bruyère piège le lecteur qui croyait regarder de l'extérieur. Il emploie souvent « on » ou « nous », pronoms qui englobent tout le monde. Ses remarques générales, sur la vanité, sur l'envie, sur la manière de parler de soi, décrivent des travers si répandus que nul ne peut s'en croire exempt. Le distrait, le bavard, le vaniteux sont des pentes de l'esprit humain plus que des individus. Le refus des clés prend alors tout son sens : en cherchant hors de lui le modèle de Ménalque, le lecteur évite de se reconnaître lui-même. Le livre devient un miroir, et c'est à celui qui lit de reconnaître ses propres traits.

C. Un écrivain lucide sur les limites de la satire

Enfin, La Bruyère s'interroge sur la portée de son entreprise. Le premier livre s'ouvre sur une phrase désabusée : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. » L'écrivain sait que les moralistes l'ont précédé et que les hommes ne se sont pas corrigés. Il sait aussi que le public lit volontiers les portraits pour s'amuser des autres, beaucoup moins pour se corriger. Pourtant, il continue : les éditions successives ajoutent des remarques, comme si l'observation ne pouvait jamais s'achever. L'ambition de La Bruyère est donc moins de réformer la société que de la rendre lisible, de proposer au lecteur un regard plus lucide sur le monde et sur lui-même.

Conclusion

Les Caractères font sourire, et c'est une part essentielle de leur réussite : variété de la forme brève, portraits construits comme des scènes, chutes inattendues, complicité avec le lecteur. Mais ce sourire est un outil. Il permet au moraliste de démonter les lois de l'argent, de l'imitation et de la servitude de cour, et d'adresser au pouvoir une leçon prudente. Il s'efface enfin devant la misère paysanne et se retourne contre celui qui lit. Faire sourire n'est donc pas la seule ambition de La Bruyère : son but est de faire voir, et de faire se voir.

On pourrait prolonger la réflexion avec Molière, dont Le Misanthrope met en scène un personnage qui refuse la comédie sociale au point de s'exclure du monde, ou avec les Lettres persanes de Montesquieu, qui reprendront le procédé du regard étranger pour dépayser le lecteur dans sa propre ville.

Quatre autres sujets possibles

1. « La Bruyère peint-il des individus ou des types ? » Angle : partir du goût du public pour les clés, puis montrer que les noms grecs, l'absence de détails datés et l'accumulation de traits construisent des figures générales. Nuancer avec les remarques très ancrées dans la France de Louis XIV (la cour, les partisans, la ville).

2. « La comédie sociale est-elle seulement comique ? » Angle : opposer les portraits plaisants (Arrias, Gnathon) aux pages graves (les paysans, la misère du livre VI), puis réfléchir à l'ambivalence d'une comédie qui fait rire de ce qui devrait indigner.

3. « La forme brève est-elle un atout ou une limite pour le moraliste ? » Angle : montrer l'efficacité de la maxime et du portrait (chute, mémorisation, plaisir), puis leurs risques (fragmentation, absence de démonstration suivie), avant de défendre une cohérence née de l'accumulation et de la composition par livres.

4. « La Bruyère se met-il à l'écart du monde qu'il critique ? » Angle : le narrateur se donne une position de spectateur, mais il appartient lui-même à ce monde (sa situation dans une grande maison noble), emploie le « nous » et reconnaît la vanité de l'auteur. Comparer avec Alceste dans Le Misanthrope.

Bibliographie

  • Jean de La Bruyère, Les Caractères, livres V à XI.
  • Théophraste, Caractères.
  • Molière, Le Misanthrope.
  • Montesquieu, Lettres persanes.
  • Roland Barthes, « La Bruyère », dans Essais critiques.