Dans Les Fausses Confidences, le stratagème sert-il seulement à tromper ? (dissertation corrigée)

1 801 mots · ≈6 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation de littérature — Lycée (bac de français, parcours « Théâtre et stratagème ») — environ 1 900 mots.

Introduction

« Fausses confidences » : le titre de la comédie que Marivaux fait jouer en 1737 annonce d'emblée un théâtre du mensonge. Dorante, jeune homme de bonne famille mais ruiné, aime Araminte, riche veuve qu'il ne peut espérer épouser. Son ancien valet, Dubois, entré au service d'Araminte, organise une série de manœuvres pour lui faire accepter cet amour. Tout semble reposer sur la tromperie.

Un stratagème désigne à l'origine une ruse de guerre, puis toute manœuvre habile destinée à obtenir un résultat en abusant autrui. Tromper, c'est induire quelqu'un en erreur, lui faire croire ce qui n'est pas. Le sujet suggère, par l'adverbe seulement, que la ruse pourrait avoir d'autres fonctions : révéler, éprouver, divertir, voire dire une vérité que la parole directe ne pourrait pas dire.

On se demandera donc si, dans Les Fausses Confidences, les ruses de Dubois et des autres personnages ne visent qu'à abuser Araminte, ou si elles deviennent paradoxalement un moyen de faire éclater la vérité des sentiments et de réfléchir sur le théâtre lui-même.

Nous verrons d'abord que le stratagème est bien une machine à tromper, au service d'intérêts multiples. Nous montrerons ensuite qu'il sert surtout à révéler les cœurs et à faire advenir un amour sincère. Enfin, nous verrons qu'il est aussi le moteur du plaisir théâtral et une réflexion sur le pouvoir de la parole.

Plan détaillé

I. Le stratagème, une entreprise de tromperie

  • A. Dubois, metteur en scène d'une manipulation méthodique
  • B. Une pièce où chacun ruse : Madame Argante, Monsieur Remy, le Comte, Marton
  • C. Les victimes de la ruse : Araminte manipulée, Marton sacrifiée

II. Un mensonge au service de la vérité des cœurs

  • A. La fausse confidence fait naître un sentiment vrai
  • B. Araminte, de victime à complice : l'épreuve et l'aveu
  • C. Le dénouement : l'aveu de Dorante légitime la ruse

III. Le stratagème, moteur du plaisir théâtral et miroir du théâtre

  • A. Le spectateur complice : ironie dramatique et plaisir du jeu
  • B. Le marivaudage : un théâtre de la parole et de la surprise de l'amour
  • C. Une réflexion sur le théâtre lui-même : l'illusion qui dit vrai

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I. Le stratagème, une entreprise de tromperie

Il serait naïf de nier la dimension trompeuse de la pièce : le titre l'annonce, et l'intrigue repose sur une suite de mensonges soigneusement agencés.

A. Dubois, metteur en scène d'une manipulation méthodique

Dès la scène 2 de l'acte I, Dubois expose son plan à Dorante avec l'assurance d'un stratège. Il promet de conduire l'affaire jusqu'au mariage et répond aux doutes du jeune homme par une maxime restée célèbre : « Quand l'amour parle, il est le maître, et il parlera. » Dubois ne laisse rien au hasard. Il a fait entrer Dorante comme intendant chez Araminte, par l'intermédiaire de Monsieur Remy, puis il feint de reconnaître son ancien maître et livre à Araminte, comme malgré lui, la « fausse confidence » qui donne son titre à la pièce : Dorante serait fou d'amour pour elle au point d'en avoir perdu la raison.

Il dose ensuite les révélations. L'épisode du portrait, où l'on découvre que Dorante possède une miniature d'Araminte, ou celui de la lettre que Dorante est censé écrire à un ami et qui est lue publiquement à l'acte III, sont autant de pièces d'un dispositif. Dubois agit comme un dramaturge à l'intérieur de la pièce : il écrit les scènes, distribue les rôles, choisit le moment des coups de théâtre.

B. Une pièce où chacun ruse

Dubois n'est pas le seul stratège. Madame Argante, mère d'Araminte, veut marier sa fille au Comte Dorimont pour obtenir un titre et cherche à faire de Dorante un instrument : elle lui demande de mentir à Araminte sur l'issue d'un procès. Monsieur Remy, oncle de Dorante, arrange de son côté un mariage avec Marton, la suivante d'Araminte, qu'il juge avantageux. Le Comte, enfin, tente d'acheter la complicité de Marton. La comédie dessine ainsi un monde où la parole est presque toujours intéressée, où l'argent, le rang et l'ambition orientent les discours.

C. Les victimes de la ruse

Ce jeu fait des victimes. Araminte est la cible principale : on dirige ses émotions, on provoque sa curiosité, sa pitié puis sa jalousie. Mais la victime la plus touchante est Marton. Persuadée que Dorante l'aime, elle prend pour elle le portrait et se voit humiliée lorsque la vérité apparaît. Dubois l'utilise sans scrupule pour provoquer les révélations qui servent son plan. Le stratagème a donc un coût humain : il blesse, il dispose des autres comme de pions, et la comédie laisse affleurer une certaine cruauté.

Transition. Pourtant, ces ruses ne produisent pas seulement des illusions. Elles font naître et révéler un sentiment authentique. Le paradoxe de la pièce est que le mensonge conduit à la vérité.

II. Un mensonge au service de la vérité des cœurs

A. La fausse confidence fait naître un sentiment vrai

Ce que Dubois révèle à Araminte n'est faux que dans sa forme : Dorante l'aime réellement. La « fausse confidence » est un mensonge sur les circonstances, mais une vérité sur le fond. Le stratagème ne fabrique pas l'amour de Dorante ; il le porte à la connaissance d'Araminte d'une manière qui la rend capable de l'entendre. Une déclaration directe d'un intendant pauvre à sa maîtresse aurait été inconvenante et vouée à l'échec. La ruse contourne les barrières sociales pour faire exister une parole que les convenances interdisaient.

Surtout, la confidence agit sur Araminte. Savoir qu'elle est aimée la trouble et éveille en elle une inclination qu'elle ignorait. Elle garde Dorante malgré les pressions de sa mère, invente des prétextes, se justifie à ses propres yeux. Le stratagème n'impose pas un sentiment, il permet à un sentiment latent de se découvrir.

B. Araminte, de victime à complice : l'épreuve et l'aveu

Araminte n'est pas une simple dupe. À l'acte II, elle met Dorante à l'épreuve : elle lui annonce qu'elle va épouser le Comte et lui fait écrire une lettre en ce sens, pour obtenir de lui un aveu. Elle devient à son tour stratège. Dans cette scène, la ruse sert à éprouver la sincérité de l'autre et à se rassurer sur ses propres sentiments. Le stratagème change de main : il n'est plus seulement un moyen de tromper Araminte, mais un instrument qu'elle utilise pour savoir la vérité.

Cette évolution montre que la tromperie est réciproque et, en un sens, consentie. Araminte soupçonne souvent plus qu'elle ne le dit et accepte de se laisser conduire. Le jeu de la ruse devient le langage détourné de deux êtres qui ne peuvent encore se parler franchement.

C. Le dénouement : l'aveu de Dorante légitime la ruse

Le dénouement confirme cette lecture. Dans la dernière scène entre les amants, Dorante avoue spontanément que tout a été organisé par Dubois et qu'il en a honte. Ce geste de sincérité est décisif : il fait passer la relation du mensonge à la vérité. Araminte pardonne, en estimant qu'un amant sincère peut chercher les moyens de plaire et qu'on doit l'excuser lorsqu'il y a réussi. Le stratagème est ainsi justifié a posteriori par l'authenticité de l'amour qu'il a servi. La pièce suggère que la ruse n'est condamnable que si elle sert un intérêt mensonger ; mise au service d'un sentiment vrai, elle devient un détour nécessaire.

Transition. Si le stratagème révèle les cœurs à l'intérieur de la fiction, il remplit aussi une fonction pour le spectateur : il est la source même du plaisir théâtral et une réflexion sur ce qu'est le théâtre.

III. Le stratagème, moteur du plaisir théâtral et miroir du théâtre

A. Le spectateur complice : ironie dramatique et plaisir du jeu

Dès l'exposition, le spectateur connaît le plan de Dubois. Il en sait plus qu'Araminte, que Marton ou que Madame Argante. Cette ironie dramatique crée un plaisir particulier : on observe les personnages tomber dans les pièges, on attend les effets prévus, on admire l'habileté du valet. Le stratagème ne trompe donc pas le public ; il l'associe. Le spectateur devient complice du meneur de jeu, et le comique naît de l'écart entre ce que les personnages croient et ce que nous savons.

Dubois hérite en cela des valets rusés de la tradition, de Scapin chez Molière aux esclaves de la comédie latine. Mais il s'en distingue par une forme de désintéressement amusé : il semble agir autant par goût de la réussite que par attachement à son ancien maître, et le dénouement lui offre le plaisir du triomphe.

B. Le marivaudage : un théâtre de la parole et de la surprise de l'amour

Chez Marivaux, l'action est moins faite d'événements que de paroles. Le stratagème est surtout verbal : confidences, demi-aveux, sous-entendus. On a appelé « marivaudage » cet art du dialogue où les personnages reprennent les mots de l'autre, jouent sur leur sens et avancent par détours vers l'aveu. Le stratagème révèle ainsi la nature même du langage amoureux : on ne dit jamais directement ce que l'on ressent, on se protège, on teste, on se trahit. La ruse devient l'image de la parole humaine, toujours prise entre masque et sincérité. Marivaux s'intéresse à ce qu'il appelait, dans le titre d'autres comédies, la « surprise de l'amour » : le moment où un personnage découvre ce qu'il éprouve.

C. Une réflexion sur le théâtre lui-même : l'illusion qui dit vrai

Enfin, Dubois est une figure du dramaturge : il invente des scènes, dirige des acteurs qui ne savent pas qu'ils jouent, prépare des effets. La pièce offre ainsi une mise en abyme du théâtre. Or le théâtre est lui aussi un stratagème : il montre des personnages qui n'existent pas, des sentiments simulés par des comédiens, et pourtant il touche le spectateur et lui fait reconnaître des vérités humaines. Les Fausses Confidences affirment donc implicitement la valeur de l'illusion théâtrale : comme la ruse de Dubois, le théâtre ment pour faire voir le vrai.

Conclusion

Dans Les Fausses Confidences, le stratagème est bien d'abord une entreprise de tromperie : Dubois manipule Araminte, la plupart des personnages rusent par intérêt, et certaines victimes, comme Marton, en paient le prix. Mais la pièce dépasse cette première lecture. La ruse fait naître et révéler un amour sincère ; elle devient réciproque lorsque Araminte éprouve Dorante, et elle se trouve légitimée par l'aveu final. Elle est surtout le ressort du plaisir théâtral et une image du théâtre lui-même, illusion qui conduit à la vérité. Le stratagème ne sert donc pas seulement à tromper : il est chez Marivaux le chemin détourné par lequel les cœurs se découvrent.

On pourrait comparer cette vision avec celle du Jeu de l'amour et du hasard, où le déguisement sert aussi à éprouver l'autre, ou avec les stratagèmes plus inquiétants du Tartuffe de Molière, où la ruse menace l'ordre familial et ne se dénoue que par l'intervention du pouvoir royal.

Bibliographie

  • Marivaux, Les Fausses Confidences.
  • Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard ; La Surprise de l'amour.
  • Molière, Les Fourberies de Scapin ; Le Tartuffe.
  • Frédéric Deloffre, Une préciosité nouvelle : Marivaux et le marivaudage.